Ta Parole, Seigneur,
une lampe sur mes pas,
une lumière sur ma route.

(Ps 119, 105)
Moines et prophètes
dans l'Église d'aujourd'hui
 

L'expérience spirituelle
des Pauvres de Saint-François

Texte révisé: mai 2007


Table des matières
Introduction 1. Dieu parle encore aujourd'hui dans le coeur des hommes. Notre témoignage comme moines et prophètes, attentifs au souffle de l'Esprit.
I - Une expérience spirituelle enracinée dans le grand courant de la Tradition de l'Église

2. Dieu se révèle.
3. La Tradition est un processus dynamique.
4. Antérieurement aux Écritures: la Tradition.
5. «Toute Écriture est inspirée de Dieu.»
6. Notre humble apport à la Tradition vivante de l'Église.
7. L'Esprit de prophétie, témoignage de Jésus.

II - Le prophète et les dons de prophétie

8. L'Esprit de prophétie: ses diversités d'opérations.
9. La prophétie, un don fait à l'Église.
10. Dans le corps du Christ qu'est l'Église, «les pieds» symbolisent les envoyés, les prophètes!
11. «Puisse tout le peuple de Yahvé être prophète.»
12. Le droit et le devoir d'exercer les dons de l'Esprit.

13. Les prophètes: des serviteurs, soumis à la Parole de Dieu et à l'Église.

III - Qu'est-ce donc que prophétiser? 14. Parler sous le souffle de l'Esprit Saint.
15. «Le Seigneur Dieu m'a ouvert l'oreille pour que j'écoute comme celui qui se laisse instruire.»
IV - Comment le prophète entend-il les paroles de l'Esprit Saint en son coeur? 16. C'est un souffle dans l'homme, une brise légère, parfois même un souffle oppresseur.
17. «Ouvre large ta bouche, et je l'emplirai.»
18. Discerner les paroles entendues dans le coeur.
19. «Parle, Seigneur, car ton serviteur écoute!»
20. «Prenez garde à la manière dont vous écoutez.»
V - Moines et prophètes 21. Les Pauvres de Saint-François: des moines exerçant les charismes et les dons de l'Esprit.
22. Le prophétisme de la vie consacrée.
23. Appelés par la Sagesse multiforme à être prophètes.
24. «Si quelqu'un veut venir à ma suite…»
25. Le fruit du dépouillement de soi: la paix et le silence de l'âme.
26. Purifiés par la rencontre du Dieu vivant.
27. Le pauvre de Saint-François: un consacré au service de la Parole de Dieu.
VI - Les conditions nécessaires pour exercer le discernement des esprits

28. Exercer le charisme de discernement des esprits.
29. «Ne contristez pas l'Esprit Saint de Dieu.»

30. Qu'est-ce que discerner?
31. L'image du lac et du pêcheur.
32. Aux jours d'épreuve intérieure.
33. Les bienfaits de l'épreuve.
34. L'ouverture du coeur.
35. Un bon arbre se reconnaît à ses bons fruits.
36. La clé du discernement: bien vivre la parabole du semeur.
37. «Cessez de juger sur les apparences. Jugez avec équité.»
38. Progresser sans cesse dans l'humilité et l'esprit de pauvreté.

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"Aujourd'hui comme au temps de saint François, on a besoin d'hommes qui réussissent à renouveler la vie
en communiant à la passion du Christ, d'hommes que l'Esprit peut utiliser à son gré pour construire le Royaume."
JEAN-PAUL II,
François d'Assise, l'homme de la joie parfaite,
Lettre pour le VIIIe centenaire de sa naissance

 
Introduction
1.

Dieu parle encore aujourd'hui dans le coeur des hommes. Notre témoignage comme moines et prophètes, attentifs au souffle de l'Esprit.

De tout temps, Dieu a parlé au coeur de l'homme en des mots humains. À la lumière de la Parole de Dieu, affermis par notre expérience pratique des dons et charismes de l'Esprit qui se manifestent avec constance depuis bientôt trente-quatre ans et qui sont à l'origine de la fondation de la communauté des Pauvres de Saint-François, nous nous attarderons ici à traiter, plus particulièrement, du prophète et de la prophétie, ainsi que du discernement des esprits. Nous croyons que les Pauvres de Saint-François existent pour l'annonce de la Bonne Nouvelle, pour proclamer la Parole par leur vie et par tous les moyens possibles, pour révéler à tous ceux qui veulent l'entendre et à tous les autres: Jésus est ressuscité, le Royaume est au milieu de vous; pour crier avec saint François: l'Amour n'est pas aimé. Pour y parvenir, nous comptons sur l'Esprit Saint qui se charge de distribuer gratuitement ses dons et ses charismes pour les besoins de l'Église. Le présent écrit porte témoignage de l'agir du Dieu vivant en notre coeur. C'est une façon de remercier le Seigneur pour la parole prophétique qu'il nous donne d'entendre en notre coeur.

En effet, le Dieu de la foi chrétienne est le Dieu de l'Alliance. Dieu, se révélant vraiment dans l'histoire des hommes, prend forme humaine, et parle le langage humain; ce sont des mots humains qui expriment sa parole. Comme chrétiens, nous croyons que cette histoire a trouvé son couronnement en Jésus Christ: il est le Verbe fait chair. En lui, les hommes peuvent reconnaître la gloire de Dieu.

Cette histoire de Dieu avec les hommes se poursuit encore aujourd'hui. Derrière les événements de notre vie se dessine l'histoire du salut, car Dieu «veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité» (1 Tm 2, 4). Ainsi, comme chrétiens, nous avons cette certitude que Dieu ne reste pas muet; il est présent aux hommes, il leur parle, il se montre, il se révèle au coeur de la vie quotidienne.

Mais Dieu ne parle pas seulement de manière extérieure. Lui qui a fait nos esprits et nos coeurs parle aussi en nous. À ceux qu'il appelle à la vie en abondance, le Seigneur donne une lumière telle qu'ils peuvent reconnaître avec certitude que c'est bien lui qui les appelle.

Cependant, afin d'aborder sereinement et sans préjugés les diverses manifestations de l'Esprit dans l'Église du temps présent ««1»», il convient de présenter brièvement ce que l'Église enseigne sur les divines Écritures et d'incliner notre coeur à y adhérer pleinement dans la foi. (HAUT)

 

 
I - Une expérience spirituelle enracinée dans le grand courant de la Tradition de l'Église
2.

Dieu se révèle.

Le Dieu des chrétiens est le Dieu qui s'est fait connaître à son peuple et qui a fait alliance avec lui. Cette révélation ««2»» a eu lieu au sein de l'histoire concrète des hommes. Car Dieu s'est d'abord révélé dans l'histoire d'Israël où lui-même a agi et parlé «par les prophètes, à maintes reprises et sous maintes formes» (He 1, 1). La venue du Christ Jésus, sa vie, sa mort et sa résurrection marquent l'accomplissement de l'histoire d'Israël comme histoire du salut. En lui, Dieu nous est définitivement révélé comme notre salut et notre espérance. ««3»»

Jésus Christ est la Parole unique, parfaite expression de la Pensée du Père. On ne trouve pas Dieu pleinement sans le Christ! On n'accède pas à la plénitude du Christ sans l'Église!

Dès les origines, les chrétiens se sont efforcés de traduire leur foi en de courtes propositions. Ils disaient par exemple: «Jésus est le Christ». Cela revenait à déclarer: nous croyons que Jésus est le Messie promis par Dieu, celui qui a reçu en plénitude l'Esprit Saint et qui est le Sauveur des hommes.

Autre forme de profession de foi: «Jésus est le Seigneur», lui et non pas un autre. Et, lors des persécutions des premiers siècles, les croyants marchaient à la mort plutôt que de renier cette confession: ils étaient témoins (martyrs) jusqu'à la mort.

Par la suite, toujours à coup de petites phrases, les chrétiens ont cherché à donner une synthèse de leur croyance. Parmi les formules créées, le Symbole des apôtres reste la plus usitée. Ainsi se constituait petit à petit la révélation.

La révélation du Christ Jésus s'est répandue par des hommes qui l'ont apprise à d'autres hommes, qui à leur tour la communiquèrent à d'autres encore. Et la révélation a continué à se maintenir et à cheminer de bouche à oreille grâce au contact des hommes les uns avec les autres. (HAUT)

 

3.

La Tradition est un processus dynamique.

Cette transmission de la Parole, au long des âges, du temps et des générations, à travers les divers pays, dans la continuité et l'unité, voilà ce qu'on appelle la Tradition. ««4»» C'est-à-dire, ce qui se transmet d'homme à homme, de groupe à groupe, de génération à génération. Cette fonction active du souvenir en train de se transmettre constitue l'essentiel de la condition humaine. Ce moyen naturel et fondamental de la communication entre les hommes et de la transmission de leur enseignement les uns aux autres, Dieu s'en est servi pour se faire connaître au peuple qu'il s'était donné, et il en a fait un chemin de ses venues et de ses révélations. Car Dieu ne méprise pas ce qu'il a créé.

