Un sourire dans la pluie

Chapitre « 1 »
Non, je te le jure : je ne suis pas fou ! Ici, on me traite comme si je l’étais,
mais moi, je le sais, j’ai toute ma tête !
- Hé ! Monsieur, vous pouvez me dire l’heure ? que je lance à
ces deux hommes, vêtus de blanc, alors qu’ils passent devant la
porte de ma chambre.
C’est toujours la même chose. Je suis certain qu’ils m’ont
entendu mais ils font la sourde oreille. Il ne faut pas que j’élève
la voix car ils prétendront que je suis en crise et ils me feront une
piqûre. Je déteste ces piqûres ! Je ne sais pas ce qu’ils
m’injectent, mais après quelques minutes, une chaleur intense m’envahit
et presque en même temps, ça commence à tourner dans ma
tête. Je deviens bizarre et, juste avant tomber dans les vapes, il y a
toujours cette pierre énorme qui m’écrase le thorax et me
coupe le souffle. Du temps que je prenais de l’acide, j’ai fait
un bad trip qui ressemblait à ça. Quand cela m’arrive, j’ai
tellement peur ! Ma gorge se noue, j’essaie de crier mais pas un seul
son ne sort. L’angoisse me gagne et à chaque fois, je suis certain
que je vais mourir. Non, je ne veux pas de cette piqûre, je ne veux pas
dormir de cette façon ! Non ! Je ne veux pas mourir.
Mon nom, c’est Flac et j’ai dix-neuf ans. Flac, je suis certain
que tu l’as deviné, ce n’est pas mon vrai nom, c’est
un surnom. Mon nom c’est Michaël Dorais, mais, depuis la maternelle,
on m’appelle, Flac. Flac d’eau. Pas très subtil ! Au début,
je me fâchais. Je piquais des colères terribles. Je voulais me
battre avec tous ceux qui ridiculisaient mon nom. C’est mon père
qui m’a expliqué, qui m’a fait comprendre que la chose n’était
pas bien grave, qu’il valait mieux en rire. Sûr que ce n’est
pas du jour au lendemain que je me suis habitué à cette façon
d’être interpellé mais, après un certain temps, cela
ne me faisait presque plus rien. Je m’y suis habitué, si bien,
que je suis resté avec.
Je ne sais pas ou tu demeures, mais moi, j’ai été élevé
au bord de la mer. L’as-tu déjà vue, la mer ? Moi, de la
fenêtre de ma chambre, je la voyais. Une mer immense, une mer tellement
grande que même si je m’arrachais les yeux pour voir le plus loin
où je pouvais voir, je n’ai jamais vu de l’autre côté.
Une mer avec des bateaux énormes. Des bateaux plus grands que des maisons.
Des bateaux qui engouffrent des centaines de tonnes de marchandise avec des
marins, tellement nombreux, qu’il est impossible de les compter. Elle
était si belle et, moi, je l’ai quittée.
Depuis des semaines, je suis assis dans cette chambre à l’hôpital
psychiatrique de Loumie sur Mer. Tu sais c’est quoi, un hôpital
psychiatrique ? Oui, il est normal que tu te dises que je ne suis pas là
pour rien et tu as un peu raison. Mais je te le jure : je ne suis pas fou !
J’ai juste certains dérèglements épisodiques, qui,
semble-t-il, me rendent dangereux.
Je ne sais pas depuis combien de temps on m’a enfermé dans cette
chambre, mais je sais que ça fait longtemps, trop longtemps que je suis
vissé à cette chaise ! Une chaise percée qui me permet
de satisfaire certains besoins naturels. Comme les messieurs en blanc ne passent
pas souvent pour vider le seau qui est dessous, ça sent souvent l’urine
et, parfois, même pire… Mais pour ça aussi, il vaut mieux
que je ne dise rien. Une bande de cuir me retient assis. Elle est tellement
serrée que j’ai peine à respirer. Comme ces aide-malades
ne prennent aucun risque, des sangles rivent mes poignets aux bras de ce fauteuil.
Ils m’ont aussi immobilisé les jambes. Quand vient l’heure
des repas, on me détache une main, une seule main, pour me permettre
de manger. Libéré partiellement de mon attache, une personne me
surveille en permanence et, sitôt que j’ai terminé mon repas,
ma main est à nouveau fixée au bras de ma chaise. Mes poignets
sont rouges et sensibles. Ce n’est pas uniquement parce que les attaches
sont trop serrées, mais aussi parce que les premiers jours, j’ai
tellement forcé pour m’en défaire que je me suis blessé.
À chaque fois que je vois l’un de ces préposés à
l’air austère, je lui répète que mes poignets sont
meurtris. Il rétorque que c’est de ma faute. Moi, je sais que je
ne suis pas complètement responsable. Mon psychiatre l’a dit :
j’ai parfois des disjonctions. Comme en électricité, quand
des fils qui se touchent, occasionnant un court circuit. Voilà ce qui
se passe dans ma tête. Durant ces moments et rien que durant ces moments,
je deviens violent, très violent, même. La dernière fois
que cela s’est produit ici, j’ai presque étranglé
l’un de ces préposés à l’airs austère.
J’ai beau jurer que je ne m’en souviens pas, mis à part mon
psychiatre, les autres maintiennent que je joue un jeu. Que je suis un menteur,
un vicieux, un dangereux. Ils l’affirment : aussi longtemps que je serai
là, je resterai attaché ! Quand ils me disent ces choses, ça
me fait de la peine. Même si je suis psychiatrisé, je demeure un
humain. Pourquoi, tous ces gens, travaillent-ils dans les hôpitaux s’ils
n’aiment pas assez les malades pour essayer de les comprendre ? Prétendre
que je joue la comédie, l’affirmer ! Moi, je sais que je ne joue
pas la comédie, et je sais aussi, que je ne suis pas tout ce qu’ils
disent. Et quand, parfois, cela m’arrive, ce n’est pas de ma faute.
