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La société est-elle malade ?

«La plupart de nos maux sont notre propre ouvrage, et nous les aurions presque tous évités en conservant la manière de vivre simple, uniforme et solitaire que nous était prescrite par la nature».

 

Jean-Jacques Rousseau
De l'inégalité, p.261

  Il ne se passe pas une seule semaine sans qu'un ami, un copain à la retraite, un ancien compagnon de travail me disent que la société est malade. Il ne se passe pas une seule semaine sans qu'un proche, un ami croisé au centre d'achat, un jeune oeuvrant à temps partiel dans une épicerie ou ailleurs, me disent que nous vivons dans un monde de fous. A force de l'entendre, à force de me le faire dire, j'en suis presque venu à m'en convaincre. Notre société est-elle malade à ce point ? Est-ce que ceux qui s'expriment ainsi, versent dans la facilité et portent des jugements trop rapides, sans trop de nuances ? Qu'est-ce qui est arrivé à cette institution qu'est la société civile pour qu'une bonne majorité de citoyens n'y trouve plus d'éléments positifs, n'y trouvent plus le goût de vivre? Est-ce la faute des dirigeants ? des citoyens ? des institutions en général ? Essayons de voir de plus près.

     L'humanité ne peut vivre sans un certain nombre d'institutions. Le Québec a eu au cours de son histoire des institutions que l'on croyait presqu'inébranlables. Je songe en particulier à la famille qui fut pendant longtemps le pilier de la société civile. Je pense encore à la religion, au gouvernement, au système scolaire, au système hospitalier, etc. Toutes ces institutions sont aujourd'hui constamment ou périodiquement mises en cause. Il ne se passe pas une journée sans qu'un spécialiste se profile sur notre écran de télé pour nous dire que ce que nous faisions dans tel ou tel domaine de notre activité régulière, est à remettre en cause. Que nos modes de penser et d'agir dans tel secteur sont maintenant désuets et que nous devrions nous orienter plutôt dans une nouvelle direction. La nouvelle direction prise, quelques mois ou une ou deux années plus tard, un autre spécialiste apparaît pour tenter de nous convaincre que la direction prise antérieurement n'était pas tout à fait au point, pas assez pointue pour parler le jargon de la transition, et qu'il faudrait maintenant bifurquer et revoir nos objectifs antérieurs.

     Chacun est maintenant pris dans la turbulence des changements multiples, les adaptations constantes, les mutations téléguidées qui viennent souvent d'en haut, de personnages inconnus, qui ignorent tout à fait nos pratiques quotidiennes. Nous sommes à l'ère des transformations profondes, des mutations généralisées. Il semble qu'il n'y a plus d'assises sur lesquelles on pourrait fonder quelque chose de définitif et d'un peu stable. Les gens en viennent à conclure que le société est malade, que les institutions sont malades. Bref, le langage populaire a des mots qui ne trompent pas: nous vivons dans un monde de fous.

     Lorsque les gens disent que nous vivons dans un monde de fous, que la société est malade, ils veulent sans doute parler de la société civile. Pour que celle-ci fonctionne bien, ou le moins mal possible, il faut respecter un certain nombre de principes. Pour les avoir oubliés, la société en est venue à moins bien fonctionner ou à mal fonctionner carrément. Retenons aujourd'hui quelques uns de ces principes qui font qu'une société fonctionne bien.

     D'abord toute société est basée sur un échange de services. L'homme est naturellement social. Il a besoin pour vivre d'une infinité des choses qu'il est impuissant à se procurer seul. Par exemple, un étudiant est en droit dans nos institutions actuelles de réclamer qu'on l'aide à poursuivre ses études, en lui offrant des prêts et bourses. Par contre la société est en droit d'exiger de lui un travail assidu qui le conduira à des résultats scolaires acceptables. L'étudiant ne peut pas recevoir en oubliant qu'il a une contribution à fournir à la société. Un coup d'oeil du côté des travailleurs. Celui qui reçoit un salaire convenable doit donner un travail convenable. Celui qui reçoit de la société un service de santé doit songer ensuite à fournir tous les efforts nécessaires pour conserver cette santé que la société lui a permis de retrouver. Il ne peut partir en disant :«Je continuerai bien à faire ce que je veux....la société est là pour me soigner...» La société est malade ? J'en conviens avec vous. Regardons du côtés des citoyens et vous verrez qu'on pourrait facilement y trouver une partie du remède.

     Un autre coup d'oeil du côté des dirigeants. Qui dirige et qui doit diriger dans la société ? Pas le premier venu, le premier opportuniste, si on se fie à la grande tradition humaine, mais bien celui qui a les qualités requises pour le faire. On met des années à préparer ou à former un médecin, un curé, un enseignant, un avocat. On met parfois 3 semaines à fabriquer un député, un ministre, même que parfois on le met au pouvoir sans l'avoir vu ou rencontré antérieurement. On n'a qu'à regarder pour voir ce que ça donne !

 
     Il faut mettre à la tête de l'Etat et des institutions civiles des personnes qui ont la capacité requise pour diriger...et certains philosophes n'ont pas craint d'écrire que l'ordre normal des choses est enfreint chaque fois qu'un être humain accède au pouvoir pour une autre raison que l'éminence de son intelligence. Pourquoi ? Parce que par son intelligence, le chef d'État arrive à voir à prévoir. Et prévoir, c'est user de prudence dans le sens classique du terme, c'est-à-dire voir plus loin que son nez. Notre société est malade parce qu'elle a eu trop de dirigeants qui ne voyaient pas plus loin que leur propre réélection et qui ont toujours choisi leur confort personnel plutôt que la gestion correcte du bien commun.

     Deux remèdes pour guérir les maux de notre société: des citoyens responsables, des dirigeants honnêtes et prévoyants. Vous songerez à cela lorsque viendra le prochain scrutin.

24 février 1997

 

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