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La manne bleue.

 

Il y avait plus d’une semaine que le campement des cueilleurs de bleuets était monté, lorsque mon frère et moi, arrivâmes pour y planter notre tente. Nous fondions sur notre première année de cueilleurs des ambitions monétaires importantes. À quinze ans nous avions l’énergie, la souplesse, l’endurance, de beaux peignes tout neufs et, à ne pas négliger : beaucoup d’ambition. Nous présumions ramasser au moins dix boîtes chacun par jour. À quatre dollars la boîte, après notre mois de labeur, nous aurions chacun une petite fortune.
La première journée fut de marche, d’exploration, non de cueillette. Ce n’est pas grave, nous disions-nous, nous avions encore quatre semaines pour nous reprendre. Il fallait d’abord explorer le territoire. Notre première constatation fut que nous n’étions pas les seuls à partager cette ambition et que les autres cueilleurs allaient vite et bien. Si bien que les plans n’étaient pas dénudés que de leurs fruits, mais aussi de leurs feuilles. Jeunes mais stratégiques, nous décidâmes que dès le lendemain nous transporterions notre tente quelque deux milles plus loin, dans une zone moins fréquentée où les petits fruits bleus étaient hyper abondants. Nous avons fait part de notre projet à l’oncle Euzèbe. Il s’interrogeait, nous disant que les gens se regroupaient, pas juste pour le plaisir de jacasser mais aussi en raison des ours noirs. Il craignait que seuls, à deux milles de tout le monde, nous soyons visités par ces poltrons de premier ordre. Des bêtes bien malfaisantes, nous disait-il, qui s’amusent à chaparder et à briser. Il ne craignait pas tant pour nous que pour nos futures précieuses récoltes. Nous étions jeunes, braves et sûrement plus rusés que ces grosses boules de poil noir. Un petit radio transistor que nous projetions placer près de notre récolte, nous en avions la conviction, les éloignerait. Nous ayant avisé, il nous dit tout simplement comme il le répétait souvent : « c’était à nous les oreilles. » Il accepta de nous reconduire à notre nouvel emplacement. La seule condition imposée, fut que nous soyons de bonne heure.
Nous étions matinaux comme des écureuils. Dès la levée du jour, après le copieux déjeuner de tante Mathilde, nous avons entassé notre barda dans la boîte du pick-up et nous sommes partis, confiants de revenir presque millionnaire. Il était à peine midi que la tente était montée, toutes nos choses placées, du moins regroupées dans notre abri et avions à notre actif, chacun deux boîtes remplies, fermées et clouées. Déjà seize dollars en poche nous disions-nous, en avalant notre lunch. Nous nous félicitions d’être déménagés à cet endroit, cela présageait très bien pour notre mois.
Au cours de notre première semaine nous avions ramassé, Jules et moi, dix-huit boîtes de ces précieux fruits. C’était moins que ce que nous avions prévu, mais nous avions tellement de bonnes raisons justifiant ce résultat, que nous en étions satisfaits.
Lorsque le camion d’Anselme Savard, qui était l’acheteur pour le secteur, passa et qu’il nous apprit que le prix était de deux dollars cinquante la boîte, au lieu des quatre dollars de l’année précédente, d’un commun accord, nous avons refusé de les lui vendre, lui suggérant de revenir la semaine suivante, lorsque les prix auraient grimpé. Nous étions déjà déficitaires au niveau du nombre de boîtes, il n’était pas question que nous soyons, en plus, amputés d’un dollar et cinquante la boîte.
La deuxième semaine fut pratiquement perdue. De la pluie, de la pluie, encore de la pluie. Le déluge ! N’ayant pas prévu ces intempéries, dans notre hâte de nous enrichir nous avions omis de creuser un canal autour de notre tente. Après la première nuit d’orage, nous nous sommes réveillés complètement trempés, froissés dans nos vêtements et surtout dans notre amour propre. Nous en fûmes quitte pour déménager notre campement et passer presque toute la semaine avec des vêtements humides.
