À la fin de mon secondaire 5, lorsque c'était le temps de faire les choix pour le cégep, ma mère a eu une idée. J'hésitais entre une technique de multimédia car j'adorais faire des sites Web, un cours de secrétaire, ou arts et lettres. Ma mère me suggéra fortement arts et lettres, sous prétexte que j'écrivais bien et que cela me mènerait à l'université. Mais son idée n'était pas mon succès, oh que non! Elle savait que pour quiconque fait des études en lettres, il est impossible de se trouver un bon emploi permanent en n'ayant pas de maîtrise, sinon de doctorat. Longues études = beaucoup d'argent et de temps = fifille qui reste chez maman pour ne pas avoir de loyer à payer et ses repas préparés quand elle arrive le soir = maman qui garde son 500$ par mois pour des années encore. N'empêche que, lorsque j'ai atteint l'âge de 18 ans, elle a perdu ses allocations familiale.
Elle a commencé à couper dans la nourriture. Comme au cégep et au travail j'avais des horaires irréguliers, je ne m'attendais pas à ce qu'elle prépare mes repas à tout coup, mais elle n'achetait même pas le nécessaire pour que je me les prépare! Le lendemain de mes 18 ans, j'étais devenue une étrangère. Voilà donc que sur Internet, un étrange gars me drague et veut me rencontrer. Au début "ce n'était seulement qu'une aventure" (air connu) puisque nous ne nous connaissions pas vraiment. Puis, je perds l'emploi que j'occupais alors, et mon chum découvre une *vraie* fille, fragile, entièrement disponible pour lui. Finie la "blonde", il voulait faire de moi sa femme. Comme je ne travaillais pas, j'étais de plus en plus souvent chez lui. Sa mère faisait d'énormes épiceries, on mangeait tant qu'on voulait, il faisait chaud (ma mère lésinait sur le chauffage, pour économiser), j'étais toujours avec mon amour, jamais je ne dormais toute seule, j'étais enfin heureuse. De fil en aiguille, toute ma garde-robe et mes bouquins étaient rendus chez lui et, durant l'été, j'ai même été chercher mon ordinateur. Mon père a retranché 100$ de la pension de ma mère afin de me les donner pour mes petites dépenses, passe d'autobus et autre. Crise de nerfs de la mère-écureuil.
Mes beaux-parents, las de me voir squatter leur demeure, nous ont donné le choix: ou je retournais chez ma mère, ou nous nous trouvions un appartement. Nous avons évidemment choisi la deuxième option, ne voulant pas être séparés car, pour nous, une relation stable ne se bâtit pas les week-ends mais au quotidien. Ma mère, qui souhaitait déjà qu'une rupture me rammène au bercail, a piqué une de ces crises quand elle a appris que je m'étais enfin trouvé un logement pas trop cher, bien situé, etc. "Tu pourrais faire tes études sans avoir de maison à entretenir! Tu vas faire un burn out!" "Ton chum, tu le verrais les fin de semaine!" "Tu me mets dans la rue après tout ce que j'ai fait pour toi", etc. Elle m'en veut encore. Nous avons de bonnes relations mais chaque fois que je lui dit que j'ai trop de travail dans la maison, ou que je raconte une dispute avec mon conjoint, elle me dit: "Ah, c'était à toi de rester..." Mon père, lui? Il me donne le fameux 500$ par mois pour une année encore, le temps que mon conjoint finisse ses études et soit en mesure de payer le loyer. Il ne se sent pas exploité, car donner de l'argent à sa fille qui va à l'université est nettement plus motivant que d'en donner à une ex-conjointe qui en demande toujours plus, n'est-ce pas?
Sophie