Il y a
à peine un mois, la presse mondiale faisait état d'une
prouesse scientifique jusque-là inégalée. En
effet, le très sérieux hebdomadaire britannique Nature
révélait la création et la naissance de la
brebis Dolly, premier mammifère à être obtenu par
clonage d'une cellule prélevée sur un animal adulte.
Après la fécondation in vitro, les mères
porteuses, nous voici à l'ère de la reproduction
animale industrialisée. Et qui sait, pour bientôt, la
reproduction humaine industrialisée....La vieille tentation du
paradis terrestre réapparaît: « Oui, vous serez
comme des dieux! » avait dit le tentateur.
Que pensez de ces
nouvelles technologies qui révolutionnent déjà
notre quotidien ? Faut-il mettre des limites à ces pratiques
et pourquoi ?
Il y a toujours eu
dans l'histoire ce désir d'une humanité parfaite, sans
défaut. La Grèce antique n'a pas échappé
à ce désir de l'armée parfaite et de la race
parfaite. Hitler, à cause de sa volonté de domination,
ne rêvait-il pas d'une nation parfaite, d'une race- surhomme
qui dominerait l'univers? Les grandes puissances politiques, pour
calmer le démon de l'insécurité et la phobie de
l'envahissement du territoire, n'ont-elles pas souhaiter
posséder des guerriers parfaits, soumis, et parfaitement
programmés en vue d'un possible assaut final possible ?
Imaginez un seul
instant qu'une telle technologie tombe aux mains de politiciens
avides de domination, imbus d'ambitions idéologiques et
politiques les plus farfelues. Les résultats pourraient
devenir inquiétants.
On pourrait alors
fabriquer les êtres qu'on souhaiterait avoir et éliminer
forcément les indésirables. Un directeur d'école
pourrait se fabriquer ainsi d'excellents professeurs , faire
disparaître ensuite les incultes et les incompétents. Le
prochain référendum pourrait avoir une toute autre
couleur. Les séparatistes pourraient enlever Jean
Chrétien pour le multiplier selon leurs désirs. Selon
eux, l'ennemi étant le premier ministre du Canada, plus on le
verrait dans le décor, plus le résultat risquerait
d'être différent. Et les fédéralistes,
sachant que Parizeau n'a pas belle image, s'empresseraient sans doute
de le multiplier dans le paysage québécois, pensant
bien que le résultat serait en leur faveur. Et que pensez de
la possibilité de se fabriquer une équipe de hockey
uniquement en clonant Mario Lemieux ou Kretzsky... Chacun pourrait
à la limite se faire fabriquer son semblable pour le remplacer
selon les circonstances et selon certaines situations
imprévues. Plusieurs pourraient ainsi arriver à tricher
leur femme ou leur mari sans que celui-ci ou celle-ci ne le
sache.« Je n'ai pu être avec toi ce soir ma chérie,
mais je t'ai envoyé mon clone..».Chacun pourrait ainsi
être l'autre tout en étant jamais sûr d'être
soi-même...Ce serait un monde de tricheries, de calculs, et ma
foi bien compliqué, ne trouvez-vous pas ?
La technique
réalise des exploits extraordinaires, mais n'est-elle pas
justement en train de nous déshumaniser? Dans la grande
tradition, il y a deux réalités qui humanisent nos
existences: la mesure dans toutes choses, et l'abandon à un
monde où le mal est présent, particulièrement
celui de la souffrance et de la mort.
Rien n'est plus
contraire à l'esprit du monde actuel que l'idée de
mesure. Chacun invente sa propre règle et devient le
maître de son destin. Pour pouvoir imposer des limites à
l'humanité et particulièrement à la science, il
faudrait que cette humanité s'entende sur un certain nombre de
réalités: une nature humaine commune, par exemple, un
certain nombre aussi de valeurs universelles. Malheureusement, tout
ceci est devenu impossible. L'homme est devenu la mesure de toutes
choses. Il est devenu son propre maître.
Ce minimum
d'humanité commune n'est plus reconnu à cause de cette
perte du sentiment de fragilité, de faiblesse de l'homme. Par
la science, l'homme semble avoir brisé un certain pacte avec
la vie et la mort, et il essaie par tous les moyens d'en
maîtriser la réalité. Par la science, il essaie
d'éliminer l'imprévu dans les générations
à venir, contrôler sa descendance et en être le
gérant absolu.
C'est pourquoi, il
est difficile de présenter à nos contemporains une
éthique ou une morale universelle. Les lois évoluant au
gré des désirs de chacun ou selon les tendances
obtenues par les sondages, l'être humain se trouve réduit
à une machine, réduite à ses fonctions, ses
besoins et ses désirs immédiats.
La tendance
actuelle de la science nous empêche de retrouver ces deux
composantes d'une humanité saine et équilibrée:
le sens de la mesure et le sens de la fragilité humaine. Il
semble bien que le désir de faire le monde l'emporte sur celui
de s'en approprier le sens, disait Marguerite Yourcenar. Nous devons
faire échec aux abus de la recherche scientifique en nous
mettant à l'écoute de ce que j'appellerais les grandes
évidences de la vie. Les grandes conquêtes de la science
ne valent jamais les grandes conquêtes et les transformations
intérieures de nos êtres. Tout progrès
scientifique doit se faire à la condition qu'il favorise la
croissance de nos vies spirituelles. La limite est donc posée:
chaque fois que la science nous éloigne du sens de l'être
et de la vie, elle doit être jugée comme déshumanisante.
Ainsi donc,
l'homme est toujours plus grand dans ce qu'il est que dans ce qu'il
fait. Il ne faut pas que nos lois, notre vie morale, notre vie
spirituelle soit à la remorque de nos découvertes
scientifiques. Le fait ne doit jamais déterminer la valeur.
C'est la valeur qui doit orienter notre action et donc juger nos
faits humains.
19 mai 1997