L'enfant seul
 
À Montréal, c'est bien connu, on ne voit ses voisins qu'au retour des beaux jours. L'hiver? lls se cachent au fond d'un garde-robe, on dirait.
 Sophie
Le bloc où j'habite est coincé entre deux duplex et, au bas de chacun d'eux, une famille, avec chacune une petite puce, pas plus de 3 ou 4 ans. Deux petites filles à couettes blondes, on les croirait presque jumelles. Pourtant, jamais je ne les ai vues jouer ensemble. Les parents ne se connaissent pas. À gauche, une mère monoparentale travaillant dans une "shop" et faisant garder sa fille par la vieille voisine d'en haut. À droite, un couple dans la quarantaine, ayant fait leur trip de bébé sur le tard sans vouloir pour autant sacrifier leur carrière, et envoyant leur petite poupoune dans un parking à enfants subventionné. Seul un petit triplex les sépare mais, pourtant, ces deux fillettes ne joueront probablement jamais ensemble.
 
Si je me souviens de mon enfance, c'était bien différent. Et je ne parle pas ici des années 50, mais des années 80, hier quoi! À l'âge de ces petites filles, j'avais un meilleur ami, un "p'tit zamoureux" du même âge. Nos mères étaient copines, prenaient un café l'après-midi en surveillant nos jeux. Pourtant, nous vivions aux deux extrémités opposées d'un pâté de maison. Pas un bloc, mais une bonne dizaine nous séparait.
 
Malgré les garderies, l'enfant n'a jamais si peu "socialisé". Il est seul, courant du matin au soir, dans un monde régi par les adulte et où il doit vivre leur stress et se plier à leurs horaires essoufflants. D'autant plus qu'avec "un enfant et demi" par famille en moyenne au Québec, le pauvre petit n'a souvent même pas de frères et soeurs. Autrefois, papa travaillait, parfois sur des horaires de fous, et rentrait souvent à la maison les nerfs en boules. Maman, elle, vivait au rythme des enfants. Aujourd'hui, papa et maman travaillent, bébé est pris en charge par l'État pour un 5$ quotidien tout à fait symbolique, logé, nourri, torché, encadré dans ses moindres déplacements, attitudes et comportements, jusque dans ses premières amitiés. Dès son plus jeune âge, l'enfant vit sous un régime strict, planifié à l'intérieur de limites qu'il devra assimiler à coup d'interventions spécifiques, prodiguées par des intervenants spécialisés. Voilà la pseudo-socialisation d'aujourd'hui.
 
Alors qu'il y a à peine une vingtaine d'années, les enfants socialisaient d'eux-même, dans le grand théâtre de la ruelle où ils s'attroupaient pour laisser libre cours à leur imagination débordante et se transformer en coq-boy, en indien, en pompier ou en princesse, jusqu'à ce qu'une fois la nuit tombée, les voix des mamans appellent à l'unisson: "Rentre, il est tard!" Junior tombait de son vélo? Fifille trébuchait en sautant à la corde? Mercurochrome, pansement, bisou-de-maman-qui-guérit-tout, et retourne vite jouer dehors avec tes p'tits copains. Maintenant, on retire des yo-yo du marché de peur que les enfants s'étranglent avec la petite corde. Alors que les adultes d'aujourd'hui, quand ils étaient petits, grimpèrent aux arbres, tombèrent à vélo, firent exploser des grenouilles... sont-ils morts? Non, ce sont eux les créateurs de cet état policier juvénile soucieux de réduire au minimum les incidents, par peur d'éventuelles poursuites.
 
Les ruelles sont maintenant désertes. Le soir, c'est la mécanique de l'horaire serré, la fatigue des parents et de l'enfant, vite, il faut souper, vite, il faut libérer la table et se chicaner pour les devoirs, vite, il faut prendre le bain et dormir pour se lever le lendemain à 6h et se préparer pour le service de garde! Tous les enfants autour vivent la même chose, alors les enfants ne se retrouvent plus pour jouer. Où est-elle, l'époque pas si lointaine où l'enfant rentrait chez lui tout de suite après l'école, vers 15h, mangeait des biscuits maisons avec un verre de lait en faisant ses devoirs, avec l'aide de maman, puis s'empressait d'aller jouer dehors jusqu'au souper (avalé en vitesse pour y retourner tout de suite après)?
 
Les week-ends, qui pourraient pourtant être si salutaire pour l'enfant stressé de parents stressés, est lui aussi encadré de façon quasi-militaire. Danse, piano, judo, génie en herbes, tout y passe. D'abord parce que le syndrome du voisin gonflable, qui s'appliquait autrefois à la voiture et à la pelouse, s'applique maintenant aux enfants, puisqu'il semble qu'avoir un enfant est maintenant un "trip" de croissance personne que l'on se paie lorsqu'on en a les moyens. Mais aussi parce que les parents veulent accomplir en paix les tâches domestiques qu'ils n'ont pu se taper durant la semaine, et qui étaient autrefois effectuées par la femme lorsque les enfants étaient à l'école ou... partis jouer dehors. Les week-ends sont donc encore une fois de la socialisation encadrée. Les enfants se côtoient entre eux, mais supervisés par les adultes, sans aucune liberté de jeu et de parole.
 
Tout cela va si loin que même l'affect est pris en charge par les adultes. Prenons les anniversaires: 15 amis, Bouchon le Clown, traiteur, 25 cadeaux, grands-parents, mon-oncle et ma-tante pour applaudir les simagrées: "Y'est donc cute c't'enfant-là!" "Ça va être un p'tit génie". Nous sommes loin des fêtes d'anniversaires que j'ai connue, où ma mère faisait tout, du gâteau en passant par les petits chapeaux de papier, et où nous pique-niquions sur une vieille couverture dans ma cour. Une cour aujourd'hui devenue celle d'un condominium du Plateau Mont-Royal, où un couple d'homosexuels fait sans doute pousser un beau petit jardin avec rocaille et chute d'eau. Mais ça, c'est une autre histoire.
 
Toi, petit garçon qui a été si souvent le papa de mes poupées, dans une tente faite avec des couvertures, qui que tu sois, où que tu sois maintenant, dis-toi que nous sommes les derniers à avoir connu une époque bénie. Toi, avec la copine que tu as sans doute, et moi avec mon copain, peut-être serons nous une génération de parents qui permettront à leurs enfants d'apprendre ensembles la vie dans le grand théâtre de la ruelle.

Sophie,
mai 2003