Il était veuf depuis quelques années et moi aussi, tous deux ayant perdu nos partenaires dans des circonstances similaires . Je pensais souvent à lui et un jour n’y tenant plus, je décidai de lui téléphoner pour prendre de ses nouvelles, disons que l’envie de le revoir germait dans ma tête depuis un bon moment. Il fut agréablement surpris de cette initiative et à partir de cet instant une série de conversations s’ensuivirent. On pouvait parler des heures au téléphone sans se lasser ni se soucier de l’heure jusqu’au jour où je lui proposai d’aller lui rendre visite. Il acceptât tout de go en y croyant plus ou moins.
Je me rappelle, il était onze du soir en plein hiver, dehors il faisait un froid de canard, je portais ce soir-là un long déshabillé noir et histoire de le séduire un peu, je m’enveloppai d’un long manteau de fourrure, pour lui l’homme de ma vie, celui que je choisissais d’épouser 30 ans plus tôt. Mon cœur battait la chamade juste à l’idée de le revoir. Tout se bousculait dans mon cerveau, en essayant d’imaginer comment je le retrouverais 30 ans plus tard. J’adore les surprises, les imprévus, tout ce qui sort de l’ordinaire, une vie pimentée quoi! Je cherchai un grand fourre-tout pour des victuailles et 1 bouteille de vin que je voulais apporter pour célébrer nos retrouvailles en me disant que la bouffe ne faisait peut-être pas partie de ses priorités.
Oups, j’oubliais Katou (ma chatte, ma douce compagne ) je tenais absolument à lui faire partager ce moment privilégié de ma vie. J’attrapai au vol sa nourriture, sa litière, sa cage et lançai le tout à l’arrière de la voiture, je vérifiai mon reflet dans la glace une dernière fois et nous étions enfin prêtes à partir.
Tout au long du trajet, je n’arrivais pas à croire que dans quelques minutes je me retrouverais devant l’élu de mon cœur, celui que j’ai choisi d’épouser 30 ans plus tôt. Ce genre de situation ne fait sûrement pas partie des faits courants de la vie. Évidemment, tout repose dans la façon de voir les choses. Souvent lorsque les couples se séparent, la haine, les coups bas, la mesquinerie et parfois la violence priment mais effacer ces sentiments après 30 ans s’avère possible en faisant le point et en voyant les choses sous un angle différent. On peut envisager un règlement de compte, en profiter pour faire le procès de l’autre ou simplement vivre dans le présent et s’offrir la possibilité de profiter des instants magiques avec l’être aimé. J’optai pour la magie.
Je me retrouvai donc devant sa porte en pleine nuit, chargée comme une mule essayant à tâtons de repérer la sonnette. N’y parvenant pas, je sondai la poignée de la porte et m’aperçus à mon grand étonnement que ce n’était pas barré. J’ouvris la porte et regardai dans le salon, il dormait paisiblement sur le divan. Je posai mes bagages et Katou sur le sol et m’approchai doucement de lui en tentant de le réveiller sans le traumatiser par un baiser sur la joue (conte de la Belle au Bois Dormant mais renversé). Il ouvrit les yeux et m’aperçut, « coucou c’est moi! »
Il accusât bien le choc! On s’examinait les larmes aux yeux, on s’embrassait avidement flairant nos odeurs encore si familières, nos corps s’étreignaient et nous fîmes l’amour comme au premier jour. Évidemment les années nous avaient quelque peu métamorphosés mais je retrouvais ses beaux yeux verts bordés de longs cils, le même sourire enjôleur, le front un peu dégarni mais sans ride, les mêmes expressions sur son visage la candeur en moins, mais la sagesse en plus.
