Dans
nos sociétés modernes, nous ne comptons plus les
associations, les regroupements de toutes sortes. Groupes
exclusivement pour hommes comme les Chevaliers de Colomb, groupes
exclusivement pour femmes, comme les dames de l'AFÉAS, groupes
mixtes, comme les associations de consommateurs. Ces groupes
multiples ont souvent un gros problème sur les bras: celui de
la participation de leurs adhérents. Il est facile de lancer
un mouvement. Il est plus difficile de maintenir la ferveur des
fidèles .Le syndrome de la salle vide est toujours là.
Le conseil
municipal de la ville siège habituellement devant des
fauteuils inoccupés. Bien des réunions syndicales ont
de la difficulté à faire quorum. Les dirigeants
cherchent de nouveaux trucs, parfois originaux, pour attirer les
cotisants. L'assemblée des marguilliers de ma paroisse ne fait
jamais salle comble. Même qu'on me dit que c'est parfois
arrangé un peu d'avance. L'assemblée
régulière des commissaires d'école suscite un
peu plus d'intérêt, parce qu'il y a parfois des
intérêts particuliers à défendre.
Les partis
politiques n'échappent pas à cette
démobilisation. La dernière campagne électorale
provinciale a permis de voir comment la politique n'intéresse
plus le monde ordinaire. Les candidats n'ont même pas cru bon
de faire une seule assemblée publique.A une exception
près: un débat au Cégep de Matane entre
fédéralistes et souverainistes. Quelques
étudiants y étaient parce qu'ils avaient un travail
à faire sur le contenu de l'assemblée. Libres, les
étudiants seraient restés au café, et le hall
d'entrée aurait sans doute été vide. La
dernière campagne fédérale n'a pas
échappée à cette réalité . Pour
arriver à entasser dans une salle qu'on veut la plus petite
possible pour créer l'illusion qu'il y a du monde, on a fait
appel à une personnalité de l'extérieur. Le
candidat à lui seul, ne pouvant sans doute pas attirer
suffisamment de monde pour que ça vaille la peine de faire
déplacer un peu les électeurs.
Bref, les
citoyens ne se déplacent plus pour participer aux
activités collectives.. C'est normal: la population ne veut
plus participer parce qu'elle a la conviction que sa voix n'est pas
entendue. La population s'exprime, mais il n'y a plus personne pour
entendre ses propos . « Alors, dit-on, à quoi ça
sert d'aller s'époumoner devant des personnes qui semblent
écouter, mais qui par la suite font à leur tête ?»
Il n'y a
qu'une seule raison qui devrait pousser les citoyens à
s'occuper encore et toujours de la réalité politique,
prise au sens large du terme. C'est l'abus du pouvoir.
L'histoire
nous démontre que tout détenteur du pouvoir, s'il n'est
pas surveillé de près, en arrive à en abuser. Il
faut donc surveiller ceux qui nous dirigent, et la seule façon
de le faire d'une façon responsable, ce n'est pas de supprimer
le pouvoir, mais de le partager en quelque sorte par le moyen de la
participation. Le citoyen responsable participe aux décisions
qui le concernent. Le citoyen, absent des réunions qui le
touchent, n'a qu'à s'en prendre à lui-même, si
les décisions prises le défavorisent. Les absents ont
toujours tort.
Combien de
fois dans ma vie j'ai entendu des gens critiquer une décision
à laquelle ils n'avaient pas pris part ? Le cas des
grèves nous éclairent grandement. Elle sont souvent
déclenchées par une minorité des membres. Ceux
qui sont habituellement contre, ne sont pas là pour le dire et
ils chialent ensuite contre une décision prise en leur
absence. La démocratie n'est peut-être pas parfaite chez
nous, mais elle permet encore de dire oui ou non dans l'isoloir.
C'est une prérogative et on ne devrait pas s'en priver chaque
fois que l'occasion se présente.
Il y a
mainenant différents modes de participation. J'en retiens deux
pour le moment. Certains participent un peu en spectateur.C'est la
plus mince des participations. Ces citoyens se contentent tout
simplement d'observer et parfois de critiquer. Ils portent des
jugements sur tout: mais ils ne s'engagent jamais. Ils font partie du
club des chialeux. La société ne progresse rarement
avec de telles attitudes.
L'autre
mode, la participation de l'intelligence, devrait nous conduire
collectivement à établir des politiques, élaborer
des plans, imaginer des solutions justes et durables pour la
collectivité. Le point de vue du spectateur est
abandonné ici pour celui de la concertation, des
échanges nombreux, du goût de batir du neuf pour
l'avenir.Mais les gens se découragent vite et n'ont souvent
pas la patience de multiplier les efforts. Ils espèrent trop
vite des résultats tangibles. Alors ils abandonnent.
Même
si cette formule est souvent boiteuse, la participation directe reste
toujours la meilleure des solutions. Il est sans doute difficile
aujourd'hui de déplacer la montagne des absents et des
indifférents et de les faire voter, participer à des
décisions qui les concernent. La technologie, dans un avenir
prévisible,viendra sans doute à notre rescousse: avec
l'arrivée de l'ordinateur familial, les gens pourront sans
doute voter sans franchir le seuil de leur porte. Personne ne sera
influencé par la décision de l'autre. Chacun sera bien
libre de peser sur le bon bouton sans craindre le regard fulgurant de
son chef syndical, de son président d'assemblée. Ce
sera presque la démocratie parfaite !
7
avril 1997