Partage des tâches mon oeil
suivi de Les étudiants
Septembre 2001. Moi et mon amoureux avons enfin déniché un
logement abordable qui n'est pas situé dans le fin fond de la campagne.
Un vrai miracle par les temps qui courent.
Le déménagement en plein début de session, le rush
où nous n'avons le temps de manger que de la pizza. Puis, tout se
calme et nous avons le temps de souffler. Nous préparons notre premier
vrai repas. Je ne sais même pas faire cuire du Kraft Dinner. Mon chum
doit tout préparer lui-même. Il nous prépare un délicieux
pâté chinois, le lendemain un spaghetti...
Après l'automne, voilà que l'hiver se pointe. J'ai besoin
d'un manteau. Moyens limités d'étudiante obligent, je l'achète
usagé et les boutons sont affreux. Mais comment en poser de nouveaux,
moi qui ne sait pas tenir une aiguille? Le bien-aimé s'en chargera!
Sa mère lui a appris!
***
Dans la dernière année, j'ai fait d'immenses progrès.
Sans être Josée Di Stasio, je sais cuisiner un peu de tout.
J'ai également appris les travaux de couture de base comme poser des
boutons et faire du reprisage. Mon copain doit travailler très dur
pour finir son DEC en architecture alors je fais pratiquement tout dans la
maison, étant donné que mes propres études ne sont qu'un
petit certificat à temps partiel. J'ai appris "sur le tas", mais je
suis fière de dire qu'en un an je suis devenue une maîtresse
de maison presque exemplaire (les moutons sous le lit, personne ne les voit!).
Toutefois, ma situation est représentative d'un phénomène
de société qui va en s'accroissant: l'inversement des rôles
masculins et féminins. Je m'explique.
Les filles de mon âge ne savent ni coudre, ni cuisiner, ni tenir
maison. Pourquoi? Parce que la génération de mères de
40-50 ans (enfin pas toutes, mais la plupart) sont pétries de féminisme
et ont éduqué leurs filles en leur faisant croire qu'elles
auraient toutes des métiers d'homme, des postes importants de dirigeantes.
Que l'important était les études, la carrière, l'indépendance
financière.
Elles ne leur ont pas montré à tenir une aiguille ni un balai.
Après tout, d'ici à ce qu'elles soient grandes, on aurait inventé
les robots domestiques, non? Par contre, ces mêmes mères ont
élevés leurs fils dans un esprit "d'égalité"
et de "partage des tâches": ils devaient savoir coudre, cuisiner, faire
le ménage, pour aider leurs femmes... parties travailler à
leur poste très important. Voilà pourquoi mon chum savait coudre,
et pas moi. Il m'a appris depuis, mais quelle humiliation! Un jour ma grand-mère
m'avait demandé si je savais repriser et j'avais dit que non, que
mon conjoint s'occupait de ces choses-là. Elle était pliée
en deux de rire. Pour elle, un homme, ça ne cousait pas. Disons que
cet incident m'a donné le coup de pied qu'il me fallait pour apprendre.
Enlever les cours d'économie familiale a été l'une
des trop nombreuses gaffes monumentales des bougalous qui ont réformé
les écoles. Les féministes trouvaient cela réducteur
pour la femme d'apprendre à cuisiner et à tenir une maison.
Elles aussi pensaient que les robots domestiques seraient inventés
sous peu, que nos repas seraient sous formes de pilules, ou que nous allions
vivre dans des bulles de verre autonettoyantes. Certaines ont peut-être
même pensé que les femmes auraient des "bons" (le masculin de
bonnes) à tout faire... on ne vous a pas appris, mesdames les féministes,
qu'il ne fallait pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué?
Malgré le progrès technologique, malgré le travail des
femmes, il faut toujours faire la cuisine, le lavage et le ménage.
Par votre faute, nous, jeunes femmes, ne sommes pas préparées
à effectuer ces tâches. Peut-être qu'une scientifique
fraîchement sortie de son programme universitaire subventionné
par "Chapeau les filles" pourrait créer de toutes pièces un
séduisant androïde ressemblant à Tom Cruise, qui viendrait
faire le ménage et la cuisine chez les dames...
En attendant, il reste le sarcasme. Et la machine à laver à
remplir.
Sophie
LES JEUNES
Partout, je vois des préjugés envers les jeunes, particulièrement les étudiants. Avec les manifestations contre la ZLÉA ces temps-ci, les graffitis dans les corridors des cégeps et des universités, et leur comportement le soir lorsqu’ils sortent, certains jeunes donnent mauvaise réputation aux autres. Les bougalous, qui mettent tout le monde dans le même bateau, confondent les jeunes sérieux comme moi avec cette graine de communistes en poncho qui ne pensent qu’à brandir des pancartes. Je voudrais donc commencer par éclaircir quelques points…
Notre alimentation n’est pas entièrement constituée de Kraft Dinner de toasts au beurre d’arachide.