Ce n’est pas moi qui décide des disjonctions qui se passent dans
ma tête. Je ne sais trop qui je deviens, mais comme le médecin
me l’a dit : « je ne suis plus moi, je deviens un autre. »
Mais c’est moi qui suis attaché à ce fauteuil. C’est
moi qui paie.
Qu’est-ce qui m’a amemé ici ? Je pourrais te dire que je
l’ignore, mais là , je te mentirais. Et mentir, je sais que ce
n’est pas bien. Si je veux qu’un jour tu deviennes mon ami, il faut
que je te dise la vérité, toute la vérité. Même
si, parfois elle n’est pas jolie, je vais te la dire. Quand tu sauras
tout de moi, alors, tu choisiras. Tu décideras si tu veux, ou non, être
mon ami. L’important, c’est qu’en aucun temps, tu t’y
sentes obligé. L’amitié, c’est beau parce que c’est
gratuit. On ne devrait jamais avoir de raison pour être ami avec quelqu’un,
sauf , parce qu’on l’aime.
Ce qui m’a amené ici… Parfois, ça s’embrouille
dans ma tête. Tu sais, quand des fils qui se touchent. Mais j’insiste
: je ne suis pas fou ! Quand on m’explique, je comprends comme tout le
monde. Je n’ai pas été interné pour cause de folie.
Je suis là en raison d’un ordre de la cour. Le choix n’était
guère reluisant, le pénitencier ou ce centre de réadaptation
psychiatrique, que le juge a dit. Dans une prison fédérale, je
ne pouvais espérer le droit à une libération conditionnelle
avant dix ans. Dix ans de ma vie, enfermé entre quatre murs ! Juste à
y penser, j’en ai des larmes plein les yeux. Je ne comprends pas ce qui
m’arrive. Il me semble que je ne suis pas un mauvais gars. J’aime
tout le monde, du moins, presque... C’est juste lorsque cela se trouble
dans ma tête que je réagis avec violence.
C’est à cause de l’un de ces moments troubles, que je suis
enfermé dans ce centre de réhabilitation. Je me suis réveillé
dans une cellule, horrifié de me voir derrière les barreaux, ne
me souvenant de rien. J’ai questionné et questionné, mais
à toutes mes questions, une seule réponse : tu as tué quelqu’un,
un jeune de mon âge. Je n’ai connu les détails de cette sordide
affaire que lors de mon procès. À ce qui a été dit
lors des témoignages, l’événement s’est produit
dans une piquerie. Selon trois témoins que je n’avais jamais vu,
que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam, c’est sans
raison apparente que j’ai sauté sur le gars et que je l’ai
tabassé d’une façon démentielle. Ce qui est terrifiant,
c’est que je n’ai pas souvenance de mes gestes, de ma violence.
Et c’est ça mon problème. Je ne me souviens jamais ce qui
est arrivé. Peux-tu comprendre ça ? Je ne sais pas pourquoi je
te pose cette question. Tu n’es pas obligé de comprendre ou même
d’essayer de comprendre. Ce n’est surtout pas ton problème.
Je ne suis pas fou, mais je suis dangereux. Peut-être suis-je fou ? Un
fou qui s’ignore. Un fou dangereux. Non ! Il ne faut pas car cela voudrait
dire que je passerai toute ma vie dans cet hôpital. Non, il ne faut pas
!
Moi, quand j’étais jeune, je ne pleurais jamais. Par contre, j’en
ai fait brailler plusieurs, surtout ma mère. C’est triste à
dire, mais j’étais fier d’avoir le cœur dur comme une
roche. Même les larmes de ma mère ne me dérangeaient pas.
Je m’étais juré que je ne pleurerais jamais. Fallait-il
que je sois con pour me faire une telle promesse !
Depuis que je suis ici, quand je pense à ce que l’on m’a
dit que j’ai fait, les écluses s’ouvrent, des écluses
de larmes, comme si je reprenais le temps où je ne pleurais jamais. Attaché
à ce maudit fauteuil, contre ma volonté, des larmes sillonnent
mes joues, impossible de les contrôler. J’ai mal à la tête,
mes yeux brûlent, j’ai la morve au nez, je respire de dégoût,
mon cœur menace de sauter. Je n’ai plus d’orgueil, plus aucune
dignité et, pour comble, ces messieurs, sarcastiques et austères,
me ridiculisent en me traitant de pédale et de braillard.
Combien de temps vais-je rester ici ? Attaché à cette chaise.
J’ai beau fouiller dans me tête, je ne peux me rappeler si le juge
a spécifié une durée pour mon internement dans ce centre
de réhabilitation. Combien de temps ? Je m’affole ! Pas toute ma
vie ! Ça ne se peut pas ? Le juge me l’aurait dit. J’aurais
choisi la prison. Je perds le contrôle, je crie à m’époumoner.
Un infirmier se précipite et, sans que je puisse réagir, une aiguille
me transperce le bras. Je le sais, je vais dormir. Je déteste dormir,
je ne sais jamais si je vais me réveiller. Je pleure maintenant des torrents
de sanglots. Ce n’est plus de la peine, c’est de la rage ! Ils n’ont
pas le droit de me faire ça ! Je le sais, mais ici, je n’ai plus
de droit. Mes muscles se tendent, je veux casser ces sangles qui me retiennent.
J’ai peur, horriblement peur. Je ne veux pas mourir attaché à
cette chaise. Malgré tous mes efforts, mes forces me quittent, malgré
ma lutte, je sombre. Je ne veux pas dormir… mais une fois de plus, ce
sont eux, les gagnants