Guidée par l'Esprit de Dieu même, cette transmission de témoignages devient un appui solide, un chemin assuré, une voie de la vérité révélée dans l'histoire. Tel est l'engagement pris par l'Église de transmettre le mystère du Christ et l'ensemble de son enseignement qu'elle conserve dans sa mémoire. Ainsi, la Tradition demeure cette grande activité de l'Église où chacun doit avoir sa place et être en liaison avec les autres.

La Tradition est l'activité même de l'Esprit Saint dans l'Église. ««5»» Grâce à l'Esprit, en effet, la Tradition, tout en demeurant dans la continuité et la fidélité, est toujours en route, elle progresse, et elle avance. De fait, la mémoire de l'Église croît à mesure que l'Église grandit.

La Tradition, à quelque époque que ce soit et dans la variété de ses manifestations, forme un ensemble homogène. Toutes les vérités s'y tiennent comme en un tout vivant et organique; mais pour être énoncées, communicables aux hommes, il faut qu'elles soient formulées séparément. De là, les diverses affirmations du Credo de l'Église, les déclarations successives du Magistère de l'Église.

On ne peut formuler les vérités de la foi que par parties. Mais la foi en chaque vérité exprimée suppose l'adhésion à l'ensemble de toute la révélation originelle, contenue indissociablement dans la foi entière de l'Église. La vérité concernant les Saintes Écritures est de cette sorte: elles font partie intégrante de tout ce que croit et enseigne l'Église, elles sont incluses à l'intérieur de la Tradition sacrée.(HAUT)

 

4.

Antérieurement aux Écritures: la Tradition.

Que la Tradition soit antérieure aux Saintes Écritures, c'est une évidence de l'histoire. Le peuple de Dieu n'a pas toujours eu une Bible. Peuple appelé et interpellé par Dieu, par son Esprit de vérité, il pouvait subsister comme tel, dans sa vocation et pour sa mission, sans avoir de livre inspiré.

L'histoire l'atteste, il en fut ainsi longtemps. Israël n'a pas commencé par écrire, et pendant des siècles, il n'a pas eu d'Ancien Testament écrit. Jésus lui-même n'a pas laissé d'écrits. Ses premiers disciples et apôtres n'ont guère écrit tout de suite. L'Église chrétienne a d'abord vécu et grandi sans Nouveau Testament.

La communauté des croyants, autrement dit l'Église, exista bien avant le livre que nous appelons Nouveau Testament, tout comme Israël précéda le livre que nous nommons Ancien Testament. Il n'y aurait pas de Bible si le peuple de Dieu de l'ancienne et de la nouvelle Alliance n'avait veillé à maintenir le souvenir des hauts faits de Dieu.

Ces grandes oeuvres de Dieu trouvent leur accomplissement dans le Christ, Verbe fait chair, «le Médiateur et la plénitude de toute la Révélation». ««6»» L'Écriture Sainte renvoie donc elle-même à une réalité qui la déborde, et qui est l'histoire même de Dieu et de son oeuvre.

Le peuple de Dieu a ainsi préexisté à son Livre Saint. Et sa Tradition, c'est-à-dire les enseignements reçus, ses expériences, son savoir, sa mémoire collective, sa sagesse, sa foi et sa piété, sa vie même s'exprimant et se communiquant, s'est élaborée d'abord sans le moyen des Écritures mais sous le souffle de l'Esprit Saint.

De même, l'Église vivante, la communauté des fidèles en marche sous la conduite de l'Esprit Saint ne dépend pas de l'Écriture en son origine. La Tradition apostolique, en effet, a été première dans l'Église pour dire la révélation du Christ. Si la Bible est reconnue comme le Livre Saint, la Parole de Dieu, c'est parce que la Tradition portée par le peuple de Dieu a discerné comme inspirés un certain nombre d'écrits et les a reconnus comme authentiques (sacrés et canoniques), répudiant tous les livres apocryphes. Le dernier Concile déclarait:

Ce n'est pas par la Sainte Écriture toute seule que l'Église puise sa certitude sur tout ce qui est révélé… L'Écriture et la Tradition doivent être reçues et vénérées l'une et l'autre avec un égal sentiment de piété, avec un égal respect. ««7»»

Le peuple de Dieu, dans une adhésion commune, accueille la Parole de Dieu, «non comme une parole d'hommes, mais comme ce qu'elle est réellement: la Parole de Dieu» (1 Th 2, 13); aussi est-elle au-dessus de toute parole humaine, de tout texte et de toute littérature. De même, le peuple de Dieu se nourrit de la riche Tradition qui vient des Apôtres et qui s'est développée en lui au long des âges par le fait de l'Esprit Saint, et qui s'exprime de toutes sortes de façons: par la bouche des prédicateurs, par les enseignements des maîtres de la vie spirituelle, par les exemples pratiques de la vie des saints, par la liturgie, etc.

Avec cet instinct profond qui lui fait reconnaître l'Esprit de Dieu à travers l'enseignement magistériel de l'Église, le peuple de Dieu accueille cet enseignement comme étant celui du Christ lui-même, car lui-même a dit: «Qui vous écoute m'écoute. Qui vous rejette me rejette. Et qui me rejette, rejette celui qui m'a envoyé» (Lc 10, 16), conférant ainsi son autorité à la parole de ses apôtres et de leurs successeurs. Et comme

la charge d'interpréter authentiquement la Parole de Dieu écrite (la Bible) ou transmise (la Tradition) a été confiée au seul Magistère de l'Église (…), il s'ensuit que Tradition, Écriture et Magistère sont entre eux tellement liés et associés qu'aucun d'eux n'a de consistance sans les autres... ««8»»   (HAUT)

 

5.

«Toute Écriture est inspirée de Dieu».

Dans la Constitution dogmatique sur la Révélation divine ««9»» de Vatican II, l'Église universelle est venue nous rappeler le vrai sens de la foi en la Parole de Dieu. Parlant de l'inspiration de la Sainte Écriture, voici ce qu'affirme ce document conciliaire:

Ce qui a été divinement révélé, et qui est contenu et exposé dans la Sainte Écriture, a été consigné sous l'inspiration du Saint-Esprit.

Les livres entiers tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, avec toutes leurs parties, la Sainte Mère Église les tient, en vertu de la foi reçue des Apôtres, pour saints et canoniques (règle de foi), parce que, composés sous l'inspiration du Saint-Esprit, ils ont Dieu pour auteur, et ont été transmis comme tels à l'Église elle-même.

Pour la rédaction des livres saints, Dieu a choisi des hommes; il les a employés en leur laissant l'usage de leurs facultés et de toutes leurs ressources, pour que, Lui-même agissant en eux et par eux, ils transmettent par écrit, en auteurs véritables, tout ce qu'Il voulait, et cela seulement.

Puis donc qu'on doit maintenir comme affirmé par le Saint-Esprit tout ce qu'affirment les auteurs inspirés ou hagiographes, il s'ensuit qu'on doit confesser que les livres de l'Écriture enseignent nettement, fidèlement et sans erreur, la vérité telle que Dieu, en vue de notre salut, a voulu qu'elle fût consignée dans les Saintes Lettres. C'est pourquoi «toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, réfuter, redresser, former à la justice: l'homme de Dieu peut ainsi se trouver accompli, équipé pour toute bonne oeuvre» (2 Tm 3, 16-17). ««10»»

Appuyés solidement sur la véracité de la Parole de Dieu telle qu'enseignée par l'Église, et que tout croyant, en fils obéissant, doit accueillir joyeusement dans la foi, nous vous invitons à regarder sans préjugés l'expérience acquise au sein de la communauté des Pauvres de Saint-François dans l'exercice des dons de prophétie et de discernement des esprits. Cette expérience est en soi une merveille de Dieu, un signe des temps que le Seigneur Jésus fait à son peuple, à son Église. De telles manifestations dites prophétiques existaient déjà dans l'Église primitive et elles sont même décrites dans les Écritures, en particulier chez saint Paul dans sa première épître aux Corinthiens. (HAUT)

 

6.

Notre humble apport à la Tradition vivante de l'Église.

Nous croyons que cet apprentissage de toutes ces années ««11»» dans ce domaine précis de la pratique des dons de prophétie et de discernement, peut très bien faire partie de ce qu'on appelle la Tradition de l'Église, la Parole de Dieu ayant été reçue et crue puis mise en exercice sous la mouvance de l'Esprit Saint, en particulier les enseignements de l'Apôtre sur les dons spirituels. ««12»» Et bien que la prophétie ne vienne pas compléter la Révélation définitive du Christ qui nous a été transmise par nos devanciers, elle l'explicite et aide à vivre plus pleinement la Parole de Dieu.

En effet, nous pouvons dire qu'à travers la Tradition se continue l'exercice du don de prophétie qui rend présent à son peuple le Dieu vivant. Par sa sollicitude continuelle et les dons de sa grâce, celui-ci permet donc aux hommes de le reconnaître et de l'aimer, lui, ainsi que la Bonne Nouvelle de l'Évangile.