Nous ne nous entassons pas dans des logements hors de prix du plateau Mont-Royal.
Nous ne sommes pas tous des hippies attardés qui manifestent pour des causes perdues au lieu d’aller à leurs cours.
Nous ne sommes pas tous des ivrognes.
Il existe d’autres emplois étudiants que serveuse chez McDo et emballeur chez IGA.
J’ai choisi un 3 ½ en banlieue avec mon chum et mon chat, plutôt qu’un kibboutz de huit pièces du centre-ville avec 15 colocataires. Chaque jeudi, je prends ma petite auto et je vais faire mon épicerie, j’achète de la viande et des légumes, et je réserve le beurre de peanuts au déjeuner. Les études que mon père me paie, je les fait comme du monde, je ne les passe pas à me battre contre des moulins à vent dans les associations étudiantes communistes. Je préfère m’acheter des disques, des livres ou des vêtements plutôt que de flamber mon argent dans les bars. La bière, c’est pour la visite. Mon emploi est syndiqué, et je n’ai jamais travaillé de soir ni de fin de semaine. J’ai 20 ans mais, hormis ces quelques heures passées chaque semaine dans une salle de classe, ma vie pourrait être celle d’une femme de 30.
Privilégiée? Ok, peut-être, je l’avoue. D’autres étudiants doivent ramer plus dur que moi. Ils n’ont pas un gentil papa qui paie le loyer, ni de bourses pour payer leurs études. Mais savez-vous quoi? Si c’était mon cas, je n’irais pas à l’université! Je gagnerais ma vie, jusqu’à ce que j’aie des enfants. Les jeunes vivent comme des miséreux pour suivre des programmes universitaires ne leur offrant aucune garantie d’emploi. Je suis bien placée pour le savoir : j’étudie en création littéraire! Ma différence avec les autres? Je suis consciente que ça ne me donnera pas d’emploi, je le fais car j’en ai la chance. Je les prend comme un cadeau. Par exemple, je ne me paierais jamais un tailleur Chanel, je n’en ai pas les moyens et je n’en ressens pas le besoin. Mais si quelqu’un m’en offre un en cadeau, je vais le porter avec plaisir et il va me durer des années. C’est la même chose pour mes études : un beau cadeau, un bagage de connaissances qui va me durer toute la vie, même si j’aurais pu vivre tout aussi bien sans.
Alors ça me peine quand les gens mettent tous les étudiants dans le même bateau…
J’en ai marre des commentaires comme…
Un oncle, à une réunion de famille où il y a un buffet :
« Ouais, les étudiants, on s’empiffre, on profite que la bouffe soit gratuite. Profitez-en, demain c’est le retour au beurre de peanuts.»
Mon frigo est plus plein que le tien, le « mononcle »! Tu peux bien parler, un vieux garçon de 45 ans qui passe ses journées sur son Nintendo et qui se nourrit de pizza!
Ma grand-mère, au téléphone :
« Ne décore pas trop ton logement, tu n’as pas le temps, tu es étudiante. »
Oui, je vais vivre avec des murs blancs crottés décorés de drapeaux à l’effigie de Che Guevara, comme les petits étudiants bougalous communistes. Me semble! Pourquoi je n’aurais pas droit de mettre des beaux cadres sur mes murs, de beaux bibelots sur mes étagères, simplement à cause de mon âge?
Cette même grand-mère, à une fête de famille dans le temps de Noël :
« Tu peux te permettre de porter des vêtements moulants (ou excentriques), t’es jeune. »
Cette année je mets un grand coton ouaté qui cache mes formes avec un minou déguisé en Père Noël dessus, et mes pantalons à carreaux. Je peux me permettre d’avoir l’air de la chienne à Jacques : je suis jeune!
Ma mère :
« Vous devriez partager plus les tâches, vous êtes étudiants! Tu devrais dire à ton chum de t’aider à cuisiner. »
Je ne vais pas me dénaturer et dénaturer mon chum parce que je me rends dans une salle de cours quatre jours par semaine. Je tiens à mes rôles de femme. Il m’aide uniquement pour des tâches que je n’ai pas les capacités d’accomplir (monter des meubles Ikéa, poser un air climatisé, etc.)
En fait, je ne me considère pas comme une étudiante. Dans les sondages, lorsqu’on me demande ce que je fais, je dis « personne au foyer ». C’est ce que je suis : une femme à la maison, qui suit des cours pour se désennuyer car elle n’a pas encore d’enfants. En attendant l’an prochain, lorsque mon chum obtiendra ce foutu papier qui lui permettra de pratiquer un métier qu’il pratique déjà mieux que bien des diplômés. Alors seulement nous pourrons nous marier et fonder une famille. Et les vieux bougalous grimperont dans les rideaux car nous sommes « trop jeunes »…
Sophie