Au deuxième passage de l’acheteur, les prix étaient toujours les mêmes. Nous n’avions que quatre boîtes de plus et nos autres bleuets qui vieillissaient. Nous dûmes nous résoudre à lui troquer l’ensemble de notre labeur pour la somme de cinquante-cinq dollars. Nous nous consolions en nous disant que nos peignes, encore presque neufs, étaient maintenant à nous et qu’il nous restait quelques dollars. Même si nous étions encore loin de la fortune, nous avions deux semaines entières pour nous reprendre et nous avions acquis une expérience qui, elle, n’avait pas de prix.
Le soleil revint. Les bleuets avaient grossi comme par enchantement. Les boîtes se remplissaient à vue d’œil. Nous avions vu juste, la fortune était maintenant assurée, ou presque.
Au cours de la troisième semaine, nous avions ramassé vingt-sept boîtes de ces merveilleux fruits. Elles étaient empilées près de notre tente, sous la surveillance constante du radio transistor.
Quand le père Anselme nous rendit sa troisième visite, le prix de la boîte avait été majoré de vingt-cinq cents. Ce n’était pas le Pérou, mais c’était déjà mieux que les deux dollars cinquante des premières semaines. Après son passage, nous étions plus riche de soixante quatorze dollars et vingt-cinq sous. Nous devions cinquante dollars pour notre tente, mais il nous en restait encore un peu. La dernière semaine en serait une de profit. Si la température se voulait clémente, nous aurions nos trente boîtes, et plus, et qui sait, les prix allaient peut-être encore monter.
Nous cueillions allègrement, faisant fi des mouches et de la chaleur. Dès qu’une boîte était remplie, nous la scellions et la placions à l’ombre. Au cours des trois premiers jours, nous avions déjà vingt cinq boîtes de scellées. Notre objectif n’était plus de trente, mais de quarante boîtes. Nous cueillions du matin au soir et, à la brunante, nous rapportions à l’empilement le fruit de notre journée. Au sixième jour, ce fut la catastrophe. Lorsque nous revîmes pour le souper, portant chacun deux boîtes, nous constatâmes l’horreur. Tous nos bleuets avaient disparu. Trente trois boîtes de beaux gros bleuets. Nous sommes tombés tous les deux, découragés, vidés, le moral dans les bottes. Seul notre petit radio était par terre usant inutilement ses batteries. « Des voleurs, des maudits voleurs ! » Criai-je, impuissant. Jules me regardait, tout aussi désarmé que moi. Nous n’avions ni le goût ni la force d’aller chercher les deux boîtes qui traînaient en forêt. Nous avions tant travaillé. Ce que l’on nous avait fait était injuste, inhumain, innommable. Il valait mieux que l’on ne sache jamais qui nous avait fait le coup.
Le lendemain, très tôt, nous retournâmes au camp central afin de demander à l’oncle Euzèbe de venir chercher nos choses. Comble de déveine, il était déjà parti. Un des enfants qui, semble-t-il, était souffrant.
Ti-Fonce Labrèche, un bon samaritain, accepta de venir rapailler nos choses, et de nous ramener chez nous. Il avait affaire à descendre, disait-il. Il le faisait de bon cœur et contre les six boîtes de bleuets qu’il nous restait.
À notre retour, encore au souper, nous avions la mine un peu basse. Notre père, qui excellait dans le rôle d’éteignoir, nous rappela qu’il nous avait prédit que nous ne ferions pas un sou. Et pour bien enfoncer le clou, il nous énuméra pour la énième fois, tous les travaux que nous aurions pu faire pour une paye plus certaine.
Au dessert, l’oncle Euzèbe se pointa avec toute sa trâlée. « Pis les ramasseux de bleuets ? » Ni l’un ni l’autre n’avions le goût de répondre. Mon père lui raconta, en prenant un air de circonstance, notre mésaventure.
Lorsque mon père eut terminé notre oncle nous adressa un large sourire en hochant la tête. Il sortit de sa poche une enveloppe et nous dit : « J’trouvais que Savard exagérait un peu fort. J’ai monté vos bleuets avec les miens à Roberval. Y m’ont donné trois et quatre-vingt-cinq, la boîte. Ça, c’est pour vous deux ! »

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