Dans la plus ancienne lettre de saint Paul, la première épître aux Thessaloniciens, nous lisons: «N'éteignez pas l'Esprit, ne dépréciez pas les dons de prophétie, mais vérifiez tout: ce qui est bon, retenez-le» (1 Th 5, 19-21). C'est dans le sillage de cette exhortation, de ce commandement de l'Apôtre que s'inscrivent tant d'années de vie communautaire au service de Jésus Christ sauveur. (HAUT)

 

7.

L'Esprit de prophétie, témoignage de Jésus.

«Je suis venu apporter le feu sur la terre, et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé!» (Lc 12, 49). Nul doute que Jésus «parlait de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croient en lui» (Jn 7, 39). Conçu lui-même de l'Esprit Saint, ayant accompli en sa personne l'oeuvre de la rémission des péchés, «ce Jésus, Dieu l'a ressuscité… Et maintenant, exalté par la droite de Dieu, il a reçu du Père l'Esprit Saint, objet de la promesse, et il l'a répandu… comme un feu» (Ac 2, 32-33, 3). L'Esprit répandu sur la terre, voilà le grand signe des temps donné par Dieu au monde pour lui rappeler son origine et sa fin dernière.

C'est précisément ce que saint Pierre proclame au peuple rassemblé devant le Cénacle au matin de la Pentecôte. Devant tous ces gens éberlués par la manifestation prodigieuse de l'Esprit répandu sur les Apôtres,

Pierre, debout avec les Onze, éleva la voix et leur adressa ces mots: «Hommes de Judée et vous tous qui résidez à Jérusalem, comprenez ce qui se passe aujourd'hui, prêtez l'oreille à mes paroles… Ce qui arrive, c'est ce que Dieu avait dit par le prophète Joël: "Il se fera dans les derniers jours, dit le Seigneur, que je répandrai mon Esprit sur toute chair. Alors vos fils et vos filles prophétiseront et vos vieillards auront des songes. Et moi, sur mes serviteurs et mes servantes, je répandrai mon Esprit. Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang avant que vienne le Jour du Seigneur, ce grand Jour. Et quiconque alors invoquera le nom du Seigneur sera sauvé". (…) C'est là ce que vous voyez et entendez» (Ac 2, 14-21, 33c).

C'est donc lui, l'Esprit, qui est le grand signe des temps: Esprit de prophétie, Esprit qui fait parler et qui veut parler, Esprit qui a été répandu sur l'Église, tel que prédit par le prophète Joël, et qui donne à l'Église la force et l'audace

d'annoncer le Christ, avertissant tout homme et instruisant tout homme en toute sagesse afin de rendre tout homme parfait dans le Christ… Car Dieu fait maintenant savoir aux hommes d'avoir tous et partout à se repentir, à se convertir, parce qu'il a fixé un Jour pour juger l'univers avec justice, par un homme qu'il y a destiné, offrant à tous une garantie en le ressuscitant des morts (Col 1, 28; Ac 17, 30-31).

Le grand signe des temps, c'est l'Esprit Saint à l'oeuvre dans le monde, Esprit de prophétie aux multiples opérations qui se manifeste par des merveilles et des prodiges de toutes sortes! Cet agir de l'Esprit Saint traverse le temps de l'Église depuis le matin de la Pentecôte et il est toujours présent, surtout dans les moments les plus critiques de son histoire. Le Christ Jésus lui-même en a fait la promesse à ses apôtres: «Mais le Paraclet, l'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit» (Jn 14, 26). Et encore: «Ce n'est pas vous qui parlerez, c'est l'Esprit de votre Père qui parlera en vous» (Mt 10, 20).

Ainsi, dans sa prévoyance du salut des hommes, Dieu, dans son infinie sagesse, se réserve le droit d'intervenir directement, par les charismes, certainement par le don de prophétie, dans l'Église d'abord, pour la rendre «toute resplendissante, sans tache ni ride ni rien de tel, mais sainte et irréprochable» (Ep 5, 27); et dans le monde pour appeler tout homme à rentrer à la Maison.

Le prophète est celui qui voit le signe des temps, l'Esprit à l'oeuvre: il en témoigne, il en vit et il cède à sa mouvance. Et tout compte fait, son message doit être le même que celui de Jésus, que celui de Jean-Baptiste:

«Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle! Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est proche, il est arrivé pour vous, il est parmi vous, il est en vous! Purifiez vos mains, pécheurs, sanctifiez-vous, gens à l'âme partagée! L'aspect de la terre et du ciel, vous savez le juger; mais le temps où nous sommes, pourquoi ne savez-vous pas le juger?». ««13»»

Le discours de saint Pierre au matin de la Pentecôte est toujours actuel. Il nous donne l'heure juste pour reconnaître que les temps où nous sommes sont «les derniers» (Ac 2, 17), «les derniers jours» avant «le grand Jour du Seigneur» (Ac 2, 20; Jl 3, 4), le jour de son Retour dans la gloire sur les nuées du ciel, ce Retour qui est imminent, et qui sera précédé de jours d'épreuves et de ténèbres, «car il vient, le Seigneur, pour juger la terre; il jugera le monde en justice et les peuples en sa vérité (Ps 95, 13) ... Et les hommes verront le Salut de Dieu» (Lc 3, 6; Is 40, 5).

En parlant sous le souffle de l'Esprit Saint, le prophète nous conduit à ce chemin sûr qu'est le Christ Jésus et il interprète à la lumière de la foi les signes des temps, les signes qui nous font reconnaître que l'Aurore est proche! Car, «en ces temps qui sont les derniers» (He 1, 2), nous veillons dans la foi, dans l'attente où nous sommes de la Venue du Seigneur sur les nuées.

La parole prophétique bien accueillie communique la grâce de reconnaître la présence du Christ en tout temps et dans le temps conformément à sa promesse: «Je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde» (Mt 28, 20). Jésus entretient en nous l'espérance de son Retour glorieux et nous donne l'interprétation juste des signes qui nous montrent que «la nuit est avancée et le Jour, tout proche» (Rm 13, 12). (HAUT)

 

 
II - Le prophète et les dons de prophétie
8.

L'Esprit de prophétie: ses diversités d'opérations.

Nous trouvons dans l'épître de saint Paul aux Thessaloniciens cette expression: «…les dons de prophétie» (1 Th 5, 20). Voilà pourquoi nous pouvons dire que le don de prophétie communiqué par l'Esprit Saint aux membres de l'Église est un don aux multiples facettes, diversifié dans ses opérations.

Dans sa première épître aux Corinthiens, le même saint Paul ne manque pas de nous faire connaître cette manifestation de l'Esprit en vue du bien commun dans la diversité des dons, la diversité des services et la diversité des activités, l'Esprit étant unique et le même, opérant tout cela, distribuant à chacun ses dons comme il le veut: à chacun la manifestation de l'Esprit est donnée en vue du bien commun. ««14»» Et il écrit aux Romains: «À plusieurs nous ne formons qu'un seul corps dans le Christ, mais pourvus de dons différents…» (Rm 12, 5-6).

À la diversité des services à rendre et des fonctions à remplir dans l'Église, Corps du Christ, correspond la diversité de l'action de Dieu qui permet de les exercer comme il convient. Saint Paul l'a remarquablement expliqué dans son épître aux Corinthiens: en vue de l'utilité de tous, l'Esprit de Dieu dispense, selon les cas et les besoins, la parole de sagesse, la parole de connaissance, la foi qui est fidélité et «communications d'Esprit Saint ««15»»», le don de guérison, les pouvoirs d'accomplir des actions puissantes comme les miracles, la prédication, les dons de prophétie, le discernement des esprits qui animent les uns et les autres, le don des langues et son interprétation…««16»» Souvent, chez l'Apôtre des nations, est associé au don de prophétie le mystérieux parler en langues accompli sous le souffle de l'Esprit de Dieu ««17»». Du reste, parmi les miracles qui accompagneront ceux qui auront cru, saint Marc souligne le parler en langues ««18»». Toutes ces différentes manifestations de l'Esprit viennent magnifiquement au secours de l'Église et de l'évangélisation.

Le don de prophétie est un don aux multiples facettes! Voilà bien pourquoi saint Paul peut parler «des dons de prophétie»! Parmi «ces dons» de prophétie se trouve le don de prophétie proprement dit ou don de la parole prophétique: c'est dans ce sens plus restrictif que l'on parle ordinairement de la prophétie. (HAUT)

 

9.

La prophétie, un don fait à l'Église.

Les ministères dans l'Église sont soutenus par des dons faits par le Christ Jésus lui-même. En effet,

monté au-dessus de tous les cieux afin de remplir toutes choses, c'est Lui encore qui a donné aux uns d'être apôtres, à d'autres d'être prophètes ou encore évangélistes ou bien pasteurs et docteurs, organisant ainsi les saints pour l'oeuvre du ministère, en vue de la construction du Corps du Christ, au terme de laquelle nous devons parvenir, tous ensemble, à ne faire plus qu'un dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu, et à constituer cet Homme parfait, dans la force de l'âge, qui réalise la plénitude du Christ…Car la construction que vous êtes a pour fondation les apôtres et les prophètes, et pour pierre d'angle le Christ Jésus lui-même (Ep 4, 8-13; 2, 20).

