Demain la fête des Pères. Comme d'habitude, ce sont surtout les marchands qui vont en profiter.
Évidemment, certains vont se trouver dans le plus grand désarroi ; depuis que la cravate est passée de mode, on se demande quoi offrir à cet homme qui ne sait plus comment s'habiller.
Une paire de billets pour les Expos, peut-être ?
Soyons sérieux. On va certainement entendre parler des nouveaux pères en se réjouissant de constater qu'ils ont fait des progrès mais qu'il leur reste encore beaucoup de chemin à faire et on va aussi continuer de déblatérer sur ces méchants « anciens pères », irresponsables, absents et silencieux.
Je dis que ce discours relève de la calomnie, purement et simplement.
En ce temps-là, pas si lointain, les rôles étaient bien définis : la femme s'occupait de la maison et des enfants pendant que l'homme était cantonné dans la fonction de pourvoyeur.
On a voulu faire croire que ces hommes étaient libres et riches et qu'ils flambaient leur paie en dehors du foyer pendant que les pauvres femmes, esclaves, s'y voyaient confinées.
Or, rien n'est plus loin de la vérité. Il faut dire d'abord que, pendant des centaines d'années, hommes et femmes se retrouvaient dans l'égalité la plus parfaite, c'est-à-dire qu'ils partageaient ensemble et également l'extrême pauvreté.
Nombreux sont ceux qui, parmi nous, sont toujours dans cette situation et, ailleurs dans le monde, c'est toujours le lot de millions d'hommes et de femmes.
Vint le temps, toujours pas si lointain, où il fallut quitter la ferme pour gagner sa vie. À tort ou à raison, c'est l'homme qui fut chargé de mettre le pain sur la table.
Or, dans la très grande majorité des cas, le rôle du pourvoyeur fut ingrat et souvent humiliant.
Les pères absents ? Eh oui, ils partaient bûcher dans le bois six mois par an ; ils partaient aussi en mer pendant des semaines ; ils peinaient au fond de la mine 12 ou 14 heures par jour ; ils peinaient dans les usines pour des salaires de misère.
Et, dans nos sociétés, le rôle de pourvoyeur n'était pas pris à la légère. Avant d'épouser une femme, il fallait démontrer qu'on pouvait les faire vivre, elle et les enfants. Celui qui n'y parvenait pas, ou qui y parvenait mal, était cloué au pilori.
Il flambait sa paie ? Pourtant, on sait aussi que, le plus souvent, il ramenait son chèque à la maison et que c'est sa femme qui s'occupait de l'intendance.
Il était libre ? Il était presque toujours enchaîné à un travail épuisant et humiliant.
Il était puissant ? Allons donc ! Quelques patrons étaient puissants, mais ce n'étaient pas nos pères. Nos pères n'étaient, le plus souvent, que des serfs au service de quelques donneurs d'ordres et de vendeurs de misère.
Ils étaient absents ? Cela est certain. Avaient-ils d'autre choix ?
Ils ne parlaient pas ? Cela est vrai. Mais à la job, on les avait habitués au silence et à la servilité. Qu'auraient-ils dit à leurs enfants, d'ailleurs ? Que la vie était belle et que l'avenir était brillant alors même qu'ils savaient que ce n'était pas vrai ?
Il faut se réjouir de l'avènement des nouveaux pères. Mais les anciens ne méritent pas d'être accablés. Mon père ne parlait pas. Nous nous sommes toujours compris.
Journal de Mtl
Pierre Bourgault