Le NARRÉ

 

      Le père Isaac Jogues écrit ce narré ou récit un peu avant son départ de Montréal vers le pays des Iroquois, et il l'ajoute à sa lettre du 2 mai 1646 adressée au père Jérôme Lallemant, supérieur de la mission jésuite du Canada.

      Le texte se trouve dans le Manuscrit du MS-1652 au chapitre intitulé «Le martyre de René Goupil par les Iroquois» [pp. 289-301]. — Il apparaît aussi sous le titre de «Notice sur René Goupil (donné), par le P. Isaac Jogues» dans les Relations des Jésuites de R.G. Thwaites, avec traduction anglaise [vol. 28, pp.116-135].

Le Martyre
de René Goupil par les Iroquois

Martyre de René Goupil
MS-1652 folio 289, cote 202
Archives jésuites ASJCF
St-Jérôme QC (Canada)
- Avec permission spécifique

     Cette source première de renseignements, concernant les derniers mois de René Goupil en Amérique du Nord, mériterait d'être mieux connue.

     Une reproduction aussi exacte que possible de ce narré se trouve dans le tapuscrit du père Arthur Mélançon sj, archiviste (1953) des Archives jésuites ASJCF.

     Quant à sa reproduction en français d'aujourd'hui, le père François Roustang sj s'en est chargé dans son volume Jésuites de la Nouvelle-France.

     René Goupil estoit Angevin quy en la fleur de son aage demanda avec presse d’estre receu en nostre Novitiat de paris où il demeura quelques moys avec beaucoup d’edification. Ses indispositions corporelles luy ayant osté le bonheur de se consacrer en la Ste religion comme il en avoit de grands desirs, lorsqu’il se porta mieux, il se transporta en la Nouvelle france pour y servir la compagnie puisqu’il n’avoit pas eu le bien de s’y donner dans l’ancienne. Et pour ne rien faire de son chef, quoy qu’il fust pleinement maistre de ses actions, il se soubmit totallement à la conduite du Superieur de la Mission quj l’employa deux années entieres aux plus vils offices de la maison, desquels il s’acquitta avec beaucoup d’humilité et de charité. On lui donna aussy le soin de penser les malades et les blessés de l’hospital, ce qu’il fit avec autant d’adresse, estant bien intelligent en la Chirurgie, que d’affection et d’amour, regardant continuellement N.S. en leur personne. Il laissa une sy douce odeur de sa bonté et de ses autres vertus en ce lieu, que sa memoire y est encor en benediction.

     Comme nous descendismes des hurons en juillet 1642, nous le demandasmes au R.P. Vimont, pour l’emmener avec nous parce que les hurons avoient grand besoin d’un Chirurgien. Il nous l’accorde.

     Il ne se peult dire la joye que receut ce bon jeune homme, quand le Superieur luy dict qu’il se preparast pour le voyage. Il scavoit bien neamoints les grands dangers qu’il y avoit sur la riviere; il scavoit comme les Iroquois estoient enragés contre les francois: neamoints cela ne fut pas capable qu’au moindre signe de la volonté de celuy auquel il s’estoit remis volontairement de tout ce quj le touchoit, il ne se mit en chemin pour aller aux 3 rivieres.

     Nous en partismes le 1r d’Aougst, le lendemain de la feste de N.B.P. Le 2me nous rencontrasmes les ennemis lesquels divisés en deux bandes nous attendoient avec l’avantage que peult avoir un grand nombre de gents choisis par dessus un petit, de toutes sortes quj combattent à terre, contre d’autres quj sont sur l’eau, en divers canots d’escorces.

     Presque tous les hurons s’estant enfuis dans le bois et nous ayant laissé, nous fusmes pris. Ce fut là où sa vertu parut beaucoup, car des qu’il se vit pris: O mon pere, ce me dict-il, dieu soit beny, il l’a permis, il l’a voulu, sa Ste volonté soit faicte. Je l’aime, je la veux, je la cheris, et je l’embrasse de toute l’estendue de mon cœur. Ce pendant que les ennemis poursuivoient les fuyards, je le confessé et luy donné l’absolution, ne sachant pas ce quj nous devoit arriver en suitte de nostre prise. Les ennemis estants retournés de la chasse, se jetterent sur nous comme des chiens enragés, à belles dents nous arrachant les ongles, nous escrasant les doigts; ce qu’il enduroit avec beaucoup de patience et de courage, nonobstant la douleur de ses playes.