L'Église, Corps du Christ, est donc fondée sur les apôtres et sur les prophètes. Par «apôtres», on pensait autrefois qu'il fallait entendre «les douze apôtres», et par «prophètes», ceux de l'Ancien Testament. L'exégèse moderne nous dit que le concept d'«apôtre» doit être entendu en un sens plus large, et celui de «prophète» doit être rapporté aux prophètes dans l'Église. Cet espace prophétique dans l'Église est éminemment celui dans lequel Dieu se réserve d'intervenir en personne, et de prendre l'initiative de nouveau à chaque fois. La prophétie devrait toujours être reconnue dans le collège apostolique, tout comme les apôtres étaient aussi, à leur façon, des prophètes, des envoyés et des hérauts du Très-Haut.

Dieu se réserve donc le droit d'intervenir directement en son Église par les charismes pour la réveiller, l'avertir, la promouvoir et la sanctifier. Le charisme de prophète traverse le temps de l'Église comme en témoigne avec une richesse infiniment variée la vie des saints et des pasteurs qui l'ont gouvernée, car l'Église a reçu à toutes les époques de son histoire ce don, ce charisme de prophétie absolument nécessaire à sa croissance et à son épanouissement. (HAUT)

 

10.

Dans le corps du Christ qu'est l'Église, «les pieds» symbolisent les envoyés, les prophètes!

Pour favoriser l'exercice des charismes dans l'Église et découvrir la fonction qu'ils remplissent dans l'évangélisation, il est essentiel d'entrer dans le mystère du Corps du Christ qu'est l'Église, tel que décrit par saint Paul en sa première épître aux Corinthiens:

Mais de fait, Dieu a placé les membres et chacun d'eux dans le corps selon qu'il l'a voulu. Si le tout était un seul membre, où serait le corps? Mais de fait, il y a plusieurs membres et cependant un seul corps. L'oeil ne peut donc dire à la main: «Je n'ai pas besoin de toi», ni la tête à son tour dire aux pieds: «Je n'ai pas besoin de vous» ( 1 Co 12, 18-21).

Il est bien évident que les membres sont rattachés au corps et qu'à ce corps, il faut une tête visible. Car, c'est bien par la tête qu'est conduit tout le corps et non l'inverse. Cependant, la tête a besoin du corps et de tous ses membres. La tête ne peut donc dire aux pieds: «Je n'ai pas besoin de vous, vous n'êtes pas nécessaires à la bonne marche du corps».

Les pieds, ne serait-ce pas ceux qui sont envoyés et qui prêchent le Christ selon cette belle parole d'Isaïe reprise par saint Paul: «Qu'ils sont beaux les pieds des messagers de bonnes nouvelles, qui annoncent la paix, qui apportent le bonheur, qui annoncent le salut»? (Is 52, 7; Rm 10, 15). C'est pourquoi saint Paul pose cette question:

Comment prêcher sans être d'abord envoyé? selon le mot de l'Écriture: «Qu'ils sont beaux les pieds des messagers de bonnes nouvelles!» Mais tous n'ont pas obéi à la Bonne Nouvelle. Car Isaïe l'a dit: «Seigneur, qui a cru à notre prédication?» Ainsi la foi naît de la prédication et de cette prédication la Parole du Christ, la Parole de Dieu est l'instrument (Rm 10, 15-17).

Ainsi appuyés sur l'Écriture, force est d'admettre que celui qui est envoyé et qui prêche, celui qui parle au nom de Dieu, celui qui a mission de prophète dans le Corps du Christ qu'est l'Église est identifié, est signifié, symbolisé par «les pieds». L'Écriture les déclare «beaux, porteurs de bonnes nouvelles» (Is 52, 7; Rm 10, 15). Ce sont ces messagers qui permettent, par la prédication de la Parole, de faire naître à la vie de foi, de semer la foi, de pousser l'homme à invoquer le Christ et à l'écouter parler à travers un homme, un envoyé.

En effet, «comment invoquer le Seigneur sans d'abord croire en lui? Et comment croire sans d'abord l'entendre? Et comment entendre sans prédicateur?» (Rm 10, 14). Ainsi donc, la prédication est nécessaire, irremplaçable même. Les techniques modernes, si performantes qu'elles soient, ne peuvent remplacer la prédication. Le Pape Paul VI écrivait: «Même portée par la technique à une extraordinaire puissance par la presse et les moyens audiovisuels, aucune forme de diffusion de la pensée ne remplace la prédication ««19»»».

Oui, dans le Corps du Christ qu'est l'Église, les pieds font penser aux prophètes, ces envoyés de Dieu, souvent dérangeants, gênants et encombrants à cause de leur langage de vérité. En eux, c'est l'amour et la vérité qui se rencontrent ««20»». Ces pieds, hélas! on ne sait où les mettre et on ne sait comment ils s'articulent avec le reste du corps lorsqu'on les voit et les regarde comme détachés du reste du corps, lorsqu'on les considère comme ne faisant pas partie du corps. Et pourtant, les pieds font partie du tout, ils sont membres à part entière du corps et sont absolument nécessaires à la tenue du corps. Une tête ne peut ignorer ses pieds et leur dire: «Je n'ai pas besoin de vous», car Dieu les a vraiment voulus comme membres de tout le corps et même, c'est dans le plan et le dessein de Dieu que la tête prenne soin de ses pieds comme de tous les autres membres du corps. (HAUT)

 

11.

«Puisse tout le peuple de Yahvé être prophète.»

Saint Paul, lui qui avait l'expérience des dons de l'Esprit Saint et connaissait son agir, ose prescrire sous le souffle de ce même Esprit cette injonction: «Recherchez la charité; aspirez aussi aux dons spirituels, surtout à celui de prophétie... Celui qui prophétise parle aux hommes; il édifie, exhorte, console… il édifie l'assemblée» (1 Co 14, 1-5). La parole prophétique est une manifestation authentique de la charité dans le peuple de Dieu puisqu'elle édifie, exhorte, console. Elle contribue à édifier la foi, l'espérance et la charité dans les coeurs; elle encourage, avertit et corrige les défaillants; enfin, elle console et réconforte ceux qui n'en peuvent plus.

Bien avant saint Paul, Moïse avait exprimé le souhait, le désir que tous soient habités par le souffle puissant de l'Esprit Saint: «Ah! puisse tout le peuple de Yahvé être prophète, Yahvé leur donnant son Esprit» (Nb 11, 29).

Et même dans la bouche du petit prophète Joël, nous retrouvons cette belle promesse de Dieu: «Je répandrai mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens, des visions» (Jl 3, 1).

Nous devons garder à l'esprit que la prophétie ne signifie pas d'abord prédire l'avenir. Mais, avant tout, elle est là pour indiquer, manifester, découvrir, expliquer ou expliciter la volonté de Dieu pour le présent et donc montrer la voie droite pour et vers l'avenir. Le prophète, en communiquant la révélation qu'il reçoit de l'Esprit, vient fortifier la volonté de l'homme dans la pratique du bien et illuminer sa pensée afin de rendre évidente la volonté de Dieu à accomplir pour le présent comme pour l'avenir. Ainsi, la prophétie vient aider à mieux vivre et à accomplir plus pleinement l'Évangile au temps présent.

Ce qui est essentiel, c'est l'exercice pratique et vivant de ce don de prophétie animé par l'esprit de foi. Saint Paul dit avec le psalmiste: "J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé" (2 Co 4, 13), c'est-à-dire: c'est pourquoi j'ai porté témoignage au Christ, j'ai prêché sous l'action de l'Esprit Saint. Et ailleurs: "Ce qui importe, c'est la foi agissant par la charité" (Ga 5, 6). Les dons spirituels que Dieu nous a faits et qu'il nous a donné de connaître par son Esprit (1 Co 2, 12), encore nous faut-il les rendre agissants et opérants dans l'Église, et cela à cause de "la charité… en vue du bien commun… de manière à édifier" le Corps tout entier (Ga 5, 6; 1 Co 12, 7; 14, 26). Il n'est pas permis au disciple du Christ de les tenir cachés sous le boisseau ou enfouis dans la terre. (HAUT)

 

12.

Le droit et le devoir d'exercer les dons de l'Esprit.

Désireux de rendre plus intense l'activité apostolique du peuple de Dieu, le concile Vatican II a rappelé à tous les chrétiens leur droit et leur devoir d'être apôtres dans le monde à la manière d'un ferment. Voici ce que nous lisons dans le décret sur l'apostolat des laïcs:

À tous les chrétiens donc incombe la très belle tâche de travailler sans cesse pour faire connaître et accepter le message divin du salut par tous les hommes sur toute la terre.
Pour l'exercice de cet apostolat, le Saint-Esprit qui sanctifie le Peuple de Dieu par les Sacrements et le ministère accorde en outre aux fidèles des dons particuliers (cf. 1 Co 12, 7), les "répartissant à chacun comme il l'entend" (cf 1 Co 12, 11) pour que tous et "chacun selon la grâce reçue se mettant au service des autres" soient eux-mêmes "comme de bons intendants de la grâce multiforme de Dieu" (1 P 4, 10), en vue de l'édification du Corps tout entier dans la Charité (cf. Ep 4, 16). De la réception de ces charismes même les plus simples résultent pour chacun des croyants le droit et le devoir d'exercer ces dons dans l'Église et dans le monde, pour le bien des hommes et l'édification de l'Église, dans la liberté du Saint-Esprit qui "souffle où il veut" (Jn 3, 8), de même qu'en communion avec ses frères dans le Christ et très particulièrement avec ses pasteurs
««21»».

