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Windigo Dernier cercle page 37 Milly Etchianich tournoyait, blanche, galbée de soie et de dentelle. - Je suis si heureuse Honda ! Je vais être la plus heureuse mariée de l'année ! - Comment trouves-tu ma robe ? - C 'est une bien belle robe, fit Honda sans arrêter de se bercer, une bien belle robe Milly tournoya encore quelques tours puis s'arrêta, pensive devant la fenêtre. Elle imaginait - comme elle l'avait vu souvent - Windigo disparaître au tournant de la rue en face du magasin Woolco, quand il allait prendre son train quand il retournait dans sa forêt, le seul endroit où il était bien. Milly avait vu si souvent Honda et Windigo prendre le train ensemble pour se rendre au campement, puis revenir à la ville, où Windigo demeurait un jour ou deux avant de repartir seul. Elle avait vu Wasihu vivre avec Honda dans cette maison. Les deux hommes étaient étroitement réunis dans sa mémoire Lequel était son père ? Mais Honda se berçait, loin, très loin de la curiosité de Milly. Et Milly cherchait seule sa réponse. De qui était-elle la fille ? De Windigo ou de Wasihu ? Milly plissa son beau front penché vers Honda elle aurait aimé entendre Honda confirmer ce qu'elle savait pourtant. Honda arrêta un moment de se bercer. Son regard, sombre et mat, se détourna, croisa les yeux bleu clair de Milly, puis, Milly entendit : - La seule chose importante Milly, c'est la vie présente en toi d'où qu'elle vienne ! page 38 - Honda ! Honda ! tu es là Honda ? criait Milly en parcourant la maison vide. Honda apparut à travers la moustiquaire de la porte donnant sur la cour. - Jétais assise à lombre dit-elle, il fait si chaud aujourdhui ! - Ouf ! soupira Milly, jai eu peur que tu sois sortie. Jai congé aujourdhui, alors Honda je temmène devine où ? - Je ne sais pas fit Honda, il fait si chaud ! ce nest pas une journée pour se promener - Justement ! fit Milly, aussi, jai acheté tout ce quil faut pour pique-niquer. Nous irons à la réserve Honda. Depuis combien de temps nas tu pas vu le lac ? Moi, jai envie de revoir le lac aujourdhui. Honda hésitait - Allons ! Viens ! seulement pour laprès-midi nous reviendrons avant la noirceur. Dépêche Honda ! Honda hésitait encore. Elle navait jamais été pique-niquer de sa vie. Quand elle vivait sous la tente, cuisinait sur le feu, cétait un mode de vie. Non un divertissement inventé par Wasihu. En allant pique-niquer, n'allait-elle pas commettre un sacrilège ? Pasticher son ancienne manière de vivre. Mais, Milly paraissait si décidée, elle avait tout préparé et Honda aurait bien aimé revoir le lac elle aussi ! - Comment dois-je mhabiller ? demanda-t-elle. - Viens comme tu es ! dit Milly Honda possédait plusieurs robes, toutes plus colorées les unes que les autres, mais sur son corps elles paraissaient toutes identiques, informes. Alors pourquoi changer ? En bleu, en rouge, en jaune ou en vert, elle était toujours aussi purement laide, aussi adorablement laide, pensait Milly, alors - Viens comme tu es ! répéta-t-elle. Ce que Honda fit. page 39 Le lac scintillait de tous ses feux métalliques sous le soleil. Vaste plaque d'eau frisée par le vent toujours présent comme sur le bord de la mer. - Tu ne vas pas te baigner ? s'inquiéta Honda, en voyant Milly retirer sa robe et dévoiler un étroit maillot de bain, tu as eu très chaud et l'eau du lac est toujours glacée - Si ! fit Milly, je suis venue pour ça il y a si longtemps que je ne me suis pas baignée dans ce lac - Ne fais pas ça Milly ! dit Honda, attends un peu au moins, tu as eu si chaud. Mais Milly n'écoutait plus. Elle était déjà dans l'eau et nageait - Tu devrais venir ! criait-elle à Honda, l'eau est bonne viens ! ta robe aura le temps de sécher. Milly nageait. Sur son corps roulait l'eau glacée, l'eau qu'elle reconnaissait bien. Malgré la chaleur de l'été, ce lac maintenait toujours une très basse température. Tant pis pour ceux qui tenaient à s'y baigner ! ils n'avaient qu'à se montrer braves Milly sortit de l'eau. Honda lui tendit une serviette car Milly grelottait - Tu vois, dit Honda, il y a trop longtemps que tu ne t'es pas baignée dans ces eaux glacées, tu as perdu l'habitude. Milly grelottait toujours. - Je vais me réchauffer vite, dit-elle, je vais m'asseoir au soleil Honda fixait le lac, les yeux tristes. Maintenant autour du lac s'élevaient les maisons blanches de la réserve indienne. Ce n'était plus comme avant. Est-ce que les esprits de tous ceux qui avaient habité ces lieux s'étaient enfuis loin de tous les totems artificiels, qui dressaient des figures grimaçantes et sans âme sur la rive ? Où étaient passés les esprits qui avaient agité tous les ossements enfouis près du lac ? Étaient-ils dans l'eau ou dans le vent ? Honda sentait leur présence de plus en plus proche Milly rejeta sa serviette : - Regarde Honda ! fit-elle inquiète, mon bras est bleu En revenant vers la ville, Milly conduisait, silencieuse... à un moment elle dit : - C'est étrange tout de même ce bras bleu. Honda ne répondit rien. Elle sentait l'inquiétude l'envahir, elle aussi. - Si je passais par l'hôpital ? dit Milly, vaut mieux me rassurer... Honda approuva de la tête. Milly n'était-elle pas infirmière ? Wasihu, à la vue du bras bleui de Milly, s'exclama : - Mais qu'est-ce qu'elle a cette enfant ? Honda dit : - Elle s'est baignée dans le lac cet après-midi. Milly ajouta qu'elle était passée à l'hôpital, on ne lui avait rien trouvé il suffisait d'attendre ça allait disparaître... page 40 Mais le bras de Milly resta bleu. Deux mois s'étaient écoulés depuis la baignade et l'état de Milly empirait. Le bleu atteignait maintenant l'épaule. Bill s'inquiétait. Aucun des médecins consultés n'avait pu poser de diagnostic. Cette maladie demeurait inconnue de la médecine. Le mal de Milly était combattu avec des méthodes de traitement tout à fait expérimentales. Et chacune de ces méthodes s'avérait impuissante à arrêter l'ombre bleue, qui s'étendait de jour en jour, plus avant, sur le corps de Milly. Wasihu disait : - C'est incroyable ! Il y a quelque sortilège là-dessous ! Comment ne peut-on pas découvrir la cause de ce phénomène et l'arrêter ? Mais l'ombre bleue avançait sans s'émouvoir... sûre d'elle. Toutes sortes d'idées superstitieuses couraient dans la tête de Honda. Elle connaissait des tas d'histoires semblablement mystérieuses qu'elle s'efforçait d'oublier, d'enfoncer dans sa mémoire. Mais elles y étaient indélébilement gravées. Elle fermait les yeux pour ne pas les voir. Mais les yeux fermés elle les distinguait encore mieux. Le corps de Milly, peu à peu, devient aussi bleu que ses yeux. Les médecins regardaient avec impuissance l 'ombre descendre sur elle et la couvrir... Ses cheveux roux, la faisait ressembler à un coucher de soleil flamboyant. La nuit allait venir et les Wasihus ne pouvaient l'empêcher. - Je t'aime ! répétait Bill. Mais cela n'avait aucun effet non plus. Milly bleuissait... comme un fruit mûr. Milly mûrissait trop vite... Et Bill avait beau invoquer leur prochain mariage, Milly ne pouvait s'arrêter de bleuir. Déjà ses yeux étaient derrière le voile et regardaient ici, de loin. Bientôt le corps de Milly - dans sa robe blanche - commença à s'enfoncer doucement sous un petit tas d'herbe, descendant toujours, alourdie par l'ombre, pendant qu'à côté, Bill sanglotait page 41 Il y avait encore beaucoup de choses que Wasihu ne connaissait pas, pensait Honda - un petit bouquet de fleurs à la main - il ne savait pas tout encore ! Windigo aurait-il su , lui, combattre l'ombre bleue avec ses pommades, ses danses, ses invocations et ses grimaces ? Honda ne savait pas. Elle ne savait même plus si Windigo, un jour, avait réellement existé. Parfois dans sa tête, tout devenait confus... sa mémoire déclinait. À quoi bon chercher à se rappeler ? Et Honda alla déposer son petit bouquet sur la pierre froide, fleurs qui se faneraient bientôt...Car une fois les plantes coupées de leurs racines, elles mettent peu de temps ensuite à dépérir...et ces un mouvement irréversible. - Une trombe d'eau a détruit l'outarde ! dit Tania pour qui l'image de Milly en oiseau continuait de filer dans sa tête. - Non... fit William, en alignant les bouteilles de bière sur la table, c'est Windigo - Windigo est mort ! fit Tania, on ne l'a pas revu depuis des années ! - Windigo ne meurt jamais ! dit William, il a toujours existé et ne meurt jamais ! Windigo est bon... mais parfois méchant, aussi mais jamais avec Wasihu ! Windigo est méchant avec les Indiens seulement. Il est même capable d'être méchant avec lui-même de se manger lui-même. Je l'ai vu de mes yeux et Honda aussi il avait mangé ses doigts... il lui en manquait trois ! Ce n'est pas une légende Windigo, je pourrais raconter Wasihu arrivait derrière. Il dit : - Raconte William ! raconte l'histoire de Windigo je t'écoute
William se versa péniblement un verre de bière et commença
: - Windigo avait toujours existé. L'indienne, sa mère,
affirmait bien l'avoir mis au monde mais tous les Indiens savaient que
c'était faux. Aucune femme jamais n'aurait pu enfanter Windigo.
Il était avant l'arbre, avant que le lac n'arrondisse................ Paule Doyon Tous droits réservés. Paule Doyon. ISBN 2-89040-287-89 |