     La presence de son esprit dans un sy funeste accident parut en ce principalement qu’il m’aidoit en ce qu’il pouvoit, en l’instruction des hurons prisonniers quj n’estoient pas chrestiens. Comme je les instruisois separement et comme ils se trouvoient, il me fit prendre garde qu’un pauvre vieillard nommé OND8TERRAON, pourroit bien estre de ceux qu’on feroit mourir sur la place, leur coustume estant d’en sacrifier quelqu’un à la chaleur de leur rage. Je l’instruisis à loisir, pendant que les ennemis estoient attentifs à la distribution du pillage de 12 canots, dont une partie estoit chargée des necessités de nos peres des hurons. Le butin estant partagé, ils tuerent ce pauvre vieillard au mesme moment presque que je venois de luy donner une naissance par les eaux salutaires du St Baptesme. Nous eusmes encor cette consolation durant le chemin, que nous fismes allant au pays ennemy, d’estre ensemble, où je fus tesmoin de beaucoup de vertus.

     Durant le chemin il estoit tousjours occupé dans dieu, les paroles et les discours qu’il tenoit, estoient toutes dans une soubmission aux ordres de la divine providence et une acceptation volontaire de la mort que dieu luy envoiroit. Il se donnoit à luy en holocauste pour estre reduit en cendres par les feux des Iroquois, que la main de ce bon pere allumeroit. Il cherchoit les moyens de luy plaire en tout et partout. Un jour il me dit, ce fut apres notre prise, estant encor dans le chemin: Mon pere, dieu m’a toujours donné de grands desirs de me consacrer à son service par les vœux de la religion en sa Ste Compagnie; mes péchés m’ont rendu indigne de cette grace jusques à cette heure. J’espere neamoints que N.S. aura pour agreable l’offrande que je luy veux faire maintenant et faire en la façon la meilleure que je pourray les vœux de la Compagnie en la présence de mon dieu et devant vous. Luy ayant accordé, il les fit avec beaucoup de devotion.

     Tout blessé qu’il estoit, il pensoit les autres blessés, tant des ennemis quj dans la meslée avoient receu quelques coups que des prisonniers mesmes. Il ouvrit la veine à un Iroquois malade, et tout cela avec autant de charité que s’il l’eust faict à des personnes fort amies.

     Son humilité et l’obeissance qu’il rendoit à ceux quj l’avoient pris, me confondoit. Les Iroquois, quj nous menoient tous deux dans leur canot, me dirent que j’eusse à prendre un aviron et nager. Je n’en voulus rien faire, estant superbe jusques dans la mort. Ils s’adresserent à luy quelque temps apres, et tout incontinent il se mit à nager; et comme ces barbares par son exemple me vouloient induire à en faire autant, luy s’estant apperceut de cela, me demanda pardon. Je luy fournis quelquefois durant le chemin la pensée de s’enfuir, comme la liberté qu’on nous donnoit luy en fournissoit assez d’occasion; Car pour moy, je ne pouvois pas laisser l’autre francois* et 24 ou 25 prisonniers hurons. Il ne voulut jamais le faire, se remettant en tout à la volonté de N.S. quj ne luy donnoit point de pensée de le faire.
* Guillaume Cousture

     Dans le lac, nous rencontrasmes 200 Iroquois, quj vindrent à Richelieu, lors qu’on commencoit à bastir le fort. Ils nous chargerent de coups, nous mirent tout en sang, et nous firent experimenter la rage de ceux quj sont possédés par le demon. Il endura tous ces outrages et ces cruautés avec grande patience et charité à l’endroict de ceux quj le maltraictoient.

     A l’abord du premier bourg, où nous fusmes sy cruellement traictés, il fist paroitre une patience et une douceur tout extraordinaire. Estant tombé soubz la gresle des coups de baston et de verges de fer, dont on nous chargeoit, et ne se pouvant relever, il fut apporté comme demy mort sur l’eschafault où nous estions desjà, au milieu du bourg, mais dans un estat sy pitoyable qu’il eust faict pitié à la cruauté mesme. Il estoit tout meurtry de coups; et dans le visage, on ne luy voyoit que le blanc des yeux. Mais il estoit d’autant plus beau aux yeux des Anges qu’il estoit defiguré et semblable à celuy duquel il est dict: Vidimus eum quasi leprosum et non erat ei species neque decor.