Il est d'une importance capitale pour le dynamisme de l'évangélisation que les dons de l'Esprit soient exercés dans l'Église, et "surtout celui de prophétie", comme nous dit saint Paul, ce don par lequel "Dieu parle aux hommes… pour les instruire et les encourager… et pour édifier la foi dans les cœurs" (1 Co 14, 3, 4b et 31b, 24-25; Rm 10, 17).
La prophétie s'avère donc une aide précieuse et efficace pour vivre notre foi puisque, venant actualiser la Parole de Dieu, l'unique Révélation, elle oriente le cœur de l'homme en profondeur vers le Christ Jésus lui-même et sa Parole. La parole prophétique se manifeste crédible précisément parce qu'elle nous conduit à l'unique Révélation publique, le Christ Jésus lui-même, et à une obéissance amoureuse à notre sainte Mère l'Église.
La prophétie ne vient pas compléter la Révélation rendue maintenant définitive avec le Christ Jésus, mais elle vient l'expliciter. Même si la Révélation biblique est achevée, elle n'est pas complètement explicitée. C'est le rôle de l'Esprit Saint de nous donner de rendre témoignage au Christ d'une façon toujours nouvelle et de nous conduire à la Vérité tout entière.
Une ancienne tradition des Pères de l'Église qualifie la Vierge Marie de prophétesse. Ce titre de prophétesse est judicieux. En effet, c'est en Marie que se définit ce qu'est précisément la prophétie, à savoir cette capacité intime d'écoute, de percevoir, de sentir le Verbe de vie habitant en soi et de le porter au monde. Elle demeure le modèle de tout vrai prophète qui veut porter la parole, le Verbe de vie, à l'Église.

 

13.

Les prophètes: des serviteurs, soumis à la Parole de Dieu et à l'Église.

Vatican II s'exprime ainsi:

Unique est l'Esprit, qui distribue ses dons à la mesure de sa richesse et suivant les besoins des ministères, au profit de l'Église (1 Co 12, 1-11). Parmi ces dons vient en tête la grâce des Apôtres, à l'autorité desquels l'Esprit lui-même soumet ceux qui ont reçu des charismes ««22»».

C'est qu'il a plu à Dieu d'établir une hiérarchie dans les dons et ministères pour le bon fonctionnement du Corps du Christ, l'Église. En effet, «dans l'Église, il en est que Dieu a établis premièrement comme apôtres, deuxièmement comme prophètes, troisièmement comme docteurs… Puis ce sont les miracles, puis le don de guérir, d'assister, de gouverner, les diversités de langues» (1 Co 12, 28). Il est clair que ceux qui ont reçu des charismes se doivent d'être soumis entre eux pour le plus grand bien du corps, selon ce que dit l'Apôtre: «Les esprits des prophètes sont soumis aux prophètes, car Dieu n'est pas un Dieu de désordre, mais de paix» (1 Co 14, 32-33).

Le don de prophétie doit être vérifié par l'Église, examiné et discerné par elle. Mais elle ne peut en aucun cas déprécier ce don selon l'avertissement de l'Apôtre: «N'éteignez pas l'Esprit, ne dépréciez pas les dons de prophétie; mais vérifiez tout: ce qui est bon, retenez-le» (1 Th 5, 19-21).

La vraie prophétie doit être en conformité avec les Écritures et avec ce qu'enseigne notre Mère l'Église afin que cette parole de l'Esprit devienne nourriture pour la foi, l'espérance et la charité, vertus nécessaires qui sont pour tous la voie permanente conduisant au salut en Jésus Christ.

Lorsque la prophétie nous éloigne si peu soit-il des Saintes Écritures, de l'enseignement de l'Église, elle prend malheureusement des allures de liberté et d'indépendance face à l'Évangile et à l'interprétation qu'en fait la sainte Église. Et lorsque la prophétie se présente ainsi comme meilleure et plus importante que l'Évangile et l'enseignement de l'Église dans son dessein de salut, alors, nous pouvons être assurés et certains que cette parole prononcée ou écrite, même si on la dit prophétique, ne vient pas de l'Esprit Saint qui, lui, nous guide toujours à l'intérieur de l'Évangile et de l'Église, et non en dehors d'eux. (HAUT)

 

 
III - Qu'est-ce donc que prophétiser?
14.

Parler sous le souffle de l'Esprit Saint.

Prophétiser, c'est parler au nom du Seigneur, c'est révéler aux autres hommes une parole qui ne vient pas de l'esprit de l'homme, mais qui provient comme de la bouche même du Très-Haut.

Prophétiser, c'est parler avec cette certitude que c'est bien l'Esprit du Dieu vivant qui dépose sur les lèvres de son envoyé ce qu'il veut dire et annoncer pour la conversion de son peuple. Certes, l'Esprit Saint se sert des facultés et de la forme du prophète qui parle en des mots humains selon sa langue, sa culture, sa région, son époque, quoiqu'il puisse lui donner des expressions dont il ne connaît nullement le sens. C'est en patois que la «Dame» s'adresse à Bernadette Soubirous. «Que soy era Immaculada Councepciou ««23»»», répète la petite paysanne sur le chemin du retour pour ne pas oublier une appellation dont elle ne pouvait connaître et encore moins comprendre le sens.

Prophétiser n'est pas compliqué. C'est parler sous le souffle, sous l'action de l'Esprit Saint. Nous n'avons pas à douter de l'agir de l'Esprit Saint en nous ni chercher à tout comprendre uniquement par notre intelligence. Nous devons être audacieux dans la foi et nous faire un coeur tout petit et humble qui a souci de vivre de la foi en la Parole de Dieu. En agissant ainsi, il nous sera possible de distinguer la parole prophétique arrivant au fond de notre coeur comme un souffle léger; ce sera comme une inspiration suivie de mots qui se font entendre «aux oreilles du coeur».

La prophétie, c'est le moyen dont le Seigneur se sert pour se révéler au coeur de l'homme et lui parler, cela indépendamment de ses connaissances et de ses études. Le don de prophétie n'est surtout pas le fruit d'une réflexion de l'homme, ou de la décision de sa volonté humaine, ou encore de son expérience enfouie dans sa mémoire et son imagination, mais c'est l'accomplissement d'un acte de foi poussé sous le souffle, sous la mouvance de l'Esprit Saint. (HAUT)

 

15.

«Le Seigneur Dieu m'a ouvert l'oreille pour que j'écoute comme celui qui se laisse instruire ««24»»

Prophétiser, c'est d'abord se mettre à l'écoute de l'Esprit Saint pour qu'il parle au fond de notre coeur. «Parle, Seigneur, dit Samuel, ton serviteur écoute» (1 S 3, 10). Que cet Esprit de vérité nous instruise à notre tour et se saisisse de nous de la manière qu'il voudra bien, afin que nous soyons lumière révélant la présence de Dieu au monde et à l'Église, le révélant lui, la vraie lumière.

Lorsque ce don de prophétie est en exercice, c'est bien l'Esprit Saint qui épouse la forme du prophète et non le prophète qui dicte à l'Esprit quoi dire et comment le dire. Le prophète doit se laisser saisir sans résister, sans rien ajouter ni retrancher ni omettre de ce qu'il entend, acceptant de se laisser conduire comme un tout petit enfant.

C'est pourquoi on peut affirmer avec certitude que ce don de prophétiser est réservé aux coeurs humbles et petits, dociles, qui se laissent conduire par la main, qui fuient la voix des étrangers et qui reconnaissent la voix du Maître et du Bien-Aimé. Ceux-là sont obéissants à l'Église et reconnaissent la voix du Christ à travers elle. Plus une âme se fait généreuse dans l'exercice du don de prophétie, plus elle progressera aussi dans le discernement des esprits. Plus elle vivra cette pauvreté en esprit dont parle l'Évangile, plus sera facilité l'exercice des dons du Saint-Esprit et en particulier l'exercice du don de la parole inspirée.

Il a été donné au Père Émilien Tardif la grâce de prêcher l'Évangile sur les cinq continents. À sa façon, il a actualisé cette parole du Christ: "Vous allez recevoir une force, celle de l'Esprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux confins de la terre" (Ac 1, 8-9). Cette force de l'Esprit Saint s'est traduite chez lui par un étonnant charisme de prière pour les malades.

J'ai souvent prié pour des malades sans qu'il se passe rien, raconte-t-il. Le 18 novembre 1973, je priais pour un homme souffrant d'arthrite et qui pouvait à peine marcher. Une grande chaleur envahit tout son corps et il se mit à pleurer. Ensuite, il se leva et se mit à marcher sans difficulté. Le feu de l'Amour de Jésus l'avait touché et guéri. C'était la première fois que je constatais une guérison simultanée à ma prière. Ce charisme s'est par la suite développé. En effet, les charismes sont des dons spirituels. Comme les dons naturels, plus on les exerce, plus ils se développent. Tant que nous n'oserons pas prier pour les malades, nous ne pourrons voir ces manifestations de la Puissance de Dieu ««25»».

