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Le chemin le moins fréquenté

« La vie entière est employée à s'occuper des autres.
Nous en passons une moitié à les aimer, l'autre moitié à en médire ».

 

Joseph Joubert

 
     Jean Rostand écrivait un jour que le progrès, c'était souvent le retour à des choses oubliées. L'éminent naturaliste et biologiste français mort en 1977, auteur d'importants travaux sur la place de la biologie dans la culture humaniste, avait compris une bien grande vérité: les choses nouvelles ne sont souvent que le retour à des choses anciennes et que ce que nous appelons découverte est en fait souvent qu'une simple... redécouverte.

     L'humanité est ainsi faite: par exemple, elle semble découvrir des choses nouvelles qui concernent la compréhension d'elle-même, mais elle s'aperçoit vite que ce qui semble nouveau, n'est en réalité que ce qui a déjà été dit ou fait et que la plupart avait mis de côté à cause de nouvelles modes qui s'étaient installées dans nos comportements.

     Les philosophes anciens, dans leur sagesse incontournable, ont toujours manifesté par exemple cette douce invitation à être très discret au sujet de la conduite des autres. L'évangile reprend aussi le même enseignement. Il invite ses fidèles à ne pas juger le monde. L'humanité, malgré cet avertissement deux fois millénaires, continue à juger et parfois à condamner les autres. La moitié de l'humanité parle sans doute de l'autre moitié, et si on savait, juste dans notre petit coin de pays où on évolue chaque jour, ce que les autres disent de nous, nous serions sidérés, sans doute gênés de croiser nos concitoyens sur la place publique. En fait, il n'y a ni discrets, ni indiscrets. La plupart du temps, les uns redisent tout de suite ce qu'on leur a conté, les autres le répètent plus tard, et tous inventent ce qu'on ne leur a pas dit.

     La plus belle leçon en ce sens nous vient du philosophe Socrate. Quelqu'un vint un jour trouver le grand philosophe et lui dit: «Sais-tu ce que je viens d'apprendre sur ton ami ? - Un instant, répondit Socrate. Avant que tu me racontes, j'aimerais te faire passer un test, celui des trois passoires. - Les trois passoires ? -Mais oui, reprit Socrate.Avant de raconter toutes sortes de choses sur les autres, il est bon de prendre le temps de filtrer ce que l'on aimerait dire. C'est ce que j'appelle le test des trois passoires.

     La première passoire est celle de la vérité. As-tu vérifié si ce que tu veux dire est vrai ? -Non. J'en ai seulement entendu parler... - Très bien. Tu ne sais donc pas si c'est la vérité. Essayons de filtrer autrement en utilisant une deuxième passoire, celle de la bonté. Ce que tu veux m'apprendre sur mon ami, est-ce quelque chose de bien ? - Ah non ! Au contraire. - Donc, continua Socrate, tu veux me raconter de mauvaises choses sur lui et tu n'es même pas certain si elles sont vraies. Tu peux peut-être encore passer le test, car il reste une passoire, celle de l'utilité. Est-il utile que tu m'apprennes ce que mon ami aurait fait ? - Non. Pas vraiment. Alors, conclut Socrate, si ce que tu as à me raconter n'est ni vrai, ni bien, ni utile, pourquoi vouloir me le dire ?

     Le sage Socrate a bien raison. La plupart des choses que nous disons sur les autres sont complètement inutiles. Elles n'apportent souvent rien de neuf, rien de constructif. Elles ne sont que mots vides, placotages, phrases pour meubler notre propre solitude, notre goût de domination. Ce sont souvent des futilités qui seraient nécessaires de taire.

     Non seulement les choses que nous disons sur les autres sont complètement inutiles, mais souvent, elles ne sont pas bonnes à dire. Nous sommes plus enclins à divulguer ce que nous appelons les travers des autres qu'à reconnaître nos propres erreurs.« Qu'il se lève celui qui ne se paie pas dix minutes de calomnie par jour», dit Félix Leclerc ! Personne n'a bougé, les saints courent pas les rues , » continue le poète. Si l'humanité cessait de parler des autres, elle tomberait vite dans un silence profond. Chacun trouverait la vie quasi insupportable, parce qu'il se retrouverait en face de lui-même.

     Parler des autres, c'est tellement facile. C'est même trop facile. Les propos tenus sont habituellement inutiles, mais pire encore, ils sont carrément parfois mauvais. Ils ne respirent ni bonté, encore moins une certaine tolérance. De plus, en général, les conversations tenues sur les autres ne sont que des «on dit », des « entendu dire » des demi vérités, quand ce n'est pas carrément du mensonge.

     Lorsque l'on parle des autres, la vérité habituellement n'est pas complètement au rendez-vous; la bonté est ordinairement absente et l'inutilité accompagne ces échanges futiles. Il faudrait un jour inventer la semaine du silence sur les autres. Nous serions surpris du résultat et des transformations que cela apporterait dans notre société. Durant cette semaine particulière, nous pourrions être appelés à ne rien dire sur les autres...et à consacrer tout ce temps à réfléchir sur soi-même. La face de la terre en serait changée.

     Le temps pour aller au coeur de soi-même est plus long que celui qui conduit à la condamnation d'autrui. Peu le prenne. C'est le chemin le moins fréquenté. On préfère se prononcer sur l'autre plutôt que sur soi-même. En jugeant l'autre, on semble pénétrer dans une zone de certitude qui nous satisfait et nous remplit d'orgueil. Pourtant, le premier jugement à porter devrait être sur sa propre conduite. On y trouverait sans doute le chemin de l'humilité. On y retrouverait probablement le chemin qui conduit vers l'autre, à savoir celui du pardon.
 

17 mars 1997

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