     A peine avoit il prins un peu d’haleine, aussy bien que nous, qu’on luy vint donner 3 coups sur les espaules, d’un gros baston, comme on avoit faict auparavant. Quand on m’eust coupé le poulce, comme au plus apparent, on s'adressa à luy et luy coupa on le poulce droict à la 1re joincture, disant incessamment durant ce tourment JESUS MARIA Joseph. Durant six jours que nous fusmes exposés à tous ceux quj nous vouloient faire quelque mal, il fit parestre une douceur admirable. Il eust toute la poictrine bruslée par les charbon et cendres chaudes que les jeunes garçons nous jettoient sur le corps la nuict estant liés à plate terre. La nature me fournissoit plus d’adresse qu’à luy, pour esquiver une partie de ces peines.

     Apres qu’on nous eut donné la vie, au mesme temps qu’un peu auparavant on nous avoit adverty de nous preparer pour estre bruslés, il tomba malade, avec de grandes incommodités partout et nommement pour le vivre auquel il n’estoit pas accoutumé. C’est là où on pourroit dire plus veritablement: non cibus utilis aegro. Je ne le pouvois soulager, estant aussy bien malade, et n’ayant aucun de mes doigts sain et entier.

     Mais je me presse pour venir à sa mort, à laquelle il n’y a rien manqué pour la faire d’un martyr.

     Après six semaines que nous eusmes esté dans le pays, comme la confusion ce fut mise dans les conseils des Iroquois, dont une partie vouloit bien qu’on nous remenast, nous perdismes l’esperance, que je n’avois guere grande, de revoir cette année là les 3 rivieres. Nous nous consolions donc l’un et l’autre dans la disposition divine, et nous aprestions à tout ce qu’elle ordonneroit de nous. Il n’avoit pas tant de veue du danger dans lequel nous estions. Je le voyois mieux que luy; ce quy me faisoit souvent luy dire que nous nous tinssions prets. Un jour donc que dans les peines de nostre esprit, nous estions sortis hors du bourg, pour prier plus doucement et avec moins de bruict, deux jeunes hommes viennent apres nous, nous dire que nous eussions à retourner à la maison. J’eus quelque presentiment de ce quj devoit arriver, et luy dit: Mon tres cher frere, recommandons nous à N.S. et à nostre bonne mere la Ste Vierge, ces gents ont quelque mauvais dessein, comme je pense. Nous nous estions offerts à N.S. peu auparavant avec beaucoup d’affection, le suppliant de recevoir nos vies et notre sang et de les unir à sa vie et à son sang, pour le salut de ces pauvres peuples. Nous nous en retournons donc vers le bourg, recitant notre chapelet, duquel nous avions desjà dict 4 dixaines. Nous estants arrestés vers la porte du bourg, pour veoir ce qu’on nous voudroit dire, un de ces deux Iroquois tire une hache qu’il tenoit cachée sous sa couverte, et en donne un coup sur la teste de René, quj estoit devant luy. Il tombe tout roide la face sur terre, prononçant le St Nom de Jesus (souvent nous nous advertissions que ce St nom fermast et nostre voix et nostre vie); au coup, je me tourné et vois une hache toute ensanglantée. Je me mets à genoux pour recevoir le coup quj me devoit joindre à mon compagnon. Mais comme ils tardoient, je me releve, je cours au moribond quj estoit tout proche, auquel ils donnerent deux autres coups de hache sur la teste et l’acheverent, luy ayant premierement donné l’absolution, que je luy donnois depuis nostre captivité tousjours de deux jours l’un, apres s’etre confessé.

