Un auteur
français a écrit un jour que «la politique est
l'art d'empêcher les gens de se mêler de ce qui les
regarde». Paraphrasant cet écrivain célèbre,
j'oserais dire que la politique a toujours été l'art
d'empêcher les gens de prendre les bonnes décisions au
bon moment, l'art de mentir en faisant à croire qu'on dit la
vérité, l'art de remettre à plus tard les bonnes
décisions qu'on n'a pas le courage de prendre aujourd'hui.
Depuis une
bonne vingtaine d'années, les politiciens ont dit que tout
allait bien comme dans le meilleur des mondes. Ils se sont fait
élire et réélire à coup de slogans, de
demi-vérités, de promesses tout aussi folichonnes les
unes que les autres. Leur gérance du bien commun,
c'est-à-dire les taxes des citoyens, ne semblait pas être
leur principale préoccupation. En fait, la première
des préoccupations de ces assoiffés de pouvoir a
toujours été leur réélection et les
avantages qui s'en suivent toujours. On peut songer à couper
le salaire des citoyens, mais qui songerait à couper les
pensions de ces élus du peuple qui font les lois , et qui se
protègent en en votant quelque unes pour leur propre sécurité.
Mais voici
que le tocsin a retenti d'un océan à l'autre de ce pays
pour nous rappeler que la récréation était finie
et que le temps était venu de passer à la caisse. Le
Canada est un pays qui a une dette de près de 700 milliards de
dollars. Le Québec est un province qui accumule une dette tout
aussi phénoménale: près de 75 milliards de
dollars. Et je n'ose pas parler de nos municipalités qui
écrasent aussi sur le fardeau de leurs emprunts
accumulés. La ville de Matane ne fait pas exception. Nous
vivons avec l'argent que nous n'avons pas et nous empruntons pour
nous inventer des rêves que nos successeurs auront tout le
loisir de payer toute leur vie. Si on pouvait demander à nos
successeurs ce qu'ils en pensent, sans doute qu'ils ne seraient pas
d'accord avec nos façons de faire.
Dans les
cuisines officielles de la colline parlementaire de Québec, un
nouveau cuistot s'est installé depuis un an à peine, et
il s'apprête à nous servir - et cela pour bientôt
me dit-on - un budget qui va faire mal à tout le monde. La
nouvelle gastronomie bouchardienne risque de donner une bonne
indigestion à plus d'un convive, invité autour de la
table de Monsieur le premier ministre.. Le temps est venu, dit Lucien
Bouchard, de mettre un peu d'ordre dans la cuisine, où chacun
venait choisir à loisir les mets les plus plantureux. Le
frigidaire est presque vide dit le grand cuistot venu du
Lac-Saint-Jean, les réserves quasi épuisées, et
les fournisseurs exigent de nouvelles garanties. Les enfants
gâtés, habitués qu'ils étaient à
«pigrasser» dans tous les plats, vont devoir manger à
heures fixes, ne pas prendre plus que ne l'exige leur appétit,
et songer surtout aux jours qui viennent. Le temps de l'abondance
est finie: il faut que chacun se contente de sa portion, s'il veut
espérer que demain elle soit à nouveau possible.
Les
Québécois, faut-il encore le
répétéer, ont vécu en Cadillac depuis
longtemps alors qu'ils auraient dû se contenter, souventes
fois, de rouler en Woshvagen. Ils se sont inventés, par
exemple, un système d'éducation archi-chrômé,
des services de santé-cafétéria, où
l'abondance des clients a fait que la facture a plus que triplé
ces dernières années. Les ressources financières
étant épuisées, il faut procéder à
des coupures drastiques qui risquent de faire mal à toute la
population. Ces coupures sont-elles toutes justifiées ? Ces
rationalisations, pour utiliser le langage gouvernemental, sont-elles
toutes nécessaires ? Il est difficile de le dire. Ce qui est
certain, c'est que les Québécois devront et doivent
déjà modifier leur comportement sur un paquet de
choses. L'école gratuite, les services hospitaliers à
la castonguette, ça semble bien terminé. Les citoyens
ont tellement abusé de la gratuité de leurs services
qu'ils n'ont plus les moyens de se les payer. Le temps est venu de
revenir à plus de responsabilité collective. Parce que
nous n'avons pas prévu et mal géré ce qui
était devant nous, il nous faut maintenant le gérer
différemment et de force. Pourquoi ? Tout simplement, parce
que nous n'avons pas d'autres choix. Un État ne peut pas
fournir plus de richesses qu'il n'en produit. Il ne peut pas en
distribuer plus qu'il n'en ramasse non plus. Pour avoir oublié
ce principe si simple, le Québec se trouve dans un cul-de-sac...
Le premier
ministre qui osera faire un tel rappel ne se rendra sans doute pas
populaire dans l'immédiat, mais aurait pris ses
responsabilités et l'histoire lui donnera sans doute raison.
Trop longtemps, les insensés ont fait qu'en politique, ce sont
les sages qui avaient tort. Le temps est sans doute venu
d'écouter un peu plus la sagesse et l'expérience pour
affronter collectivement ce qui vient. Ils nous faut des politiciens
généreux et sérieux pour changer l'ordre des choses.
La table est
mise pour le prochain banquet de l'État
québécois. Les mets seront forcément plus
frugaux et moins nombreux.La contribution du gouvernement se limetera
aux plats fondamentaux. Ceux qui voudront du luxe, devront se le
payer. Le nouveau cuistot de l'Assemblée nationale surveillera
l'opération. On ne pourra plus apporter chez soi quelques
plats pour les moments de loisir. L'opération est en marche et
qu'on se le tienne pour dit.
24 mars 1997