INTRODUCTION

Pour agrémenter votre lecture, vous pouvez écouter le "Canon de Pachelbel" en cliquant   ICI   ou sur les notes de musique.

Qui d'entre nous ne possède pas dans sa famille des aïeux dont les prénoms nous font aujourd'hui sourire ? Leur désuétude n'a pourtant d'égale que leur savoureuse originalité ! Le répertoire que je vous offre est le fruit de longues promenades parmi des dizaines de milliers de pierres tombales. Cette quête du patrimoine m'a fait visiter près de 200 cimetières au Québec selon un itinéraire planifié ou encore au hasard d'un passage dans la région.

L'aventure - bien grand mot pour ces endroits en apparence déserts - a débuté en 1978 au cimetière Notre-Dame, à Saint-Hyacinthe, ma ville d'adoption. Cliquez sur les cimetières visités et vous pourrez alors suivre toutes les étapes qui ont jalonné mon périple à travers la province. Sans doute certains jugeront-ils lugubre une telle activité, mais je ne m'intéressais quand même pas tant à ce qui pouvait se trouver sous terre que dessus, feignant d'ignorer ce qui était devenu invisible pour mieux me concentrer sur les précieux témoignages des épitaphes.

Les cimetières ne furent pas ma seule source de documentation. Encore aujourd'hui, je surveille régulièrement la chronique des décès dans les journaux. Je dois être l'un des rares lecteurs à se précipiter sur cette chronique en ouvrant son journal ! Les vieux prénoms qu'on y découvre parfois sont issus des quatre coins de la province.

On s'étonnera sans doute de la disproportion entre le nombre de vieux prénoms féminins (12 871) et masculins (7 129). Consulter la répartition alphabétique détaillée. Ceci est dû aux nombreuses variantes féminines ( a, e, ia, ie, ina, ine...) venant s'ajouter aux prénoms originaux. Un tel phénomène de suffixes ne se rencontre pas dans les prénoms masculins, victimes d'une moins grande diversification.

De tous ces vieux prénoms, je n'ai retenu que les plus inusités, laissant ainsi de côté les myriades de Marie, Joseph, Jean-Baptiste... Sur le plan chronologique, ils proviennent surtout d'une période comprise entre le milieu du XIXe siècle et le début du XXe. C'est à cette époque que l'influence du clergé sur les familles en quête de prénoms pour leurs nombreux enfants a fait en sorte que toute la litanie des saints se retrouvent personnifiés dans les prénoms de nos aïeux. Ceci explique aussi la présence de prénoms bibliques tels Hérode, Japhet, Jonas, Salomon...

En cette époque où la mémoire auditive primait sur l'écriture, l'orthographe d'un même prénom variait beaucoup. Ainsi les "O" devenaient des "AU", les "I" des "Y", les "S" des "Z" et vice-versa. Ces variantes comptent pour environ 15 % des 20 000 prénoms de ce répertoire. Ce qu'on entendait pouvait effectivement porter à confusion car, pour distinguer entre les nombreuses familles d'un même village, on associait souvent le prénom d'une personne à celui de son père dans des expressions comme « Connais-tu l'Orian à Philibert ? » et nous voilà avec un nouveau prénom, Laurian ! Il n'était pas rare non plus d'intervertir deux lettres à l'intérieur du prénom : Nicodème et Nicomède, Oliva et Ovila.

On exploitait à fond toutes les combinaisons imaginables à partir d'un même préfixe. A preuve, les 168 prénoms débutant par Flo et les 199 commençant par Léo. On trouve aussi 231 préfixes Théo, autre témoignage de l'emprise religieuse (Théos signifiant Dieu en grec, langue écrite des Evangélistes).

Pour une race que le tristement célèbre Lord Durham qualifiait de « peuple sans histoire », il est plaisant de constater à quel point on s'inspirait des grands prénoms historiques, ronflants de fierté, sortis tout droit de l'histoire ou de la mythologie grecque (Alcibiade, Perséphone, Thémistocle), romaine (Juvénal, Romulus) ou française (Napoléon). Cela faisait quand même plus sérieux que certains prénoms aussi hilarants que Restitue, Alochie, Adélyre, Calmérite, Euphorine... ou Hilarie !

La plupart des vieux prénoms masculins vous sembleront quelque peu cacophoniques! A l'inverse, les prénoms féminins débordent souvent de poésie : Amérélyse, Altémera, Pulchérie. Plusieurs féminins demeurent quand même inusités : Gilles - Gillette, Jacques - Jacquette, Omer - Omérelle, Roger - Rogelle.

D'anciens prénoms servent aujourd'hui de noms de famille : Aubin, Béland, Bérard, Courville, Gélinas, Mercier, Richer... A noter que ce sont tous là de vieux prénoms masculins. Plusieurs prénoms se rencontraient aussi dans les deux sexes : Darie, Ernesta, Jovite, Magella, Noëlda, Onésime...

La lettre la plus populaire en début de prénom ? La lettre A, tant chez les hommes (1 402, soit 19,7 %) que chez les femmes (2 283, soit 17,7 %). Consulter la répartition alphabétique détaillée. La lettre A était encore plus populaire en finale des prénoms féminins (5 408 sur 12 871 soit 42 %). L'explication la plus originale de cette popularité m'a été fournie par un prêtre de ma famille : l'estime de l'époque pour la grande reine Victoria... et son long règne de 64 ans !

Quelques-uns de ceux qui portaient ces prénoms sont encore vivants mais la plupart font aujourd'hui partie du monde des souvenirs et de notre patrimoine. Certaines épitaphes en témoignent comme d'une époque austère : « Le plaisir de mourir sans peine vaut la peine de vivre sans plaisir ! » Cette rigueur n'empêchait pas le vieux concierge du cimetière de Saint-Eugène, près de Drummondville, de bien rire en me parlant de ses trois femmes qu'il y avait inhumées; sa première épouse était si possessive que la tombe défonçait régulièrement lorsqu'il en faisait l'entretien ! L'humour ne manquait pas non plus à ce fier porteur d'un vieux prénom qui m'affirmait : « J'aime mon nom propre. Il est tellement propre que personne d'autre ne l'a porté ! »

Certaines épitaphes sont de véritables livres à ciel ouvert, se confiant à la poésie éternelle d'écrivains comme Lamartine :

« Le livre de la vie est un livre suprême
Qu'on ne peut ni fermer ni rouvrir à son choix.
Le passage attachant ne s'y lit pas deux fois
Mais le feuillet fatal se tourne de lui-même.
On voudrait revenir à la page où l'on aime
Mais la page où l'on meurt est déjà sous nos doigts. »
(Cimetière de l'Est, Montréal)

Cette dernière page, je l'espère, ne se tournera pas dans mon cas avant que ma quête de vieux prénoms ne m'ait permis de parcourir l'ensemble des cimetières du Québec. D'ici là, prenez plaisir à parcourir le fruit actuel de mes recherches à travers les autres pages de mon site. Au plaisir de vous y accueillir souvent :-)

© En 1980, une première version de ce répertoire, qui comptait alors 2000 vieux prénoms, a fait l'objet d'un dépôt légal à la Bibliothèque Nationale du Québec. ©




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