     Ce fut le vingt neufme de septembre, feste de St Michel que cet ange en innocence et ce martyr de Jesus Ch. donna sa vie pour celuy quj luy avoit donné la sienne. On me fit commandement de me retirer en ma cabane, où j’attendis le reste du jour et le lendemain le mesme traictement et c’estoit bien la pensée de tous que je ne la ferois pas longue puisque celuy là avoit commancé. Et en effect, je fus plusieurs jours qu’on venoit pour me tuer mais N.S. ne le permit pas par des voyes quj seroient trop longues à expliquer. Le lendemain matin je ne laissé pas de sortir, de m’enquester où on avoit jetté ce B. corps, car je le voulois enterrer, à quelque prix que ce fust. Quelques Iroquois quj avoient encor quelque envie de me conserver, me dirent: Tu n’as pas d’esprit, tu vois qu’on te cherche partout pour te tuer, et tu sors encor. Tu veux aller chercher un corps desjà demy gasté, qu’on a traisné loing d’icy. Ne vois tu pas cette jeunesse quj sort, quj te tuera quand tu seras hors des pieux. Cela ne m’arresta pas, et N.S. me donna assez de courage pour vouloir mourir dans cette office de charité. Je vais, je cherche, et à l’aide d’un Algonquin pris autrefois et maintenant vray Iroquois, je le trouve. Les enfants, après qu’on l’eut tué, l’avoient despouillé et traisné la corde au col dans un torrent quj passe au pied de leur bourg. Les chiens luy avoient desjà mangé une partie des reins; Je ne peus tenir mes larmes à ce spectacle. Je prins ce corps et à l’aide de cet Algonquin, je le mis au fond de l’eau, chargé de grosses pierres, afin qu’on ne le vit pas, faisant mon compte que je viendrois le lendemain, avec un hoyau, lorsqu’il n’y auroit personne que je ferois une fosse, et que je l’y mettrois. Je croiois que ce corps fut bien caché, mais peut estre quelques uns quj nous virent, principalement de la jeunesse, le retirerent.

     Le lendemain comme on me cherchoit pour me tuer, ma tante m’envoya à son champ, pour esquiver, comme je pense; ce quj fut cause que je remis l’affaire au lendemain, jour auquel il pleut toute la nuict, de sorte que ce torrent grossit estraordinairement. J’emprunte un hoyay hors de chez nous, pour mieux cacher mon dessein; mais comme j’approche du lieu, je ne trouve plus ce B. desposts. Je me mets à l’eau quj estoit desjà bien froide. Je viens, je vais, je sonde avec mes pieds, sy l’eau n’a point soulevé et entrainé le corps. Je ne trouve rien. Combien versay-je de larmes quj tomboient jusques dans le torrent, chantant comme je pouvois des psaumes que l’Eglise a coustume de reciter pour les morts. Enfin, je ne trouve rien; et une femme de ma cognoissance quj passa par là et me vit en peine, me dit lorsque je lui demandé sy elle ne scavoit point ce qu’on en avoit faict, qu’on l’avoit traisné à la riviere quj estoit un cart de lieue de là; et que je ne cognoissois pas. Cela estoit faux; la jeunesse l’avoit retiré et traisné dans un petit bois proche, où l’authomne et l’hiver, les chiens, les corbeaux et les renards le mangerent; le printemps comme on me dict que c’estoit là qu’on l’avoit traisné, j’y allé plusieurs foys sans rien trouver. Enfin la 4me fois, je trouvé la teste, quelques os demy rongés, que j’enterray dans le dessein de les emporter, sy on me remenoit aux 3 rivieres, comme on en parloit. Je les baisé bien devotement par plusieurs foys comme les os d’un martyr de J.C.

     Je luy donne ce tiltre, non seulement par ce qu’il a esté tué par les ennemis de dieu et de son Eglise, et dans l’employ d’une ardente charité à l’endroict du prochain, se mettant dans le peril evident pour l’amour de dieu. Mais particulierement parcequ’il a esté tué pour les prieres et nommement pour la Ste croix.

     Il estoit dans une cabane, où il faisoit presque tousjours des prieres. Cela ne plaisoit guere à un vieillard superstitieux quj y estoit. Un jour, voyant un petit enfant de 3 ou 4 ans de la cabane, par un exces de devotion et d’amour à la croix, et par une simplicité que nous autres quj sommes plus prudents selon la chair que luy, n’eussions pas faicte; il osta son bonnet, et le mit sur la teste de cet enfant, et luy fit un grand signe de croix sur le corps. Ce vieillard, voyant cela, commanda à un jeune homme de sa cabane, quj devoit partir pour la guerre, de le tuer, ce qu’il executa comme nous avons dict.

