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Le lundi 11 déc 2006

CHRONIQUE

Quelques mots d'une mère à son fils

Yves Boisvert

«Monsieur, je vais mourir bientôt et j'ai des choses à vous dire. Je m'appelle Diane Bélanger, j'ai travaillé 20 ans comme avocate en immigration. Rappelez-moi, s'il vous plaît.»

Une fois rendu chez elle, près de Bromont, j'étais un peu gêné avec mon petit calepin, à aller cueillir un improbable scoop pendant que la mort rôdait.

D'ailleurs, il n'y avait pas de scoop. Seulement une femme de 47 ans avec plein de notes sur la vie et la justice et pas trop de temps devant elle. Je l'ai vue trois fois, chez elle, à son bureau et dans le bureau d'un fonctionnaire de l'immigration.

C'est une spécialiste des causes humanitaires perdues. Elle-même est une cause qui semblait perdue. Sa mère internée à Saint-Jean-de-Dieu, elle est placée dans un orphelinat par son père. Un beau jour d'été, elle regarde à travers le grillage de la cour les enfants du quartier courir au camion de glace de «Monsieur Cornet». Elle se dit : «C'est pas juste». Elle s'enfuit pour ne plus revenir. Elle a 12 ans.

Elle se retrouve chez sa mère, sortie de l'asile. Les bars appelaient la nuit pour qu'elle vienne la chercher. Elle est morte le 28 septembre 1973. «Ils ont parlé de suicide. Moi, je dis que quelqu'un l'a poussée par la fenêtre du troisième.»

«Je ne joue pas à l'enfant martyre, monsieur. Je vous raconte seulement d'où je viens. Je n'ai jamais été maltraitée... Juste un grand désert émotif.»

À 14 ans, son père la reprend. «J'ai décidé que je serais la meilleure à l'école. Si j'avais été belle, j'aurais pas eu 99 de moyenne, je pense. Mon père me demandait pourquoi j'avais pas 100. Il disait que, de toute manière, personne n'était jamais allé à l'université dans la famille, que je ne serais pas capable. Il était directeur de prison. Il haïssait deux catégories d'humains : les prisonniers et, bien plus encore, les avocats. Ça fait que je suis devenue avocate.»


Un potager


Elle fait son stage chez Paula, une avocate qui élevait trois enfants en s'occupant de son petit bureau. Son fils était psychotique. «Elle disait qu'elle arrêterait un jour, elle répétait tout le temps qu'elle aurait un coin à la campagne. Elle ferait un potager. Mais elle n'arrêtait jamais.» Paula a insisté pour garder son fils à la maison, malgré les avis médicaux. «Elle avait un coeur grand comme ça.» Son fils lui a planté un couteau dedans, entre Noël et le jour de l'An. «Elle m'a appris un peu de droit, mais aussi que si t'as un potager à faire, attends pas. Fais-le.»


L'argument qui tue


Elle a fait parler d'elle quand 200 Turcs, sur ses conseils, se sont réfugiés dans une église, il y a 20 ans, à Montréal. Depuis quelques années, elle fait du droit humanitaire de l'immigration. Elle plaide les «circonstances exceptionnelles» dont parle la loi. Des causes dont personne ne veut. Un Polonais qui est ici depuis trois ans, qui se fait prendre pour un petit crime, qui s'est marié, qui travaille fort, qui a fait venir sa vieille mère atteinte de la maladie d'Alzheimer, et qu'on est sur le point d'expulser. Des choses qui se plaident devant un fonctionnaire tout-puissant, qu'on essaie de convaincre tant bien que mal de seulement réexaminer le dossier. Et au bout d'une demi-heure, après avoir tout essayé, elle foudroie le fonctionnaire du regard : «Là, maintenant, je vais vous servir l'argument qui tue!» Des fois, il meurt.


Le droit, pas la pitié


L'excuse de notre rencontre était de parler du droit de l'immigration. «Un bingo! Pourquoi, en matière de logement, vous avez droit à de vrais commissaires pour contester une augmentation de 15 $, mais vous avez même pas ça quand vous jouez votre vie?

«J'en ai assez des premières pages de journaux où on demande la pitié pour une vieille Russe. C'est des droits qu'on a besoin, pas de la pitié. Le système est à la fois injuste et trop permissif. Dans les 10 ans où je faisais du droit des réfugiés, si j'ai rencontré une dizaine de vrais réfugiés, c'est beau. Ce sont des immigrants qui ont trouvé une autre porte d'entrée. Le système invite à l'abus. Pendant ce temps-là, les vrais réfugiés ne sont pas traités. J'ai déjà dit à deux d'entre eux, des vrais, de se cacher pendant deux ans. Ils n'avaient aucune autre chance que de s'incruster.

«C'est toujours par privilège, par pitié, par hasard. Parce qu'on a convaincu un fonctionnaire de seulement nous écouter. Un moment donné, pour survivre là-dedans, tu te fais une raison. Tu te dis : prends-les un par un; si t'en sors un, satisfais-toi. Le reste, c'est de la viande pour l'abattoir.»


Gracias a la vida


Des fois, les clients paient. D'autres fois, une mère algérienne vient porter une photo de son garçon de 6 ans à sa secrétaire. Quelques années plus tôt, il était intubé et visé par un ordre d'expulsion. C'est in extremis qu'elle les a faits demeurer ici. Avec la photo, un petit mot qui dit merci.

Une autre fois encore, c'est une chanteuse, sauvée de l'expulsion elle aussi, qui l'invite à son spectacle. Elle lui dédie sa première chanson. Gracias a la vida. Merci la vie pour Diane. Elle était muette pour une rare fois, les yeux plein d'eau.

«J'ai jamais réussi à m'aider, mais j'en ai aidé une maudite gang!» dit-elle. L'association des avocats en immigration voulait l'honorer ce printemps, mais elle était déjà trop malade.

L'excuse de nos rencontres, c'était de parler de justice et d'immigration. Mais la veille de son appel, elle avait vu L'audition , de Luc Picard, où un père enregistre un message à son jeune enfant avant de mourir. Elle voulait laisser quelques mots pour son fils, elle aussi.

Diane Bélanger est morte la semaine dernière. Elle laisse dans le deuil son fils Alexis, 11 ans, qui a perdu son père il y a neuf ans. Et Raymond, son amoureux. Et plein de gens venus des quatre coins du monde, au service de qui elle a mis sa rage de vivre et de justice. Je n'exagère pas en disant que quelques-uns seraient morts sans Diane Bélanger.

Pour les autres, elle s'est simplement battue au jour le jour pour leur ouvrir des grilles, comme celles dont elle s'est libérée un beau jour d'été de ses 12 ans.