Pendant tout ce temps Katou enfermée dans sa cage fulminait et nous observait en espérant qu’on lui ouvre la porte au plus tôt. L’envie d’explorer un territoire inconnu la tenaillait. Aussitôt la cage ouverte, elle se précipitât sur le divan et se dirigeât droit sur lui pour se faire flatter. Il existait déjà une symbiose entre eux. Je me souviens d’ailleurs qu’il adorait les animaux et consacrait beaucoup de temps à observer les oiseaux. Alors je me disais tout le monde est aux petits oiseaux.
Encore ivres d’amour, nous nous installâmes autour d’une petite table pour casser la croûte. On riait, discutait, en se racontant toutes sortes d’anecdotes mais on ne pouvait narrer 30 ans de notre vie en une soirée. Tout en parlant, je l’observais et je retrouvais en lui un gentil nounours malgré ses airs d’ours mal léché.
Je passai donc la nuit chez lui en savourant chaque moment et en imaginant les autres jours de bonheur qui suivraient. J’entendais toutes sortes de bruits insolites venant des locataires d’en haut, craquements, robinets qui couinent, chuchotements alors je rougissait à l’idée qu’eux aussi pouvaient nous entendre.
Au réveil, blottie entre ses bras, je sentais la douce chaleur de son corps, j’éprouvais de la sécurité et une seule envie, rester. Mais la réalité nous rappelle vite à l’ordre. Il me fallut quitter ce lit douillet pour aller travailler.
J’essayai en vain d’attraper Katou pour la ramener au bercail mais elle ne partageait pas mon idée et comme une flèche elle a filé en dessous du lit. Devant sa réaction, je décidai de lui confier ma chatte pour une semaine et comme il vivait seul, cette décision lui parut accommodante.
En rassemblant mes affaires pour aller travailler, je jetai un coup d’œil circonspect autour de moi. L’intérieur de sa maison regorgeait d’antiquités, de vrais petits bijoux, je reconnaissais l’homme au goût raffiné, sobre, pratique et qui ne s’encombrait pas d’objets inutiles. Je retrouvais aussi la trace de sa griffe sur les boiseries, les portes, un peu partout.
Après quelques mois de fréquentations et un peu de camping chez l’un et chez l’autre, nous avons décidé d’emménager ensemble. Le feu de la passion nous habitait toujours.
Il a vendu sa maison et est venu habité dans la mienne. En rassemblant ses meubles avec les miens nous sommes parvenus à nous créer un petit nid douillet sans faire compétition à Décor Mag. Avoir un homme qui s’occupait de moi, qui prenait soin de ma maison, qui me préparait des petits repas pendant que moi je travaillais à l’extérieur ça me convenait tout à fait. Notre vie se résumait à se faire plaisir, on ne s’accusait jamais de choses du passé. Il arrivait quelquefois que nos opinions diffèrent mais nous arrivions toujours à un terrain d’entente sans s’invectiver de paroles blessantes. Le plus important dans une relation c’est le respect de l’autre. Je pense que l’expérience du passé a beaucoup influé sur notre façon de vivre, c’est tellement facile de retomber dans le même piège.
Quand la maladie l’a terrassée, j’ai accepté de jouer le rôle de l’infirmière jusqu’au jour où je n’avais plus le choix. L’ambulance est venu le chercher, ce fut un moment triste et déchirant. Trois semaines plus tard, il succombait à sa maladie.
Déjà 1 an qu’il n’est plus. Je pense souvent à lui en lui demandant de mettre sur mon chemin quelqu’un qui lui ressemble et je crois fermement que cela arrivera. Je vis mon deuil à ma façon. J’évite de m’apitoyer sur moi-même, de me complaire dans la tristesse même s’il m’arrive de le pleurer encore. Mon miroir me renvoie encore l’image d'une personne séduisante et désirable qui ne demande pas mieux que de revivre une autre passion. Je garde un bon souvenir de cet homme tant aimé et il occupera toujours une place privilégiée dans mon cœur.
Il m’a laissé un bel héritage (ce n’est
pas ce que vous pensez). A suivre dans un prochain texte.
Marielle.