     La mere mesme de l’enfant, dans un voyage où je me trouvé avec elle, me dict que c’estoit à cause de ce signe de croix qu’il avoit esté tué; et le vieillard quj avoit faict le commandement qu’on le tuast, un jour, qu’on m’appella dans sa cabane pour manger, comme je faisois le signe de croix devant, il me dict: Voilà ce que nous haïssons. Voilà pourquoy on a tué ton compagnon et pourquoy on te tuera. Nos voysins les Europeans ne font point cela. Quelquefoys aussy comme je priois à genoux durant la chasse, on me disoit qu’on haïssoit ces façons de faire, pour lesquelles on avoit tué l’autre françois, et que pour cette raison on me tueroit, quand je rentrerois dans le bourg.


 

      René Goupil était Angevin, qui en la fleur de son âge demanda avec presse d’être reçu en notre noviciat de Paris, où il demeura quelques mois avec beaucoup d’édification. Ses indispositions corporelles lui ayant ôté le bonheur de se consacrer en la sainte religion, comme il en avait de grands désirs, lorsqu’il se porta mieux il se transporta en la Nouvelle-France pour y servir la Compagnie, puisqu’il n’avait pas eu le bien de s’y donner dans l’ancienne. Et pour ne rien faire de son chef, quoiqu’il fût pleinement maître de ses actions, il se soumit totalement à la conduite du supérieur de la mission, qui l’employa deux années entières aux plus vils offices de la maison, desquels il s’acquitta avec beaucoup d’humilité et de charité. On lui donna aussi le soin de panser les malades et les blessés de l’hôpital, ce qu’il fit avec autant d’adresse, étant bien intelligent en la chirurgie, que d’affection et d’amour, regardant continuellement Notre Seigneur en leur personne. Il laisse une si douce odeur de sa bonté et de ses autres vertus en ce lieu, que sa mémoire y est encore en bénédiction.

     Comme nous descendîmes des Hurons en juillet 1642, nous le demandâmes au R.P. Vimont pour l’emmener avec nous, parce que les Hurons avaient grand besoin d’un chirurgien. Il nous l’accorda.

     Il ne se peut dire la joie que reçut ce bon jeune homme quand le supérieur lui dit qu’il se préparât pour le voyage. Il savait bien, néanmoins, les grands dangers qu’il y avait sur la rivière. Il savait comme les Iroquois étaient enragés contre les Français. Néanmoins, cela ne fut pas capable qu’au moindre signe de la volonté de celui auquel il s’était remis volontairement de tout ce qui le touchait, il ne se mît en chemin pour aller aux Trois-Rivières.

     Nous en partîmes le Ier d’août, le lendemain de la fête de notre bienheureux Père*. Le 2d, nous rencontrâmes les ennemis, lesquels divisés en deux bandes nous attendaient avec l’avantage que peut avoir un grand nombre de gens choisis par-dessus un petit de toute sorte, qui combattent à terre contre d’autres qui sont sur l’eau en divers canots d’écorces.
* Saint Ignace de Loyola

     Presque tous les Hurons s’étaient enfuis dans le bois, et, nous ayant laissés, nous fûmes pris. Ce fut là où sa vertu parut beaucoup, car, dès qu’il se vit pris: «O mon Père, ce me dit-il, Dieu soit béni, il l’a permis, il l’a voulu; sa sainte volonté soit faite, je l’aime, je la veux, je la chéris et je l’embrasse de toute l’étendue de mon cœur.» Cependant que les ennemis poursuivirent les fuyards, je le confessai et lui donnai l’absolution, ne sachant pas ce qui nous devait arriver en suite de notre prise. Les ennemis étant retournés de la chasse se jetèrent sur nous comme des chiens enragés à belles dents, nous arrachant les ongles, nous écrasant les doigts; ce qu’il endurait avec beaucoup de patience et de courage.

     La présence de son esprit dans un si fâcheux accident parut en ce principalement qu’il m’aidait, nonobstant la douleur de ses plaies, en ce qu’il pouvait à l’instruction des Hurons prisonniers qui n’étaient pas chrétiens. Comme je les instruisais séparément et comme ils se trouvaient, il me fit prendre garde qu’un pauvre vieillard, nommé Ondouterraon, pourrait bien être de ceux qu’on ferait mourir sur la place, leur coutume étant d’en sacrifier toujours quelqu’un à la chaleur de leur rage. Je l’instruisis à loisir pendant que les ennemis étaient attentifs à la distribution du pillage de douze canots, dont une partie étaient chargés des nécessités de non Pères des Hurons. Le butin étant partagé, ils tuèrent ce pauvre vieillard au même moment presque que je venais de lui donner une nouvelle naissance par les eaux salutaires du saint baptême. Nous eûmes encore cette consolation durant le chemin que nous fîmes, allant au pays ennemi, d’être ensemble, où je fus témoin de beaucoup de vertus.

