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La distribution de la richesse

La richesse illumine la médiocrité

 

Abel Bonnard

                 

       Les Québécois descendent facilement dans les rues. Jadis on descendait pour processionner le Saint-Sacrement à l'occasion de la Fête-Dieu. Aujourd'hui, les Québécois processionnent toujours, mais pour autre chose. Ils abandonnent vadrouille, balai, seringue, laboratoire, marteau, scie mécanique pour se regrouper derrière des pancartes sur lesquelles, parfois dans un français pas toujours correct, on peut lire leurs dernières revendications. On descend rarement dans la rue pour remercier le patron ou encore le gouvernement, pour lui dire que le salaire versé est trop élevé. On descend dans la rue parce qu'on se croit lésé dans ses droits, que son salaire est injuste, par rapport à un autre qu'on juge trop élevé. Les conflits sociaux -ceux du Québec n'y échappent pas- naissent toujours du sentiment ou de la certitude que le partage de la richesse se fait mal, que la distribution du bien commun est injuste. Certains semblent en avoir trop pour le travail qu'ils font, d'autres semblent ne pas en avoir assez, pour la somme de travail donné. Comment arriver à contenter tout ce beau monde, et surtout comment s'assurer que la justice distributive se fasse bien ?

       Un mot d'abord sur la notion de partage. L'idée de partage implique qu'il faut diviser le gâteau. Faut-il le diviser en parts égales ou en parts proportionnelles ? Si j'ai un gâteau sur la table, et que nous sommes six à vouloir en manger, devrais-je le diviser en six parties égales, en ne tenant pas compte de l'âge, du sexe, de l'appétit de chacun ? Ou devrais-je le séparer en six parts inégales, donc proportionnelles aux besoins de chacun ? Faut-il donner la même part au bébé naissant, au père de famille qui trime dur du matin au soir ? Poser la question, c'est y répondre. Et nous sommes ici en face d'une question de justice et non de charité.

       Pour tenter de régler ce problème difficile, il faut partir d'un grand principe. Le voici. Chaque être humain a droit à sa part de biens que la terre entière met à la disposition du genre humain. Sur la grande table de l'humanité, les plats doivent circuler, et ne pas être accaparés par une minorité. La mère de famille comprend bien cela lorsqu'elle s'apprête à partager le gâteau familial. Elle fait pour celui-ci une petite pointe, pour l'autre une moyenne et pour ceux-ci, une plus grosse. La mère regarde les estomacs et les appétits. Elle ne donne pas la grosse pointe à celui qui va la gaspiller, et elle ne donne pas la petite à celui qui vient de rentrer de travailler..

       La question se pose alors: sur quoi, dans une société normale, allons-nous nous baser pour diviser la richesse, afin d'éviter que des citoyens ne crient à l'injustice ?

       Une heure de ministre vaut-elle plus qu'une heure de plombier ? Une heure d'avocat vaut-elle plus qu'une heure d'enseignant ? Une heure de réceptionniste égale-t-elle une heure de médecin spécialiste ? Une heure de chef syndical vaut-elle plus qu'une heure de syndiqué ? Le salaire de Loraine Pagé de la C.E.Q. est-il égal au dernier des enseignants qui vient d'entrer dans le réseau ? Une heure d'homme égale bien une autre heure d'homme, mais personne ne s'avise à dire qu'il faut la rémunérer de la même manière. Mon père disait que ce qu'il demandait ce n'était pas un gros salaire, mais un salaire correct pour faire vivre sa famille..

       À première vue, les salaires de ces gens-là semblent inégaux, mais sans doute que dans la réalité, ils s'approchent d'une certaine justice. Les sociétés sont ainsi composées: on donne à chacun un salaire proportionnel aux services et à l'importance du service rendu dans la communauté. Le premier ministre du Québec devrait gagner plus que son 114,000.00 $ par année, si on tient compte des responsabilités qu'il a. Proportionnellement à l'effort fourni, le joueur de hockey devrait en gagner la moitié. Surtout certains samedis soir.

       Il faut, selon moi, offrir aux gens une rémunération proportionnelle au mérite. Il n'y a rien de méchant dans cette formule. Posons comme principe que tout être humain mérite d'abord de mener une vie humaine décente. Le coût de cette vie humaine décente, ça se calcule. A tout le monde, il faut donc offrir ce seuil minimal, afin que personne ne se retrouve sous le seuil de la pauvreté, où les besoins urgents, essentiels sont donnés et maintenus. On sait qu'au pays, ces besoins-là ne sont pas encore satisfaits. Il faut donc donner à chacun le minimum pour qu'il puisse vivre décemment. Il revient aux dirigeants de s'assurer que cette répartition se fasse.

       Le reste du gâteau, ( s'il en reste.... ) peut-être ensuite distribué selon un certain nombre de critères à discuter selon les circonstances. Selon le mérite de celui qui en fait plus et qui en donne plus .On a le droit de récompenser les plus vaillants. Je sais cependant qu'en tenant compte des derniers chiffres disponibles, près d'un million de Québécois vivent au-dessous ou à fleur du seuil de la pauvreté. La richesse ne manque pas, on le sait; elle est tout simplement mal repartie. Le gâteau est suffisamment gros pour nourrir toute la famille. Certains partent avec de gros morceaux, avant que toute la famille se soit attablée.

       Il nous reste à trouver des dirigeants prévoyants et avisés qui présideront au partage équitable de la richesse.Je ne suis pas sûr, si le chef cuisinier, avec une telle méthode, pourrait se faire réélire à une prochaine élection.

 

 14 avril 1997

 

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