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Le désordre établi

" Ne faites donc pas de politique; réservez votre temps et
vos forces pour les choses de l'esprit, qui sont plutôt votre affaire."

 

Alain

 
   Les politiciens ne sont pas très populaires. Le dernier sondage de la prestigieuse maison "Crop" les place au bas de l'échelle sociale. A peine 2 % de la population interrogée est prête à leur faire confiance. Les jeunes sont particulièrement sévères envers la classe politique. Il la juge décrochée de la réalité, oublieuse des problèmes concrets de l'existence, incapables de trouver des solutions durables aux problèmes économiques et sociaux, plutôt hâbleuse, opportuniste, sans vision, et surtout très préoccupée d'une prochaine réélection, afin d'en retirer éventuellement une pension plantureuse, et tous les avantages qui viennent l'accompagner.
 

       La génération montante est celle de l'inquiétude, de l'instabilité, de la fin de l'optimisme béat qui a gagné nos civilisations après la deuxième guerre mondiale. Les faiblesses de nos systèmes économiques apparaissent maintenant au grand jour, et la déception se lit quotidiennement sur les visages de ceux qui ne sont plus capables de réaliser l'impossible. La jeunesse sent la présence d'un désordre établi comme une brûlure dans sa chair. La rage lui monte au coeur, la rage de voir le gaspillage de ceux qui n'ont pas eu la prudence comme vertu de la route, et qui exigent maintenant de ceux qu'ils dirigent le paiement leurs imprévoyances et de leurs bévues.
 

       Le désordre pressenti par la jeune génération se présente d'abord sur le visage de la misère qui s'installe autour d'eux. Le pays est riche, mais les gens sont de plus en plus pauvres. Les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres.La démocratie libérale, prônée par ceux-là même qui la condamnaient il n'y a pas si longtemps, est devenue l'oligarchie des riches. Les grands cartels financiers, les dirigeants des grandes industries, la presse même oriente l'opinion publique. Les grands moyens de communication sont au service des possédants. L'État politique étend de plus en plus ses tentacules et les citoyens continuent, indifférenciés et lassés, à voter pour ces pantins qui entretiennent le cercle de l'avilissement.
 

       Le désordre n'est pas seulement économique. Il est aussi d'ordre politique. L'argent a corrompu les gouvernants et la politique n'est plus qu'un jeu d'intérêts. Les politiciens se proposent avant leur élection d'être au service de tous. Le pouvoir acquis, ils deviennent rapidement des êtres au service de leurs propres intérêts. Les mots eux-mêmes qu'ils utilisent, que l'on croit purs et au service des plus grandes valeurs, y compris les valeurs spirituelles, " cachent le mensonge et la duplicité ".
 

       Désordre économique et politique, abandon et trahison des grandes valeurs de partage et de solidarité qui ont structuré toute la pensée occidentale, tels sont les aspects importants de ce désordre.
 

       Mais il faut aller encore plus loin. Il faut bien se rendre à l'évidence et toucher le mal dans toute son acuité, sa profondeur. La crise de l'homme de cette fin du XXe siècle, se trouve surtout dans le désordre spirituel, qui s'exprime particulièrement par un repli sur soi-même. L'individualisme est la racine du mal qui ronge les êtres au plus profond d'eux-mêmes. L'individualisme conduit les êtres à ne rechercher que la possession matérielle et celle-ci se résume dans l'accumulation de l'argent.
 

       " Le monde de l'argent est un monde sans grâce, sans humanité. Il est la négation de tout ce qui est personnel: son règne consacre la mort de tous les autres règnes: le règne de l'esprit libre, du travail honnête et joyeux, de l'action désintéressée, du don de soi-même".
 

       Pour lutter contre ce désordre établi, il faut opérer un profond changement dans tous les domaines. Cette révolution que réclame particulièrement la jeunesse montante devra être indissociablement matérielle et spirituelle. L'homme n'est ni ange ni bête. Il n'est pas ou bien spirituel ou bien charnel. Il est à la fois l'un et l'autre.
 

       Les jeunes ne veulent pas un monde heureux; ils veulent un monde humain et un homme n'est humain que s'il peut réaliser en lui les possibilités aux exigences essentielles de l'homme. L'humanité doit promouvoir tout l'homme, car le charnel est spirituel et le spirituel est charnel. Il ne faut jamais séparer les deux.
 

       La nouvelle génération ne demande pas le bonheur, le confort, même la prospérité dans la cité: elle exige un minimum matériel et l'épanouissement spirituel de l'homme. La politique doit s'assurer donc de donner le minimum vital pour que grandisse l'homme nouveau. Nous savons tous qu'à un certain degré de misère et de servitude l'homme ne peut nourrir des pensées d'immortel...A ceux qui n'ont pas le minimum vital, il est inutile de parler de révolution spirituelle . Le spirituel ne doit jamais devenir un masque, une échappatoire. Il faut d'abord du pain, du travail, de la dignité pour ceux qui n'en ont plus. Il faut d'abord pour pouvoir parler aux hommes sans remords, les destituer de régimes économiques et politiques inhumains. Il faut donc travailler de toutes nos forces à instaurer un nouveau régime social basé sur les besoins de la personne. Tous les besoins de la personne.
 

       La révolution matérielle ne peut à elle seule libérer l'homme. La révolution matérielle peut favoriser le développement spirituel, mais aussi préparer un monde encore plus inhumain. La révolution matérielle ne peut à elle seule libérer l'homme car l'homme n'est pas fait uniquement pour l'utilité. Bref, on ne fait pas les changements nécessaires, seulement pour les corps. Il ne faut jamais l'oublier: les hommes sont indissolublement corps et âme.
 

       "L'action comme la pensée, est incarnée, et c'est ce qui rend difficile l'équilibre entre le spirituel et le temporel." Une vérité coupée en deux ne donnent jamais deux vérités: elle produit la plupart du temps deux erreurs. Les deux erreurs de ce monde qui bascule sont toujours là. Un monde matériel sans un monde spirituel. Un monde spirituel coupé du monde matériel.
 

       L'histoire nous rapporte une première Renaissance. Elle date de quatre siècles. Elle fut marquée par une explosion de la jeunesse contre des cadres morts, un épanouissant puissant des potentialités nouvelles de l'humanité. Mais elle a été accompagnée de la décadence individualiste, la mort de la notion de communauté, une accentuation et un divorce entre la chair et l'esprit, la pensée et l'action. Renan est allé jusqu'à décrire "cet individu nouveau, sans famille, sans passé, sans patrie, sans voisins, sans idéal, sans Dieu, atome désarmé qui devait se perdre un jour dans l'élan puissant des masses". La première Renaissance a manqué la renaissance de la personne et négligé la renaissance communautaire.
 

       La leçon que nous donne cette première révolution, c'est la nécessité de quitter l'individualisme pour rétablir entre nous de liens qui nous permettent de réaliser la communauté perdue. La prochaine révolution contre l'individualisme nous permettra de restaurer une civilisation au service de la personne humaine.
 

       La vocation centrale de l'homme est d'être une personne en état de s'engager librement, responsable, et capable de vivre d'une vie spirituelle. Seule une révolution matérielle enracinée dans un réveil personnaliste aurait une chance d'y arriver. On y arrivera si la prochaine révolution permet de tourner l'homme incarné dans l'histoire vers des valeurs qui transcendent l'histoire.
 

       Le philosophe Alain a bien raison." Ne faites pas de politique, dit-il, mais occupez-vous des choses de l'esprit." Ce faisant, vous ferez une action politique autrement plus utile et nécessaire pour la promotion d'une nouvelle humanité.
 

3 février 1997

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