     Durant le chemin, il était toujours occupé dans Dieu. Ses paroles, et les discours qu’il tenait, étaient toutes dans une soumission aux ordres de la divine Providence et une acceptation volontaire de la mort que Dieu lui enverrait. Il se donnait à lui en holocauste, pour être réduit en cendres par les feux des Iroquois que la main de ce bon Père allumerait. Il cherchait les moyens de lui plaire en tout et par tout. Un jour, il me dit (ce fut peu après notre prise, étant encore dans le chemin): «Mon Père, Dieu m’a toujours donné de grands désirs de me consacrer à son saint service par les vœux de la religion en sa sainte Compagnie; mes péchés m’ont rendu indigne de cette grâce jusqu’à cette heure. J’espère néanmoins que Notre Seigneur aura pour agréable l’offrande que je lui veux faire maintenant, et faire, de la façon la meilleure que je pourrai, les vœux de la compagnie en la présence de mon Dieu et devant vous.» Lui ayant accordé, il les fit avec beaucoup de dévotion.

     Tout blessé qu’il était, il pansait les autres blessés, tant des ennemis qui dans la mêlée avaient reçu quelque coup, que les prisonniers même. Il ouvrit la veine à un Iroquois malade; et tout cela avec autant de charité que s’il l’eût fait à des personnes fort amies.

     Son humilité et l’obéissance qu’il rendait à ceux qui l’avaient pris, me confondaient. Les Iroquois qui nous menaient tous deux dans leur canot me dirent que j’eusse à prendre un aviron et nager*. Je n’en voulus rien faire, étant superbe jusque dans la mort. Ils s’adressèrent à lui quelque temps après et, tout incontinent, il se mit à nager et, comme ces barbares par son exemple me voulaient réduire à en faire autant, lui, s’étant aperçu de cela, me demanda pardon. Je lui fournis quelques fois durant le chemin la pensée de s’enfuir, comme la liberté qu’on nous donnait lui en fournissait assez d’occasion. Car, pour moi, je ne pouvais pas laisser les Français et vingt-quatre ou vingt-cinq prisonniers hurons. Il ne voulait jamais le faire, en remettant le tout à la volonté de Notre Seigneur qui ne lui donnait point de pensée de le faire.
* nager: ramer

     Dans le lac, nous rencontrâmes deux cents Iroquois qui vinrent à Richelieu lorsqu’on commençait à bâtir le fort; ils nous chargeaient de coups, nous mirent tout en sang et nous firent expérimenter la rage de ceux qui sont possédés par le démon. Il endura tous ces outrages et ces cruautés avec grande patience et charité à l’endroit de ceux qui le maltraitaient.

     À l’abord du premier bourg où nous fûmes si cruellement traités, il fit paraître une patience et une douceur tout extraordinaires, étant tombé sous la grêle des coups de bâton et de verge de fer dont on nous chargeait, et, ne se pouvant relever, il fut apporté comme demi-mort sur l’échafaud où nous étions déjà, au milieu du bourg, mais dans un état si pitoyable qu'il eût fait pitié à la cruauté même; il était meurtri de coups, et dans le visage on le lui voyait que le blanc des yeux; mais il était d’autant plus beau aux yeux des anges qu’il était défiguré et semblable à celui duquel il est dit : Vidimus eum quasi leprosum, etc., non erat ei species neque decor.
* «Nous l’avons vu comme un lépreux, etc., il n’y avait en lui, ni forme ni beauté» (Is. 53, 4 et 2)

     À peine avait-il pris un peu d’haleine aussi bien que nous, qu’on lui vint donner trois coups sur les épaules d’un gros bâton, comme on nous avait fait auparavant. Quand on m’eût coupé le pouce comme au plus apparent, on s’adresse à lui et on lui coupe le pouce droit à la première jointure, disant incessamment durant ce tourment : Jesus, Maria, Joseph. Durant six jours que nous fûmes exposés à tous ceux qui nous voulaient faire quelque mal, il fit paraître une douceur admirable; il eut toute la poitrine brûlée par les charbons et cendres chaudes que les jeunes garçons nous jetaient sur le corps, la nuit étant liés à plat terre. La nature me fournissait plus d’adresse qu’à lui pour esquisser une partie de ces peines.

