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Le grand cuistot de l'Assemblée nationale

«L'État, quel qu'il soit, est le fonctionnaire de la société»

 

Charles Maurras

 
      Un auteur français a écrit un jour que «la politique est l'art d'empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde». Paraphrasant cet écrivain célèbre, j'oserais dire que la politique a toujours été l'art d'empêcher les gens de prendre les bonnes décisions au bon moment, l'art de mentir en faisant à croire qu'on dit la vérité, l'art de remettre à plus tard les bonnes décisions qu'on n'a pas le courage de prendre aujourd'hui.

       Depuis une bonne vingtaine d'années, les politiciens ont dit que tout allait bien comme dans le meilleur des mondes. Ils se sont fait élire et réélire à coup de slogans, de demi-vérités, de promesses tout aussi folichonnes les unes que les autres. Leur gérance du bien commun, c'est-à-dire les taxes des citoyens, ne semblait pas être leur principale préoccupation. En fait, la première des préoccupations de ces assoiffés de pouvoir a toujours été leur réélection et les avantages qui s'en suivent toujours. On peut songer à couper le salaire des citoyens, mais qui songerait à couper les pensions de ces élus du peuple qui font les lois , et qui se protègent en en votant quelque unes pour leur propre sécurité.

       Mais voici que le tocsin a retenti d'un océan à l'autre de ce pays pour nous rappeler que la récréation était finie et que le temps était venu de passer à la caisse. Le Canada est un pays qui a une dette de près de 700 milliards de dollars. Le Québec est un province qui accumule une dette tout aussi phénoménale: près de 75 milliards de dollars. Et je n'ose pas parler de nos municipalités qui écrasent aussi sur le fardeau de leurs emprunts accumulés. La ville de Matane ne fait pas exception. Nous vivons avec l'argent que nous n'avons pas et nous empruntons pour nous inventer des rêves que nos successeurs auront tout le loisir de payer toute leur vie. Si on pouvait demander à nos successeurs ce qu'ils en pensent, sans doute qu'ils ne seraient pas d'accord avec nos façons de faire.

       Dans les cuisines officielles de la colline parlementaire de Québec, un nouveau cuistot s'est installé depuis un an à peine, et il s'apprête à nous servir - et cela pour bientôt me dit-on - un budget qui va faire mal à tout le monde. La nouvelle gastronomie bouchardienne risque de donner une bonne indigestion à plus d'un convive, invité autour de la table de Monsieur le premier ministre.. Le temps est venu, dit Lucien Bouchard, de mettre un peu d'ordre dans la cuisine, où chacun venait choisir à loisir les mets les plus plantureux. Le frigidaire est presque vide dit le grand cuistot venu du Lac-Saint-Jean, les réserves quasi épuisées, et les fournisseurs exigent de nouvelles garanties. Les enfants gâtés, habitués qu'ils étaient à «pigrasser» dans tous les plats, vont devoir manger à heures fixes, ne pas prendre plus que ne l'exige leur appétit, et songer surtout aux jours qui viennent. Le temps de l'abondance est finie: il faut que chacun se contente de sa portion, s'il veut espérer que demain elle soit à nouveau possible.

       Les Québécois, faut-il encore le répétéer, ont vécu en Cadillac depuis longtemps alors qu'ils auraient dû se contenter, souventes fois, de rouler en Woshvagen. Ils se sont inventés, par exemple, un système d'éducation archi-chrômé, des services de santé-cafétéria, où l'abondance des clients a fait que la facture a plus que triplé ces dernières années. Les ressources financières étant épuisées, il faut procéder à des coupures drastiques qui risquent de faire mal à toute la population. Ces coupures sont-elles toutes justifiées ? Ces rationalisations, pour utiliser le langage gouvernemental, sont-elles toutes nécessaires ? Il est difficile de le dire. Ce qui est certain, c'est que les Québécois devront et doivent déjà modifier leur comportement sur un paquet de choses. L'école gratuite, les services hospitaliers à la castonguette, ça semble bien terminé. Les citoyens ont tellement abusé de la gratuité de leurs services qu'ils n'ont plus les moyens de se les payer. Le temps est venu de revenir à plus de responsabilité collective. Parce que nous n'avons pas prévu et mal géré ce qui était devant nous, il nous faut maintenant le gérer différemment et de force. Pourquoi ? Tout simplement, parce que nous n'avons pas d'autres choix. Un État ne peut pas fournir plus de richesses qu'il n'en produit. Il ne peut pas en distribuer plus qu'il n'en ramasse non plus. Pour avoir oublié ce principe si simple, le Québec se trouve dans un cul-de-sac...

       Le premier ministre qui osera faire un tel rappel ne se rendra sans doute pas populaire dans l'immédiat, mais aurait pris ses responsabilités et l'histoire lui donnera sans doute raison. Trop longtemps, les insensés ont fait qu'en politique, ce sont les sages qui avaient tort. Le temps est sans doute venu d'écouter un peu plus la sagesse et l'expérience pour affronter collectivement ce qui vient. Ils nous faut des politiciens généreux et sérieux pour changer l'ordre des choses.

       La table est mise pour le prochain banquet de l'État québécois. Les mets seront forcément plus frugaux et moins nombreux.La contribution du gouvernement se limetera aux plats fondamentaux. Ceux qui voudront du luxe, devront se le payer. Le nouveau cuistot de l'Assemblée nationale surveillera l'opération. On ne pourra plus apporter chez soi quelques plats pour les moments de loisir. L'opération est en marche et qu'on se le tienne pour dit.

24 mars 1997

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