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La naissance de Dolly

«La vie perdrait toute beauté s'il n'y avait pas la mort».

 

Nicolas GOGOL

 
       Il y a à peine un mois, la presse mondiale faisait état d'une prouesse scientifique jusque-là inégalée. En effet, le très sérieux hebdomadaire britannique Nature révélait la création et la naissance de la brebis Dolly, premier mammifère à être obtenu par clonage d'une cellule prélevée sur un animal adulte. Après la fécondation in vitro, les mères porteuses, nous voici à l'ère de la reproduction animale industrialisée. Et qui sait, pour bientôt, la reproduction humaine industrialisée....La vieille tentation du paradis terrestre réapparaît: « Oui, vous serez comme des dieux! » avait dit le tentateur.

      Que pensez de ces nouvelles technologies qui révolutionnent déjà notre quotidien ? Faut-il mettre des limites à ces pratiques et pourquoi ?

      Il y a toujours eu dans l'histoire ce désir d'une humanité parfaite, sans défaut. La Grèce antique n'a pas échappé à ce désir de l'armée parfaite et de la race parfaite. Hitler, à cause de sa volonté de domination, ne rêvait-il pas d'une nation parfaite, d'une race- surhomme qui dominerait l'univers? Les grandes puissances politiques, pour calmer le démon de l'insécurité et la phobie de l'envahissement du territoire, n'ont-elles pas souhaiter posséder des guerriers parfaits, soumis, et parfaitement programmés en vue d'un possible assaut final possible ?

      Imaginez un seul instant qu'une telle technologie tombe aux mains de politiciens avides de domination, imbus d'ambitions idéologiques et politiques les plus farfelues. Les résultats pourraient devenir inquiétants.

      On pourrait alors fabriquer les êtres qu'on souhaiterait avoir et éliminer forcément les indésirables. Un directeur d'école pourrait se fabriquer ainsi d'excellents professeurs , faire disparaître ensuite les incultes et les incompétents. Le prochain référendum pourrait avoir une toute autre couleur. Les séparatistes pourraient enlever Jean Chrétien pour le multiplier selon leurs désirs. Selon eux, l'ennemi étant le premier ministre du Canada, plus on le verrait dans le décor, plus le résultat risquerait d'être différent. Et les fédéralistes, sachant que Parizeau n'a pas belle image, s'empresseraient sans doute de le multiplier dans le paysage québécois, pensant bien que le résultat serait en leur faveur. Et que pensez de la possibilité de se fabriquer une équipe de hockey uniquement en clonant Mario Lemieux ou Kretzsky... Chacun pourrait à la limite se faire fabriquer son semblable pour le remplacer selon les circonstances et selon certaines situations imprévues. Plusieurs pourraient ainsi arriver à tricher leur femme ou leur mari sans que celui-ci ou celle-ci ne le sache.« Je n'ai pu être avec toi ce soir ma chérie, mais je t'ai envoyé mon clone..».Chacun pourrait ainsi être l'autre tout en étant jamais sûr d'être soi-même...Ce serait un monde de tricheries, de calculs, et ma foi bien compliqué, ne trouvez-vous pas ?

      La technique réalise des exploits extraordinaires, mais n'est-elle pas justement en train de nous déshumaniser? Dans la grande tradition, il y a deux réalités qui humanisent nos existences: la mesure dans toutes choses, et l'abandon à un monde où le mal est présent, particulièrement celui de la souffrance et de la mort.

      Rien n'est plus contraire à l'esprit du monde actuel que l'idée de mesure. Chacun invente sa propre règle et devient le maître de son destin. Pour pouvoir imposer des limites à l'humanité et particulièrement à la science, il faudrait que cette humanité s'entende sur un certain nombre de réalités: une nature humaine commune, par exemple, un certain nombre aussi de valeurs universelles. Malheureusement, tout ceci est devenu impossible. L'homme est devenu la mesure de toutes choses. Il est devenu son propre maître.

      Ce minimum d'humanité commune n'est plus reconnu à cause de cette perte du sentiment de fragilité, de faiblesse de l'homme. Par la science, l'homme semble avoir brisé un certain pacte avec la vie et la mort, et il essaie par tous les moyens d'en maîtriser la réalité. Par la science, il essaie d'éliminer l'imprévu dans les générations à venir, contrôler sa descendance et en être le gérant absolu.

      C'est pourquoi, il est difficile de présenter à nos contemporains une éthique ou une morale universelle. Les lois évoluant au gré des désirs de chacun ou selon les tendances obtenues par les sondages, l'être humain se trouve réduit à une machine, réduite à ses fonctions, ses besoins et ses désirs immédiats.

      La tendance actuelle de la science nous empêche de retrouver ces deux composantes d'une humanité saine et équilibrée: le sens de la mesure et le sens de la fragilité humaine. Il semble bien que le désir de faire le monde l'emporte sur celui de s'en approprier le sens, disait Marguerite Yourcenar. Nous devons faire échec aux abus de la recherche scientifique en nous mettant à l'écoute de ce que j'appellerais les grandes évidences de la vie. Les grandes conquêtes de la science ne valent jamais les grandes conquêtes et les transformations intérieures de nos êtres. Tout progrès scientifique doit se faire à la condition qu'il favorise la croissance de nos vies spirituelles. La limite est donc posée: chaque fois que la science nous éloigne du sens de l'être et de la vie, elle doit être jugée comme déshumanisante.

      Ainsi donc, l'homme est toujours plus grand dans ce qu'il est que dans ce qu'il fait. Il ne faut pas que nos lois, notre vie morale, notre vie spirituelle soit à la remorque de nos découvertes scientifiques. Le fait ne doit jamais déterminer la valeur. C'est la valeur qui doit orienter notre action et donc juger nos faits humains.

 
19 mai 1997

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