     Après qu’on nous eut donné la vie, au même temps qu’un peu auparavant on nous avait avertis de nous préparer pour être brûlés, il tomba malade avec de grandes incommodités pour tout, et nommément pour le vivre auquel il n’était pas accoutumé. C’est là où on pourrait dire plus véritablement : Non cibus utilis aegro*. Je ne le pouvais soulager, étant aussi bien malade et n’ayant aucun de mes doigts sain et entier.
* «La nourriture n’est pas utile au malade» (Ovide, Tristium, Liber III, Elegia III, 9)

     Après six semaines que nous eûmes été dans le pays, comme la confusion se fut mise dans les conseils des Iroquois, dont une partie voulait bien qu’on nous remmenât, nous perdîmes l’espérance, que je n’avais guère grande, de revoir cette année-là les Trois-Rivières. Nous nous consolions donc l’un l’autre dans la disposition divine et nous apprêtions à tout ce qu’elle ordonnerait de nous. Il n’avait pas tant de vue du danger dans lequel nous étions, je le voyais mieux que lui. Ce qui me faisait souvent lui dire que nous nous tinssions prêts. Un jour donc que, dans les peines de notre esprit, nous étions sortis hors du bourg pour prier plus décemment et avec moins de bruit, deux jeunes hommes vinrent après nous, nous dire que nous eussions à retourner à la maison. J’eus quelques pressentiment de ce qui devait arriver et lui dis: «Mon très cher Frère, recommandons-nous à Notre Seigneur et notre bonne Mère la sainte Vierge; ces gens ont quelque mauvais dessein, comme je pense.» Nous nous étions offerts à Notre Seigneur peu auparavant avec beaucoup d’affection, le suppliant de recevoir nos vies et notre sang, et de les unir à sa vie et à son sang, pour le salut de ces pauvres peuples. Nous nous en retournons donc vers le bourg, récitant notre chapelet duquel nous avions déjà dit quatre dizaines. Nous étant arrêtés vers la porte du bourg pour voir ce qu’on nous voudrait dire, un de ces deux Iroquois tire une hache qu’il tenait cachée sous sa couverture, et en donne un coup sur la tête de René qui était devant lui: il tombe raide la face sur terre, prononçant le saint Nom de Jésus (souvent nous nous avertissions que ce saint Nom fermât et notre voix et notre vie). Au coup, je me tourne et vois une hache tout ensanglantée, je me mets à genoux pour recdvoir le coup qui me devait joindre à mon cher compagnon, mais, comme ils tardaient, je me relève, je cours au moribond qui était tout proche, auquel ils donnèrent deux autres coups de hache sur la tête et l’achevèrent, lui ayant premièrement donné l’absolution que je lui donnais depuis notre captivité, toujours de deux jours l’un, après s’être confessé.

     Ce fut le 29e de septembre, fête de saint Michel, que cet ange en innocence et ce martyr de Jésus-Christ donna sa vie pour celui qui lui avait donné la sienne. On me fit commandement de me retourner en ma cabane, où j’attendis le reste du jour et le lendemain le même traitement. Et c’était bien la pensée de tous que je ne la ferais pas longue, puisque celui-là avait commencé; et en effet je fus plusieurs jours qu’on venait pour me tuer, mais Notre Seigneur ne le permit pas, par des voies qui seraient trop longues à expliquer. Le lendemain matin, je ne laissai pas de sortir, de m’enquêter où on avait jeté ce bienheureux corps, car je le voulais enterrer à quelque prix que ce fût. Quelques Iroquois qui avaient eu quelque envie de me conserver, me dirent: «Tu n’as pas d’esprit, tu vois qu’on te cherche partout pour te tuer et tu sors encore; tu veux aller chercher un corps déjà demi-gâté qu’on a traîné loin d’ici. Ne vois-tu pas cette jeunesse qui sort, qui te tuera quand tu seras hors des pieux.» Cela ne m’arrêta pas, et Notre Seigneur me donna assez de courage pour vouloir mourir dans cet office de charité. Je vais, je cherche, et à l’aide d’un Algonquin, pris autrefois, et maintenant vrai Iroquois, je le trouvai. Les enfants, après qu’on l’eût tué, l’avaient dépouillé et traîné, la corde au cou, dans un torrent qui passe au pied de leur bourg. Les chiens lui avaient déjà mangé une partie des reins. Je ne pus tenir mes larmes à ce spectacle. Je pris ce corps et, à l’aide de cet Algonquin, je le mis à fond de l’eau chargé de grosses pierres afin qu’on ne le vit, faisant mon compte que je viendrais le lendemain avec un hoyau, lorsqu’il n’y aurait personne, que je ferais une fosse et que je l’y mettrais. Je croyais que ce corps fût bien caché, mais peut-être quelques-uns qui nous virent, principalement de la jeunesse, le retirèrent.

