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La sagesse des lois

« S'il fallait étudier toutes les lois,
on n'aurait pas le temps de les transgresser»

 

Goethe

                 

      La création d'un nouveau mouvement, la mise en place d'un nouvel organisme, faire partie d'un groupe quelconque implique le respect de certaines règles. Se constituer en société et se donner des lois, qui sont les règles de fonctionnement, se fait toujours dans un même mouvement. Où il y a société, il y a forcément des lois. Le but de ces statuts, de ces règles, de ces chartes, de ces lois, c'est toujours le meilleur fonctionnement du groupe.

      À chaque période de l'histoire humaine, il s'est toujours trouvé quelqu'un pour, ou bien dénoncer les lois, ou encore pour demander au législateur de réduire substantiellement le nombre des lois qu'ils imposent au citoyen.

      Je ne serais pas d'accord avec ceux qui demandent l'abolition des lois. L'anarchie serait vite à nos portes. Je serais plutôt d'accord avec ceux qui prônent la réduction du nombre des lois. Une société normale n'a pas besoin d'une foule de lois pour bien fonctionner. Les philosophes grecs pensaient qu'il fallait peu de lois, des lois simples faciles à interpréter et donc à comprendre.

      Pour avoir versé dans un juridisme maladif, il nous faut maintenant des lois pour régler tous les problèmes humains, des lois parfois très complexes, difficiles d'interprétation, et donc faciles à violer. Je sais qu'en 1980, notre Assemblée nationale nous a cuisiné environ 70 nouvelles lois, soit 598 pages de texte unilingue français. Il faut en compter autant sans doute pour la traduction. De plus, cette même année, 900 nouveaux règlements de toutes sortes ont été adoptés au Québec. Quelque chose comme 7500 pages , toujours dans leur rédaction française. L'adage qui dit: «Nul n'est censé ignorer la loi», en prend pour son rhume. C'est comme si on demandait à chaque citoyen d'apprendre le bottin téléphonique par coeur. Les avocats ne suivent plus eux-mêmes. Heureusement que l'ordinateur leur vient en aide maintenant.

      Pourquoi cette manier de vouloir tout réglementer dans nos sociétés actuelles ? Retenons deux petites raisons.

      La première, c'est que la loi est souvent le chemin de la facilité pour une bonne majorité de citoyens. La loi évite à plusieurs de penser. Lorsqu'ils ne savent plus quoi faire, il se tourne vers la loi. C'est facile, mais parfois stupide. Toute loi, si elle est bien faite, est nécessairement bonne pour le groupe. Mais elles ne doivent pas être appliquées comme des théorèmes de géométrie. Il se peut parfois, même si la loi le permet ou le défend, qu'il faille passe outre. La loi me défend de brûler un feu rouge. Le blessé grave conduit à l'hôpital demande d'enfreindre cette loi. Personne ne va fusiller le conducteur. On pourra même lui décerner une médaille de bravoure.

      La loi nous donne parfois aussi l'illusion que tout le monde devrait se conduire de la même manière. Il a des gens qui ont une rage telle de l'égalité entre les hommes qu'ils en viennent à ne pas accepter que des hommes vivent en deçà ou en dehors des lois.

      La loi écrite n'est pas la seule règle de conduite des humains. Il y en plus une autre loi, toujours supérieure aux codes, aux conventions, aux règlements qui régissent nos collectivités. Cette loi se nomme la loi morale qui fait appel au bon sens, à la raison et surtout à la conscience individuelle. On peut s'enrichir légalement, on peut exploiter l'autre légalement, on peut siphonner le pauvre légalement. Légalement, un jeune homme oeuvrant au salaire minimum ne peut pas exiger plus que ce que dit la loi du salaire minimum. Légalement, le directeur de l'hôpital ne peut pas exiger plus d'heures auprès des malades que ne le prévoit la convention collective. Moralement, c'est une autre histoire. Le patron peut donner plus s'il le désire à son employé comme l'infirmière peut décider de passer plus de temps auprès de ses malades. Les lois seront sans doute violer, mais la morale sera sauvée.

      Une société ne peut donc se contenter de fonctionner à partir du juridisme pur. « Tout juridisme, dit l'auteur russe Soljénistsyne, favorise la médiocrité. Le climat de travail serait totalement modifié au Québec si les employés déchiraient quelques pages de leur convention collective, et si certains patrons en faisait parfois une analyse moins rigoureuse. Ces documents sont devenus tellement complexes maintenant, qu'il faut engager des permanents pour nous les expliquer. D'un côté comme de l'autre, ( patron et syndicats ) n'en font pas souvent la même lecture. Alors on confie le dilemme à un tribunal d'arbitrage. Comme vous le voyez, nous avons inventé une société régit uniquement par les lois. La société deviendrait plus humaine, si on recommençait à la faire fonctionner pour d'autres motifs. La loi reprendrait sa fonction éducatrice et la vie collective se déroulerait dans un tout autre climat.

28 avril 1997

 

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