Scénario pour la mort d’un père de famille
Scène 1 : L’escalade.
Jean-Pierre est rentré fatigué,
épuisé par son travail, et par la circulation particulièrement
difficile...
Céline est rentrée fatiguée,
épuisée par son travail, et stressée par la menace
de fermeture de la garderie...
Insécurisés par le manque d’attention
de leurs parents, les enfants sont particulièrement énervants.
Il fait une critique de la soupe en boîte
qu’elle a servi.
Elle lui répond que s’il n’en est
pas satisfait, il peut aller manger chez sa mère...
Il lui répond que ce serait sûrement
mieux que chez la sienne...
Elle dit qu’il peut aussi prendre ses cliques
et ses claques en y allant...
Il dit qu’il serait bien content de le faire...
Elle dit que les enfants seraient bien mieux
s’il s’en allait chez sa mère...
Il dit qu’il aurait enfin une vie sexuelle acceptable
s’il était séparé...
Elle dit qu’il ne pourrait pas voir les enfants
parce que ce sont SES enfants...
Le ton monte.
Il dit qu’elle ne garde pas les enfants, qu’elle
les laisse à la garderie pour pouvoir servir son boss, qu’elle aime
plus son boss que
LEURS enfants...
Le ton monte.
Il dit qu’il la ferait déclaré folle et que jamais on ne lui donnerait la garde des enfants...
Le ton monte.
Elle dit qu’il ne sait pas de toute façon
s’il est vraiment le père des enfants...
Il la traite de ...
Elle lui verse un bol de soupe sur la tête.
Il la gifle violemment du revers de la main.
Son nez saigne. Les enfants pleurent. Il demande
pardon. Elle signale le 911.
Scène 2. Arrestation
La police accourt et en moins de temps qu’il n’en
faut pour l’écrire; il est menotté et enfermé à
l’arrière de la voiture de police.
La policière prend la déclaration
de madame et constate la tache de sang sur la blouse. Au constat, il sera
mentionné que le coup
fut si violent que la dame a perdu une quantité
importante de sang. On lui offre le transport par ambulance vers l’hôpital
et le
constat médical de la violence qu’elle
a subi. Elle refuse.
Jean-Pierre est en cellule. Il est complètement éberlué et se demande ce qui lui arrive.
Il regrette d’avoir frappé sa conjointe;
il déplore le fait qu’elle l’ait menacé d’enlevé les
enfants, d’avoir mis en doute sa paternité
et surtout, de lui avoir, devant les enfants,
renversé un bol de soupe sur la tête...
Il se dit que de toute façon ce n’est qu’un
mauvais rêve et que demain matin, le juge comprendra qu’il ne s’agit
que d’une
discussion de couple qui a mal fini.
Au petit matin, Jean-Pierre s’endort en
rêvant que tout ira bien et qu’il retrouvera demain sa femme qu’il
aime, ses enfants qu’il
adore et la chaleur de son foyer, bref, son rêve
d’enfance et sa réussite d’adulte.
Scène 3: Le doute
Céline pleure et se questionne. Envoyer
son mari en prison, c’est grave. Là-haut dans la chambre, les enfants
pleurent et
demande pourquoi papa est parti si vite avec
les deux policiers, des menottes aux poignets. Elle ne sait pas leur expliquer.
Elle a besoin d’en parler. Elle ne veut
pas son mari en prison. Elle a besoin d’être conseillée.
Elle devrait téléphoner à sa mère
mais, elle connaît d’avance les réponses.
Sa mère aime bien Jean-Pierre. Elle trouve que c’est un bon père.
Elle lui dira de
mettre de l’eau dans son vin. De réfléchir.
De ne pas aller signer la plainte au criminel demain, comme la policière
lui a conseillé.
De laisser tomber.
Elle a entendu parlé de la maison de refuge
pour femmes violentées de sa région. Ce doivent être
des gens compétents. Le
gouvernement les subventionne par centaines de
milliers de dollars, Centraide les aide, les juges ordonnent des dons en
leur
faveur. Elles, de la maison de refuge, sauront
quoi faire. Elle téléphone.
Scène 4 : Le désastre
Réponse instantanée des femmes du
refuge. Sa vie est en grand danger. Son mari reviendra à la maison
demain matin et se
vengera. Il pourrait même tuer les enfants.
Touchée !
Elle suivra leurs conseils.
Elle réveille les enfants, prépare rapidement des valises, saute dans la voiture familiale et part au refuge.
Accueil plus que chaleureux. Pluie de conseils non sollicités quant à la marche à suivre.
Elle est victime d’un homme violent, d’un batteur
de femmes comme il y en a tant.. Elle sera bien mieux sans cet homme violent,
ce pelé, ce galeux, qui sans cesse lui
fera du mal. Elle doit signer la plainte et pour qu’elle ne change pas
d’idée on
l’accompagnera tout au long de la démarche,
de la plainte à la sentence.
Dorénavant, elle sera une femme libre,
ses enfants seront à elle, elle fera comme bon lui semble de son
argent ; elle sera
heureuse ...
Dans l’autre pièce, ses enfants pleurent
l’absence de leur père pendant que l'intervenante du refuge
explique à un journaliste
combien elle aime les enfants et combien elle
leur est dévouée, et combien la violence des pères
les traumatise.
Scène 5 : L’enfer
Le juge l’a traité d’homme violent , de
père indigne, d’homme préhistorique qui croit qu’on peut
encore battre les femmes pour le
plaisir ou pour le pouvoir...
Il a daigné permettre la remise en liberté
sous des conditions incroyables pour Jean-Pierre : il devra dans les 24
heures quitter le
foyer conjugal, ne pas s’en approcher à
moins de 100 mètres, ne pas approcher de ses enfants sans être
accompagné d’une
personne responsable, et de faire un don de 500$
au profit de la maison de refuge pour femmes violentées de sa région...
Éberlué, étourdi, défait,
il marche jusqu’au domicile conjugal (il n’a jamais pris les transports
en commun et ne sait pas où passe
les autobus) et c’est dans la brume psychologique
la plus opaque qu’il prépare une petite valise bleue et un sac vert
qui
contiendront de ses vêtements, ceux qu’il
croit les plus utiles.
Il n’a aucune idée où il ira avec
sa valise et son sac vert. Il n’a pas de parents dans la région,
peu d’amis--son travail et sa
famille absorbaient tout son temps--. Un quelconque
motel peut-être...
Si seulement il avait sa voiture, il pourrait y dormir...
Il sait qu’il ne sera plus jamais le père
de ses enfants. Il est un criminel. Un rejet.
Il ne verra ses enfants que quelques heures par
semaine...
Il sera condamné à payer une pension
qui fera de lui un pauvre...
Toutes les histoires d’horreur de pères
déchus et payeurs de pension qu’il a entendues sans y porter attention
lui reviennent à la
mémoire...Inconsciemment, il connaît
la suite de l’histoire...de son histoire à venir. Les procès,
les pensions alimentaires
exorbitantes pour un batteur de femmes, la privation
de ses enfants, la prison peut-être...et surtout, il verra ses enfants
orphelins
de père, et lui, le père,
encore vivant. Ça n’a pas de sens.
La fin
La police a retrouvé sur le trottoir du
pont une petite valise bleue et un sac vert dans lequel il y a pêle-mêle
des vêtements
d’homme et une photo froissée de deux
jeunes enfants. On recherche le propriétaire de ces objets.
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Jean-Claude Boucher
Juillet 2001