Ainsi, exercer les dons du Saint-Esprit, c'est cette capacité intime, au coeur du serviteur de Dieu, d'écouter, de percevoir, de sentir le Verbe de vie se manifester à lui et en lui par le ministère des anges ««26»». C'est un moyen salutaire dont le Seigneur se sert pour communiquer au coeur de l'homme ses bons vouloirs, pour lui parler, et cela, indépendamment de ses connaissances, de ses études, de son expérience. (HAUT)

 

 
IV - Comment le prophète entend-il les paroles de l'Esprit Saint en son coeur?
16.

C'est un souffle dans l'homme, une brise légère, parfois même un souffle oppresseur ««27»».

Il y a différentes manières dont l'Esprit Saint se sert pour opérer en l'âme. L'Esprit en effet agit, tout comme le vent, de bien des manières, selon son bon vouloir ««28»», mais aussi selon les dispositions de celui qui reçoit la parole.

Voici ce qui peut aider à illustrer comment on peut entendre la voix du Seigneur en son coeur. Lorsqu'on se parle intérieurement, on entend au-dedans de soi des mots qui se succèdent, mais on ne les entend pas avec les oreilles du corps. Par exemple, lorsqu'on récite le Notre Père ou formule une prière en son coeur, personne ne l'entend à l'extérieur. Il n'y a aucun bruit et pourtant, on sait très bien où on est rendu dans la récitation de sa prière.

Pour le prophète animé de l'Esprit, la voix du Seigneur est entendue un peu de la même façon, mais dans ce cas de la prophétie, ce n'est pas son intelligence qui fait un effort de composition: les mots ou paroles viennent sans que le prophète ait à les chercher. Ces mots viennent en lui dans la paix, sans effort, sans recherche. Parfois, les mots viennent un à un, lentement, parfois par petits groupes de mots, parfois par phrases entières. Il peut arriver que le prophète reçoive d'abord comme une idée globale de ce que le Seigneur veut faire proclamer en assemblée, avant même d'entendre un seul mot au-dedans de son coeur; c'est comme si l'Esprit du Seigneur donnait en un flash tout ce qui allait être contenu dans la parole prophétique.

Que la parole vienne lentement ou comme un fleuve ««29»», le prophète se doit de demeurer dans une écoute attentive, dans l'attente patiente, et de se tenir prêt à donner ou à communiquer les paroles reçues dans la paix dès que le souffle de l'Esprit se manifeste, sans précipiter et sans précéder les paroles, et surtout sans chercher à se rappeler ce qui a été dit auparavant. Il faut se souvenir, appuyé sur les Écritures en saint Paul, que la prophétie est un don gratuit qui doit être développé dans la foi et par la foi:

"Suivant la grâce qui nous a été conférée, nous avons des dons différents: que celui qui a le don de prophétie l'exerce en proportion de la foi..." (Rm 12, 6).

Laisser l'Esprit Saint agir en nous, c'est faire grandir la foi dans les cœurs, c'est découvrir que notre Dieu est vivant aujourd'hui, qu'il agit avec autant d'amour qu'il le faisait sur les chemins de la Palestine et qu'il est le même hier, aujourd'hui et à jamais. (HAUT)

 

17.

«Ouvre large ta bouche, et je l'emplirai ««30»»

Appelés à agir dans l'audace de la foi, il nous faut apprendre à reconnaître en notre cœur l'agir de l'Esprit Saint. De façon générale, on peut dire avec certitude que le souffle de l'Esprit Saint est une inspiration légère qui se laisse saisir par le coeur petit, humble, attentif et veillant. Lorsqu'on croit que des premiers mots du Seigneur viennent en notre coeur, il faut les dire ou les écrire, et au fur et à mesure qu'on les donne ou qu'on les écrit, d'autres mots viennent s'ajouter. Si cependant on ne donne pas les premiers mots ou qu'on ne les écrit pas, il est certain que les autres mots pour compléter la parole ne viendront pas. L'exemple de la boîte de kleenex nous aidera à comprendre: celui qui en a fait l'expérience sait qu'en tirant sur le premier mouchoir, l'autre vient de lui-même en sortant légèrement de la boîte et ainsi de suite, mais il demeure toujours que c'est la personne qui tire le mouchoir.

Dans l'exercice des dons de prophétie, c'est le prophète qui ouvre la bouche et donne le premier mot afin que le suivant vienne. Il n'y a pas de raisonnement à faire pour savoir comment tirer un mouchoir de la boîte pour qu'il en vienne un autre. C'est dans ce sens que l'on peut affirmer que l'intelligence n'a pas besoin d'intervenir pour prophétiser, cela va comme de soi.

Pour disposer son coeur à recevoir les paroles de l'Esprit, il faut se mettre dans une attitude d'écoute intérieure, se tenant à l'affût de la moindre parole ou mot qui vient de Dieu, mais sans rien chercher, sans composer avec son intelligence. Quand surgit un mot ou une parole en notre coeur, on ne doit pas chercher à retenir ce mot ou cette parole. Pour ceux qui sont familiers avec la prière en langues, cette arme leur sera d'un grand secours pour demeurer paisible et attentif à la voix du Seigneur au plus profond de leur coeur. (HAUT)

 

18.

Discerner les paroles entendues dans le coeur.

«Dites-vous cela de vous-même, ou cela vous a-t-il été révélé?» À cette question de Monsieur l'Abbé Galamba, soeur Lucie de Fatima répondait simplement: «Il me semble que, dans ces cas-là, je ne dis ni n'écris rien qui vienne de moi seule. Je dois remercier Dieu de l'assistance du divin Saint-Esprit, que je sens bien me suggérant ce que je dois écrire ou dire. Si, quelquefois, ma propre imagination ou mon propre esprit me suggère quelque chose, je sens aussitôt que lui manque l'onction divine et je m'arrête, jusqu'à ce que je connaisse, dans l'intime de mon âme, ce que Dieu veut que je dise en son nom». ««31»»

On doit faire de même. Si on est seul, en solitude, et qu'on croit entendre des paroles de l'Esprit, on les écrit afin de les faire vérifier par la communauté ou l'assemblée, sinon par un guide expérimenté dans l'agir de l'Esprit Saint afin d'être préservé de son propre esprit ou de l'empire des ténèbres. Si le prophète est dans l'impossibilité de faire vérifier les paroles reçues, qu'il les rejette absolument: si c'est l'Esprit qui a parlé, il laissera les effets dans l'âme même si les paroles ont été rejetées.

En assemblée, à moins que celui qui exerce l'autorité en juge autrement, on doit céder humblement à l'Esprit en donnant à haute voix la parole entendue en son coeur, afin que ce qu'on reçoit soit vérifié, discerné sur-le-champ et par tous.

Lorsque la parole provient du Seigneur ou de son envoyé, de son ange, elle est claire, limpide, simple, et parvient au coeur du prophète sans que son intelligence participe à l'élaboration de la parole. Cette parole reçue réjouit le fond du coeur, le fortifie et le conserve dans la paix, grand signe de l'agir de l'Esprit Saint.

Comme un veilleur attend l'aurore ««32»», ainsi le prophète guette-t-il la venue du Seigneur. Il est patient, certain dans la foi qu'il viendra à son heure. Il sait, comme le veilleur, que le lever du soleil ne dépend pas de lui mais de Dieu. De même en est-il pour la parole prophétique: ce n'est pas le prophète qui souffle la parole à son propre esprit, mais l'Esprit de Dieu qui opère ce prodige par sa grâce. (HAUT)

 

19.

«Parle, Seigneur, car ton serviteur écoute!»

À ce sujet, l'exemple du jeune Samuel dans l'Ancien Testament ««33»» demeure très instructif. Le petit Samuel couchait dans le temple de Yahvé, mais il ne connaissait pas encore l'agir de l'Esprit, c'est-à-dire comment Dieu pouvait parler à l'âme, comment reconnaître la voix de l'Esprit de Dieu parlant à son coeur.

Samuel est couché dans le sanctuaire, non loin du prêtre Éli, et il entend une voix l'appeler: «Samuel! Samuel!» Dans sa promptitude à répondre à l'appel entendu qu'il pense venir d'Éli, il se lève et va trouver Éli, disant: «Me voici!» Cela se répétera trois fois jusqu'à ce que le prêtre Éli comprenne que c'était le Seigneur qui se révélait à Samuel par la parole entendue. Alors, Éli dit à Samuel: «Lorsque tu entendras de nouveau l'appel, tu répondras: "Parle, Seigneur, car ton serviteur écoute"» (1 S 3, 9-10). Ce que fit Samuel, et son esprit de foi et d'obéissance lui valut d'entendre les oracles du Seigneur en son coeur.

Voici comment le bienheureux Dom Marmion voulait que le moine vive de la foi.

