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Le foetus est-il un être humain ?

« Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie »

 

André Malraux

 
     Le 23 décembre 1996, la Presse canadienne écrivait qu'en Ontario, un tribunal avait décidé de ne pas porter d'accusation de tentative de meurtre contre une femme de Smith Falls, qui avait tenté de tuer son foetus, en se tirant un projectile dans l'utérus à l'aide d'un fusil à plomb. Le Cour a donné raison à l'avocat de Brenda Drummond, âgée de 28 ans, qui alléguait que sa cliente ne pouvait être accusée de tentative de meurtre, puisque les lois canadiennes ne considèrent pas le foetus comme un être vivant. Le juge Inger Hansen qui a rendu ce verdict a indiqué qu'il y avait un vide juridique. Il spécifié que la tâche de modifier les lois appartient au Parlement fédéral, s'il le juge nécessaire. Le bébé, qui a été atteint d'un plomb à la tête lors de l'incident, a survécu. Les médecins ignorent toujours s'il aura des séquelles.

     Ainsi donc, la question rebondit encore et se pose toujours: le foetus est-il OUI ou NON un être humain ? J'ai toujours personnellement trouvé cette question un peu farfelue, bizarre. Quand un animal attend son petit, personne n'ose se demander si ce qu'il attend est un animal de son espèce. Le langage populaire, trop simple pour se tromper, dit par exemple que la chienne est à la veille d'avoir ses chiens, que la vache va avoir demain son veau, que la lapine va nous donner la semaine prochaine de beaux petits lapins. Cependant, quand il s'agit de l'être humain, on semble douter de sa capacité d'accoucher d'un être de son espèce. Manquerions-nous à ce point de logique ?

     Comment expliquer ce phénomène particulier chez les humains qui fait qu'ils doutent de l'authenticité de leur progéniture? Le fait semble incontestable pourtant: tout animal, quel qu'il soit, engendre toujours un être qui lui est semblable. Cette réalité semble s'appliquer à tout le genre animal, y compris l'être humain.

     A chaque fois donc que nous intervenons de l'extérieur ou d'une manière personnelle pour empêcher un foetus d'arriver à terme, nous supprimons un organisme vivant. Cette réalité me semble scientifiquement incontestable.

     Immédiatement, il faut en convenir, la question se pose: cet organisme vivant maintenant est-il un être humain, oui ou non ?

     Au hasard de mes lectures, j'ai rencontré le raisonnement suivant que je partage entièrement. «Si l'on répond: non, je demande: à partir de quand le foetus est-il un être humain ? A partir de quand un être attrape-t-il la nature humaine ? Si l'on ne pose pas, une différence essentielle entre l'homme et l'animal, dès la départ, on ne peut pas l'introduire plus tard. On n'attrape pas la nature humaine comme on attrape la grippe ou l'autobus. On est un être humain tout le temps ou on ne l'est jamais. Les manifestations de l'humanité peuvent être différées, interrompues ou diminuées, mais la nature humaine est indivisible.»

 
     Si l'on répond: oui , on reconnaît indivisiblement que tout avortement est un infanticide. Tuer un enfant de neuf mois et demi est un crime que personne ne conteste. Tuer un enfant à naître l'est tout autant. On ne peut pas sortir de là...

     Au Canada, présentement, le gouvernement ne tranche plus...Il y a même un vide juridique affirme la juge Hansen. Le jugement qu'il vient de prononcer dans la cause Brenda Drummond vous semble étonnant? Non, pas du tout . Souvenons-nous que le juge n'est là que pour faire appliquer les lois ou pour les interpréter parfois.

     Dans ce cas-ci, et dans ce pays-ci, les juges ne peuvent plus se prononcer ou interpréter la loi puisqu'il n'y a plus de loi. Aucune loi ne peut condamner le geste sans doute désespéré de cette femme parce qu'il n'y aucune loi pour le faire. Le juge en appelle au Parlement qui peut modifier les lois, s'il le juge nécessaire ou en faire une, s'il le faut.

     Dans la plupart des pays civilisés, une loi interdit l'avortement après un certain nombre de mois de gestation. En général, on n'ose pas dépasser le sixième mois. En Angleterre, et dans certains pays scandinaves, on ose se rendre jusqu'au septième mois. Ici, il n'y a tout simplement plus de balises pour encadrer ou limiter de quelque façon les pratiques abortives. Même le célèbre docteur Morgentaller souhaite que la pratique de l'avortement soit encadrée par des lois canadiennes.

     Au nom de quoi, le gouvernement pourrait-il trancher entre le oui et le non ? Au nom d'une option religieuse ? Cela me semble impensable dans une société de plus en plus pluraliste. Au nom de quoi alors ? D'une morale ou d'une métaphysique, d'une conception de l'homme ? Ça me semble encore bien difficile, si on tient compte des différentes et des multiples tendances actuelles.

     Le gouvernement est bien mal pris, ne trouvez-vous pas ? Comme la conduite humaine ne se décide pas par voie de référendum, le gouvernement pourrait sans doute intervenir en se basant au moins sur les acquis de la science et sur le gros bon sens.

     D'abord les acquis de la science. Les biologistes ont bien mis en lumière, au cours des dernières années, la continuité de la vie qui, de l'embryon et du foetus jusqu'à l'homme, ne semble pas connaître de «seuil qualitatif» qui permette de départager le pré-humain de l'humain. L'embryon est déjà un vivant individué malgré sa grande dépendance de la vie maternelle. Sa vie est déjà humaine: bien que non encore pleinement «humanisée». Elle est potentialité réelle d'humanisation déjà en voie d'accomplissement. Voilà ce que dit la science. Personne ne peut contester cela.

     Depuis quelques années, dans ce pays, il n'y a plus aucune loi qui vient protéger le statut du foetus. Tous les pays en ont une. Le Canada est l'exception dans le monde: aucune loi ne protège le statut de l'enfant à naître . Il serait peut-être temps de dire aux députés du gouvernement fédéral de commencer à y penser.

     Les lois ne doivent pas en ce domaine, pas plus que dans les autres, nous faire craindre le pire. Le juridique, a toujours partie liée avec la promotion de l'homme et c'est toujours ce qui fonde la fonction éducative des lois. Celles-ci doivent tenir compte des libertés diverses, compte tenu des diverses perceptions des valeurs qui les sous-tendent dans leur exercice.

     Le gouvernement doit se souvenir que les citoyens ont toujours tendance à se sentir moralement plus dégagés si la loi les dégage. La loi doit essayer de faire que la justice règne. La loi vise toujours à ce que la société n'éclate pas et se livre à des gestes injustes envers les autres. Surtout quand il s'agit des plus faibles. Elle ne remplace jamais la conscience individuelle, qui elle juge de la bonté des actes posés..

     Le juge de l'Ontario a dit qu'il y avait un vide juridique au Canada en matière de protection de la vie foetale. C'est au Parlement canadien de le combler.

 
3 mars 1997

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