     Le lendemain, comme on me cherchait pour me tuer, ma tante m’envoya à son champ pour esquiver, comme je pense; ce qui fut cause que je remis au lendemain, jour auquel il plut toute la nuit, de sorte que ce torrent grossit extraordinairement. J’empruntai un hoyau hors de chez nous, pour mieux cacher mon dessein; mais comme j’approche du lieu, je ne trouve plus ce bienheureux dépôt. Je me mets à l’eau qui était déjà bien froide, je vais et viens, je sonde avec mon pied si l’eau n’a point soulevé et entraîné le corps, je ne trouvai rien. Combien versais-je de larmes qui tombaient jusque dans le torrent, chantant, comme je pouvais, des psaumes que l’Église a coutume de réciter pour les morts. Enfin, je ne trouve rien, et une femme de ma connaissance qui passa par là et me vit en peine, me dit, lorsque je lui demandai si elle ne savait point ce qu’on en avait fait, qu’on l’avait traîné à la rivière qui était un quanrt de lieue de là et que je ne connaissais pas. Cela était faux; la jeunesse l’avait retiré et traîné dans un petit bois proche où, l’automne et l’hiver, les chiens, les corbeaux et les renards le mangeaient; le printemps, comme on me dit que c’était là qu’on l’avait traîné, j’y allai plusieurs fois sans rien trouver. Enfin, la quatrième fois, je trouve la tête, quelques os demi-rongés, que j’enterrai dans le dessein de les emporter, si on me remmenait aux Trois-Rivières, comme on en parlait. Je les baisai bien dévotement par plusieurs fois, comme les os d’un martyr de Jésus-Christ.

     Je lui donne ce titre, non seulement parce qu’il a été tué par les ennemis de Dieu et de son Église, et dans l’emploi d’une ardente charité à l’endroit du prochain, se mettant dans le péril évident pour l’amour de Dieu; mais particulièrement, parce qu’il a été tué pour les prières et nommément pour la sainte croix.

     Il était dans une cabane où il faisait presque toujours des prières. Cela ne plaisait guère à un vieillard superstitieux qui y était. Un jour, voyant un petit enfant de trois ou quatre ans de la cabane, par un excès de dévotion et d’amour à la croix, et par une simplicité que nous autres, qui sommes plus prudents selon la chair que lui, n’eussions pas faite, il ôta son bonnet, le mit sur la tête de cet enfant et lui fit un grand signe de croix sur le corps. Ce vieillard, voyant cela, commande à un jeune homme de sa cabane, qui devait partir pour la guerre, de le tuer; ce qu’il exécuta, comme nous avons dit.

     La mère même de l’enfant, dans un voyage où je me trouvai avec elle, me dit que c’était à cause de ce signe de croix qu’il avait été tué, et le vieillard qui avait fait le commandement qu’on le tuât, un jour qu’on m’appela dans sa cabane pour manger, comme je faisais le signe de la croix devant, me dit: «Voilà ce que nous haïssons, voilà pourquoi on a tué ton compagnon, et pourquoi on te tuera. Nos voisins, les Européens, ne font point cela.» Quelques fois aussi, comme je priais à genoux durant la chasse, on me disait qu’on haïssait cette façon de faire pour lesquelles on avait tué l’autre Français, et que, pour cette raison, on me tuerait quand je rentrerais dans le bourg.

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RENÉ GOUPIL 1608 - 1642
SIGNE DE CROIX

Postes Canada. 2001
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