La foi, disait-il, doit être la racine de tous nos actes, de toute notre vie ««34»». (…)
Nous en avons reçu le principe au baptême: mais nous devons conserver, développer ce germe divin. Quelle est la coopération que Dieu attend de nous, en cette matière?
Il attend d'abord notre prière. - La foi est un don de Dieu; l'esprit de foi vient de l'Esprit de Dieu: "Seigneur, augmentez en nous la foi" (Lc 17, 5). Disons souvent au Christ Jésus, comme dans l'Évangile le père de l'enfant malade: "Je crois, Seigneur, mais augmentez ma foi; aidez mon incrédulité" (Mc 9, 24). C'est Dieu, en effet, qui peut seul, comme cause efficiente, augmenter la foi en nous; notre rôle est de mériter cet accroissement par nos prières et par nos bonnes œuvres.
C'est dire que, la foi ayant été obtenue, nous avons le devoir de l'exercer. - Dieu nous donne au baptême l'habitus de la foi; c'est une "force", une "puissance"; mais il ne faut pas que cette force reste inactive, que cette "habitude" s'ankylose, pour ainsi dire, faute d'exercice. Cet habitus doit aller en se fortifiant toujours plus par les actes qui lui correspondent. Nous ne devons pas être de ces âmes chez lesquelles la foi est endormie
««35»».

Le message est clair: il faut une foi agissante mue par la charité qui, de manière habituelle, met en exercice tous les dons du Saint-Esprit. Il faut prendre l'habitude de se mettre à l'écoute du Seigneur au fond de son cœur et veiller à ne pas contrarier son action en nous. Plus on sera attentif pour répondre à son appel, plus il deviendra facile de discerner en nous la voix de l'Esprit, ses inspirations, et ayant entendu ses paroles, de les proclamer si je suis en assemblée ou de les écrire si je suis en solitude.

Plus le prophète prend l'habitude de céder au souffle de l'Esprit Saint, plus le Seigneur fera parler son instrument dans la foi nue, c'est-à-dire dans la foi dépouillée de tout ce côté sensible qui avait pu le séduire dans les débuts. Seules doivent demeurer la paix et la certitude au fond du coeur d'accomplir la volonté de Dieu. Il s'ensuit un affermissement du prophète dans la pratique des vertus et dans la pratique du discernement des esprits. (HAUT)

 

20.

«Prenez garde à la manière dont vous écoutez.»

Si nous voulons entendre le Seigneur nous parler et être fidèles à ses inspirations, il nous faut tout au long du jour être très attentifs à écouter nos frères, ceux qui nous entourent, nous conformer à l'enseignement de l'Église, et vivre dans un état de prière et de colloque intime avec le Seigneur. C'est la conduite à suivre si nous souhaitons, désirons et voulons que l'Esprit parle à nos coeurs et se serve de nous comme instruments de sa miséricorde pour construire l'Église, Corps du Christ.

À ce propos, rappelons-nous la parole du Seigneur Jésus: «Prenez garde à la manière dont vous écoutez» (Lc 8, 18). La mauvaise habitude de ne pas écouter les autres ou d'écouter à moitié ceux qui nous parlent ou nous exhortent ou nous enseignent rend très, très difficile l'écoute de l'Esprit Saint en nous, pour ne pas dire que cela devient quasi impossible, à moins d'une intervention miraculeuse pour réveiller l'âme endormie dans sa mauvaise habitude.

L'Esprit Saint ne demande qu'à parler au fond des coeurs pour les transformer, les Écritures en saint Paul l'attestent ««36»». Mais hélas! peu lui sont attentifs et peu lui prêtent l'oreille. Beaucoup prêtent l'oreille à l'esprit du monde et à ses inspirations, aux penchants de la chair et à toutes ses convoitises, et parcourent d'un pas allègre ce large chemin qui mène à la perdition et se rendent ainsi inaptes à entendre la voix de Dieu et à suivre ses inspirations. (HAUT)

 

 
V - Moines et prophètes
21.

Les Pauvres de Saint-François: des moines exerçant les charismes et les dons de l'Esprit.

Cette appellation de «moine» remonte au XIIe siècle. Ce mot origine du grec «monos» et signifie «solitaire», «seul».

Dans le concret, un moine est quelqu'un qui vit à l'écart du monde, soit seul, soit le plus souvent en communauté, après s'être engagé par les voeux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance sous la conduite d'un supérieur et d'une Règle approuvée dont le but premier et fondamental est la conversion du coeur et la maîtrise des passions. Pour le moine, le modèle par excellence, c'est Jésus.

Lui, le Verbe de vie, Fils du Père, s'est incarné. Vivant en plein monde, il a déclaré ne pas être du monde et pourtant il était dans le monde: «Vous, vous êtes d'en bas; moi, je ne suis pas de ce monde» (Jn 8, 23). Le moine ayant rencontré le Dieu vivant peut s'attribuer cette parole de Jésus: «Le monde les a pris en haine parce qu'ils ne sont pas du monde, comme moi, je ne suis pas du monde» (Jn 17, 14). «Comme tu m'as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde» (Jn 17, 18).

Au premier abord, on pourrait croire qu'il y a contradiction ou opposition entre ces deux états de moine et de prophète, entre le silence et la parole, entre une vie cachée dans un cloître et une vie apostolique active au milieu de la cité, au milieu du monde.

Comme Pauvres de Saint-François, nous vivons en plein monde, au milieu du monde, sans «être du monde». Nous sommes conduits à penser à la manière du Christ et de son Évangile par toute notre vie consacrée à son service, vivant dans la prière et la pénitence, nous refusant de penser à la manière du monde. C'est ce qui nous met à l'écart, en solitude, retirés de l'esprit de ce monde. C'est cela qui nous prépare et nous dispose à déverser dans le monde, chez nos contemporains, le trop-plein que nous recevons dans la prière et la vie fraternelle.

C'est dans ce retrait volontaire du monde, c'est dans cette solitude et ce silence favorables au recueillement, c'est dans la sainte Eucharistie, la prière d'oraison et l'Office divin que nous puisons la grâce de compatir aux souffrances d'autrui, du monde présent, et de révéler le Royaume de Dieu au milieu de ce monde par notre vie toute donnée.

Voilà pourquoi le pauvre de Saint-François s'habitue à vivre en plein monde comme un moine dans le désert de son coeur, en se débarrassant de tout souci, inquiétude, tracas et de toutes formes d'attaches; à l'instar du moine, il doit vivre en son coeur comme dans un sanctuaire où Dieu habite et se fait présent par son Esprit, là où il peut être constamment en prière et en adoration, que ce soit dans la ville ou au monastère.

Ainsi, lorsqu'un aspirant fait son entrée chez les Pauvres de Saint-François, il est soumis à cette discipline de vie monastique dès le départ: il doit développer et prendre l'habitude de vivre en la présence de Dieu, peu importe où il est, afin de devenir apte à entendre la voix de l'Esprit Saint au fond de son coeur et d'être prêt à proclamer la Parole. (HAUT)

 

22.

Le prophétisme de la vie consacrée.

Dociles à l'appel du Père et à la motion de l'Esprit, les Pauvres de Saint-François s'engagent à suivre le Christ avec un cœur sans partage. Par la profession des conseils évangéliques, ils rendent visibles les traits caractéristiques de Jésus - chaste, pauvre et obéissant. En manifestant le mystère et la mission de l'Église par les charismes de vie spirituelle et apostolique que leur donne l'Esprit Saint, ils concourent par le fait même à renouveler la société.

À l'aube du troisième millénaire, Jean-Paul II a tenu à souligner par un synode la richesse du don de la vie consacrée avec la variété de ses charismes et de ses institutions.

Le caractère prophétique de la vie consacrée, écrira-t-il dans son Exhortation apostolique post-synodale Vita Consecrata, a été fortement mis en relief par les Pères synodaux. Il se présente comme une forme spéciale de participation à la fonction prophétique du Christ, communiquée par l'Esprit à tout le Peuple de Dieu. Ce prophétisme est inhérent à la vie consacrée comme telle, du fait qu'il engage radicalement dans la sequela Christi et il appelle donc à s'investir dans la mission qui la caractérise. La fonction de signe, que Vatican II reconnaît à la vie consacrée, s'exprime par le témoignage prophétique du primat de Dieu et des valeurs de l'Évangile dans la vie chrétienne. En vertu de ce primat, rien ne peut être préféré à l'amour personnel pour le Christ et pour les pauvres en qui il vit. La tradition patristique a reconnu dans la personne d'Élie, prophète audacieux et ami de Dieu, une figure de la vie religieuse monastique. Élie vivait en présence de Dieu et contemplait son passage dans le silence, il intercédait pour le peuple et proclamait la volonté divine avec courage, il luttait pour les droits de Dieu et se dressait pour défendre les pauvres contre les puissants du monde (cf. 1 R 18-19). Dans l'histoire de l'Église, à côté d'autres chrétiens, il y a toujours eu des hommes et des femmes consacrés à Dieu qui, par un don particulier de l'Esprit, ont exercé un authentique ministère prophétique, parlant au nom de Dieu à tous et même aux Pasteurs de l'Église. La véritable prophétie naît de Dieu, de l'amitié avec lui, de l'écoute attentive de sa Parole dans les diverses étapes de l'histoire. Le prophète sent brûler dans son cœur la passion pour la sainteté de Dieu et, après avoir accueilli sa parole dans le dialogue de la prière, il la proclame par sa vie, ses lèvres et ses gestes, se faisant le héraut de Dieu contre le mal et le péché. Le témoignage prophétique exige une recherche permanente et passionnée de la volonté de Dieu, une communion ecclésiale indispensable et généreuse, l'exercice du discernement spirituel, l'amour de la vérité. Il s'exprime aussi par la dénonciation de ce qui est contraire à la volonté divine et par l'exploration de voies nouvelles pour mettre en pratique l'Évangile dans l'histoire, en vue du Royaume de Dieu ««37»».

