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La mort de la participation

«Qu'un bon citoyen sache à la fois commander et obéir.»

 

Aristote

 
        Dans nos sociétés modernes, nous ne comptons plus les associations, les regroupements de toutes sortes. Groupes exclusivement pour hommes comme les Chevaliers de Colomb, groupes exclusivement pour femmes, comme les dames de l'AFÉAS, groupes mixtes, comme les associations de consommateurs. Ces groupes multiples ont souvent un gros problème sur les bras: celui de la participation de leurs adhérents. Il est facile de lancer un mouvement. Il est plus difficile de maintenir la ferveur des fidèles .Le syndrome de la salle vide est toujours là.

       Le conseil municipal de la ville siège habituellement devant des fauteuils inoccupés. Bien des réunions syndicales ont de la difficulté à faire quorum. Les dirigeants cherchent de nouveaux trucs, parfois originaux, pour attirer les cotisants. L'assemblée des marguilliers de ma paroisse ne fait jamais salle comble. Même qu'on me dit que c'est parfois arrangé un peu d'avance. L'assemblée régulière des commissaires d'école suscite un peu plus d'intérêt, parce qu'il y a parfois des intérêts particuliers à défendre.

       Les partis politiques n'échappent pas à cette démobilisation. La dernière campagne électorale provinciale a permis de voir comment la politique n'intéresse plus le monde ordinaire. Les candidats n'ont même pas cru bon de faire une seule assemblée publique.A une exception près: un débat au Cégep de Matane entre fédéralistes et souverainistes. Quelques étudiants y étaient parce qu'ils avaient un travail à faire sur le contenu de l'assemblée. Libres, les étudiants seraient restés au café, et le hall d'entrée aurait sans doute été vide. La dernière campagne fédérale n'a pas échappée à cette réalité . Pour arriver à entasser dans une salle qu'on veut la plus petite possible pour créer l'illusion qu'il y a du monde, on a fait appel à une personnalité de l'extérieur. Le candidat à lui seul, ne pouvant sans doute pas attirer suffisamment de monde pour que ça vaille la peine de faire déplacer un peu les électeurs.

       Bref, les citoyens ne se déplacent plus pour participer aux activités collectives.. C'est normal: la population ne veut plus participer parce qu'elle a la conviction que sa voix n'est pas entendue. La population s'exprime, mais il n'y a plus personne pour entendre ses propos . « Alors, dit-on, à quoi ça sert d'aller s'époumoner devant des personnes qui semblent écouter, mais qui par la suite font à leur tête ?»

       Il n'y a qu'une seule raison qui devrait pousser les citoyens à s'occuper encore et toujours de la réalité politique, prise au sens large du terme. C'est l'abus du pouvoir.

       L'histoire nous démontre que tout détenteur du pouvoir, s'il n'est pas surveillé de près, en arrive à en abuser. Il faut donc surveiller ceux qui nous dirigent, et la seule façon de le faire d'une façon responsable, ce n'est pas de supprimer le pouvoir, mais de le partager en quelque sorte par le moyen de la participation. Le citoyen responsable participe aux décisions qui le concernent. Le citoyen, absent des réunions qui le touchent, n'a qu'à s'en prendre à lui-même, si les décisions prises le défavorisent. Les absents ont toujours tort.

       Combien de fois dans ma vie j'ai entendu des gens critiquer une décision à laquelle ils n'avaient pas pris part ? Le cas des grèves nous éclairent grandement. Elle sont souvent déclenchées par une minorité des membres. Ceux qui sont habituellement contre, ne sont pas là pour le dire et ils chialent ensuite contre une décision prise en leur absence. La démocratie n'est peut-être pas parfaite chez nous, mais elle permet encore de dire oui ou non dans l'isoloir. C'est une prérogative et on ne devrait pas s'en priver chaque fois que l'occasion se présente.

       Il y a mainenant différents modes de participation. J'en retiens deux pour le moment. Certains participent un peu en spectateur.C'est la plus mince des participations. Ces citoyens se contentent tout simplement d'observer et parfois de critiquer. Ils portent des jugements sur tout: mais ils ne s'engagent jamais. Ils font partie du club des chialeux. La société ne progresse rarement avec de telles attitudes.

       L'autre mode, la participation de l'intelligence, devrait nous conduire collectivement à établir des politiques, élaborer des plans, imaginer des solutions justes et durables pour la collectivité. Le point de vue du spectateur est abandonné ici pour celui de la concertation, des échanges nombreux, du goût de batir du neuf pour l'avenir.Mais les gens se découragent vite et n'ont souvent pas la patience de multiplier les efforts. Ils espèrent trop vite des résultats tangibles. Alors ils abandonnent.

       Même si cette formule est souvent boiteuse, la participation directe reste toujours la meilleure des solutions. Il est sans doute difficile aujourd'hui de déplacer la montagne des absents et des indifférents et de les faire voter, participer à des décisions qui les concernent. La technologie, dans un avenir prévisible,viendra sans doute à notre rescousse: avec l'arrivée de l'ordinateur familial, les gens pourront sans doute voter sans franchir le seuil de leur porte. Personne ne sera influencé par la décision de l'autre. Chacun sera bien libre de peser sur le bon bouton sans craindre le regard fulgurant de son chef syndical, de son président d'assemblée. Ce sera presque la démocratie parfaite !
 7 avril 1997

 

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