23.

Appelés par la Sagesse multiforme à être prophètes.

«Yahvé dit à Moïse: "Vois, je fais de toi un dieu pour Pharaon, et Aaron, ton frère, sera ton prophète. Toi, tu lui diras tout ce que je te prescrirai et Aaron, ton frère, le répétera à Pharaon, afin qu'il laisse les enfants d'Israël quitter son territoire"» (Ex 7, 1-2). Dans son plan de salut, Dieu veille sur son peuple choisi. Pour le libérer de toute forme d'esclavage, il se choisit des messagers et des envoyés pour lui signifier sa volonté.

Tout vrai prophète a vivement conscience qu'il n'est qu'un instrument, que les mots qu'il profère sont à la fois siens et non siens. Il a la conviction inébranlable qu'il a reçu une parole de Dieu et qu'il doit la communiquer.

Comme Moïse, le vrai prophète est un homme qui a une expérience immédiate de Dieu, qui a reçu la révélation de sa sainteté et de ses volontés, qui juge le présent et voit l'avenir à la lumière de Dieu, et qui est envoyé par Dieu pour rappeler aux hommes ses exigences et les ramener dans la voie de son obéissance et de son amour.

Au long des âges, l'Esprit Saint a fait surgir des mouvements, des Ordres, des congrégations, des communautés selon le besoin des hommes et femmes de chaque époque de l'Église. Aujourd'hui encore, il continue de manifester son amour et sa sagesse pour les âmes. Sans cesse à l'oeuvre, l'Esprit de sagesse veut parler à notre coeur:

Car plus que tout mouvement, la Sagesse est mobile; elle traverse et pénètre tout grâce à sa pureté. Elle est un souffle de la puissance divine, une effusion toute pure de la gloire du Tout-Puissant… Bien qu'unique, elle peut tout; sans sortir d'elle-même, elle renouvelle toutes choses. Elle se répand au long des âges dans les âmes saintes, elle en fait des amis de Dieu et des prophètes; car Dieu n'aime que celui qui vit avec la Sagesse (Sg 7, 24-28).

Bienheureux le serviteur qui a été attiré, séduit et appelé par la Sagesse incarnée, le Christ Jésus! À l'appel du Maître, conduit par l'Esprit, il quitte tout pour le suivre, se renoncer lui-même, porter sa croix chaque jour et s'attacher à lui pour ne plus faire qu'un avec lui. En récompense, Dieu lui-même lui donne le bonheur, le salut marche devant sa face et la paix suit la trace de ses pas ««38»». (HAUT)

 

24.

«Si quelqu'un veut venir à ma suite…» ««39»»

À la question soulevée par l'Évangile: «Comment faire pour tout quitter pour suivre le Christ?», François d'Assise répond: «En se livrant tout entier à l'obéissance entre les mains de son supérieur». ««40»»

C'est la raison principale pour laquelle le moine se consacre à Dieu par les saints voeux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, entre les mains d'un homme qui représente Dieu. Chez les Pauvres de Saint-François, ce représentant de Dieu, nous l'appelons le Berger; chez les Bénédictins, il est appelé le Père Abbé; chez les Dominicains, le Père Prieur; chez les Capucins, le Gardien; chez les Rédemptoristes, le Recteur; etc.

Le moine ainsi lié par les voeux sacrés est entré dans l'arène pour combattre en lui les tendances égoïstes de sa chair rebelle marquée par le péché. Lié à l'Époux de son âme par les saints voeux qu'il a prononcés, le moine s'efforce de livrer le bon combat pour vivre dans la fidélité.

Il travaille à se dépouiller de l'amour de toute créature, y compris de lui-même, comme il renonce à la libre disposition de son temps afin d'être disponible à suivre les moindres désirs et indications que Dieu lui manifeste. (HAUT)

 

25.

Le fruit du dépouillement de soi: la paix et le silence de l'âme.

Par ce travail patient du dépouillement, le moine pauvre de Saint-François enlève les obstacles entre lui et le Seigneur. Il peut alors librement s'unir à Dieu, marcher en sa présence et vivre dans la prière. Il se trouve à mettre en pratique un texte de sa Règle:

Que tous les frères vivent dans la prière, les supplications et l'action de grâce dans l'Esprit Saint, en y apportant une vigilance inlassable afin que progressent en eux la paix et le silence de l'âme et la promptitude à l'obéissance. ««41»»

Pour ce moine, mettre en pratique sa Règle, c'est donc conformer sa volonté à celle de Dieu clairement exprimée. C'est de façon particulière en vivant dans la prière et en faisant la volonté de Dieu que le moine-prophète apprend à vivre dans la paix. Et pour acquérir cette paix et ce silence intérieur, il est de toute nécessité que l'âme prenne l'habitude de se dépouiller d'elle-même, de faire mourir en elle la recherche de ses caprices et de ses goûts, ses désirs, ses satisfactions ainsi que la recherche de l'estime de soi.

Ce dépouillement, cette désappropriation volontaire du coeur et de l'esprit conduit le prophète et lui procure cette grande grâce du silence intérieur. Il lui enlève tout bruit intérieur et tiraillement qui viennent des sens, en particulier de l'imagination, de la mémoire, de la raison raisonnante d'où découle le jugement propre, toutes des choses qui font véritablement écran et obstacle à la promptitude à l'obéissance. C'est par ce dépouillement et cette désappropriation de soi que s'ouvre toute grande la porte de l'écoute attentive de l'Esprit Saint et la claire vision (le discernement) de son agir.

Ce silence de l'âme, don de Dieu, peut être vécu à travers même une activité intense. Il n'est pas conditionné par le silence extérieur, mais par le détachement du coeur et de l'esprit, par l'obéissance, la pauvreté et la chasteté vécues par amour de Dieu.

C'est dans ce silence de l'âme ou la paix du coeur quele consacré pourra exercer efficacement et avec prudence tous les dons du Saint-Esprit, en particulier les dons de prophétie et de discernement des esprits.

C'est dans le silence et la paix que l'Esprit Saint éduque et conduit son serviteur. Il éclaire son coeur et son intelligence et les fait progresser dans une union toujours plus étroite à la Volonté de Dieu. C'est aussi dans ce silence et cette paix du coeur poursuivis et entretenus que l'Esprit vient communiquer au moine-prophète ses paroles, ses lumières, ses révélations pour les âmes, pour la communauté, pour l'Église. Avec humilité, le moine-prophète se fait un devoir et une obligation de soumettre à son guide ces communications d'Esprit afin d'être protégé de son esprit propre. Pour le moine-prophète qui vit en communauté, il doit les soumettre à son Berger qui a charge des âmes. (HAUT)

 

26.

Purifiés par la rencontre du Dieu vivant.

«Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle» (Mc 1, 15). Avant d'interpeller grands et petits à la conversion du coeur et de leur transmettre les volontés divines, les lèvres du prophète sont nécessairement passées au feu purificateur. La vocation de moine et prophète chez les Pauvres de Saint-François est à ce prix. Pour réaliser la portée d'une telle purification, regardons les fruits de la rencontre, du face à face que le prophète Isaïe a expérimenté avec le Dieu vivant.

Voici la description que fait ce prophète de la vision qu'il a eue, et où il contemple la gloire de Dieu et éprouve le sentiment de son indignité:

Je vis le Seigneur Yahvé assis sur un trône élevé; sa traîne (sa gloire) remplissait le sanctuaire; des séraphins se tenaient au-dessus de lui, ayant chacun six ailes: deux pour se couvrir la face, deux pour se couvrir les pieds, deux pour voler. Et ils se criaient l'un à l'autre ces paroles: "Saint, saint, saint est Yahvé Sabaoth. Sa gloire remplit toute la terre"(Is 6, 1ss).

Isaïe est en contemplation devant Dieu dans son sanctuaire. Ce simple fait révèle qu'il est vraiment âme de prière. Il en est ainsi du moine. Il doit être une âme de prière et de contemplation qui ouvre son coeur et son esprit aux manifestations de Dieu dans le sanctuaire de son coeur.

Devant la grandeur et la gloire de Dieu se manifestant à ses yeux, le prophète s'écrie: «Malheur à moi, je suis perdu (muet, hébété), car je suis un homme aux lèvres impures, j'habite au sein d'un peuple aux lèvres impures et mes yeux ont vu le Roi, Yahvé Sabaoth».

Nous entrons ici dans l'intimité du coeur du moine à qui Dieu se révèle. C'est dans cette lumière de gloire qu'il voit et reconnaît sa misère, son