Windigo

Quatrième cercle

page 32

Windigo chassait, pêchait, trappait. Il ne pensait plus à Wasihu. Il l'avait presque oublié. Mais tout à coup Wasihu resurgit dans une machine effrayante. Et il se mit à traverser très vite, dans un bruit d'enfer, les paysages que Windigo, lui, longe silencieux et avec lenteur. Windigo, quand il voyage, ne laisse aucune trace de son passage et les épinettes oublient aussitôt qu'elles l'ont vu passer. Mais quand les machines de Wasihu s'enfoncent avec fracas dans la forêt, les arbres dressent leurs aiguilles et leurs feuilles de terreur et n'oublient plus jamais le spectacle contemplé. Les jeunes pousses, horrifiées, regardent leur racines déchiquetées voler dans les airs. Les animaux s'enfuient, comme si le Mauvais Esprit en personne déversait sur eux son mauvais souffle. - C'est bien simple, dit Windigo, Wasihu se prend pour un autre. Pour le Grand Esprit lui-même, si je suis forcé de le nommer. Wasihu déclare que l'énergie est plus importante que tout, que les oiseaux, les poissons, les plantes et que les animaux n'auront qu'à se sauver quand il va faire son Déluge. L'énergie, dit Wasihu, il faut la prendre là où elle se trouve,- et elle se trouve au pays de Windigo !

Mais le Grand Esprit, qui parle uniquement à Windigo, parce que Wasihu ne sait pas écouter, dit que Wasihu ne sait pas voir. Il ne regarde pas assez haut, ni assez profond. Sinon, il verrait qu'il n'a pas besoin du pays de Windigo pour avoir l'énergie quand même. Wasihu construit des machines si bruyantes qu'il n'entend pas la nature crier. Mais elle crie. Windigo l'entend, et quand elle va se mettre à crier encore plus fort, bien fâchée, alors là, Wasihu n'a qu'à se bien tenir, à se boucher les oreilles, et à apprendre à courir vite… - Tu parles tout seul Windigo ? fit Tania devant lui. Windigo sursauta, regarda Tania comme une apparition. - Honda te fait dire, dit Tania, que c'est la graduation de Milly samedi…si tu pouvais venir… Windigo ne répondit pas. Il rentra dans son tipi et en ressortit avec sa pipe. Il s'assit devant son feu et se mit à fumer en silence. Tania s'en retourna. - Il n'a rien dit…rapporta-t-il à Honda, qui attendait. - Il va venir alors…fit Honda.


page 33

Windigo se laissait engourdir par les ballottements du train. De toutes les inventions de Wasihu, le train était la seule que Windigo ne trouvait pas venimeuse. Les wagons verts contournaient, avec les mouvements sinueux de la couleuvre, les montagnes qui le séparaient de la ville. Windigo aimait le train. Il avait presque la conviction que Wasihu l'avait créé exprès pour lui, tant il était souvent seul à y voyager. Windigo embrassait du regard les forêts, les lacs, les rivières qui restaient encore. En voyant défiler ce paysage, il se disait qu'il devait espérer, le monde n'était pas encore complètement couvert de ciment. Peut-être que Wasihu ne l'élèverait pas son monument de bitume ? qu'il ne le ferait pas son Déluge ? qu'il n'enlèverait pas ce vaste espace aux animaux. Enfin, le seul plaisir qu'il éprouvait à venir en ville était d'admirer, en s'y rendant, tout ce que Wasihu n'avait pas eu le temps de détruire encore. Parce qu'à vraie dire, la graduation de Milly ne l'impressionnait pas beaucoup. Selon lui, Milly avait seulement mis plusieurs années à apprendre ce que, Honda avait assimilé en bien moins de temps. Les vertus des simples n'avaient aucun secret pour Honda. Milly connaissait-elle aussi à fond les propriétés magiques de ses médicaments ? Toute sa vie, Windigo avait vécu sans rien étudier dans les livres. Mais il lisait les plantes. Windigo connaissait toutes les décoctions qui, alliées à la magie des rites, guérissaient à peu près toutes les blessures et les comportements aberrants du corps. Habitué à disséquer les carcasses des animaux, il connaissait la structure de la sienne. Même s'il ne savait pas - aussi effrontément que Wasihu - arracher des mains du Grand Esprit - qui la tient déjà - sa peau trop abîmée pour servir encore à quelque chose. Il était fier de sa propre médecine. Il féliciterait Milly, sans plus.

Windigo avait toujours respecté la loi implacable de la nature où le fort survit et le faible périt. Et sa race n'était-elle pas exempte d'êtres difformes ? de la surpopulation ? où étaient les impotents ? Est-ce que Wasihu, lui, ne commençait pas à être passablement mal en point avec son rafistolage artificiel et illimité ? Windigo féliciterait Milly, sans plus...


page 34

Le stéthoscope et le dictionnaire médicale étaient les symboles de sa profession, expliqua Milly à Windigo, qui regardait les deux objets placés sur une table à l'avant de l'église. Milly était entièrement vêtue de blanc. Elle se tenait debout avec ses compagnes dans le temple du dieu de Wasihu. Chacune de ces filles agitaient un petit parchemin, noué d'un ruban rouge, dans leurs mains. Le dieu de Wasihu avait un beau temple. Mais il y était cloué sur une croix à l'avant, avec un soleil métallique au-dessus de sa tête et une horloge à sa droite. Wasihu avait enfermé le temps dans un boîtier d'or, et il n'avait plus de temps. Wasihu avait enfermé son dieu dans un temple, et il n'était plus croyant. Pourtant Milly prêtait serment. Wasihu prononçait trop de paroles inutiles, trop de paroles vides, Windigo baissa les yeux pour saluer Bill. Milly souriait. Windigo se taisait. Il ne savait pas pourquoi il avait à être là à attendre que tout ce qui devait se passer, soit passé. Il se sentait mal à l'aise au milieu de tous ces Wasihus trop bien habillés. Quand tout ce qui devait se passer fut passé, Windigo se sentit soulagé, il pouvait enfin se retirer. Milly le regarda aller et c'était comme si le passé s'en allait…

Windigo retournait chez lui par le même train. Mais cette fois le ballottement doux des wagons le laissait indifférent. Il ne distinguait plus les paysages laissés par Wasihu. Les fenêtres du train étaient pleines de nuit. Windigo retournait vers sa retraite, qui ne serait plus la sienne pour bien longtemps, Milly l'avait lu dans le journal à plat sur la table. Si on ne savait pas lire, le journal ne nous apprenait rien des choses épouvantables qui vont venir. Mais Milly savait lire. Elle l'avait lu : Wasihu érigerait son barrage ! Il le ferait son Déluge ! C'était décidé. Les paysages de Windigo seraient noyés. Windigo somnolait…il rêvait qu'il lisait dans les pierres sacrées, les pierres que le soleil a patiemment polies de sa lumière, jusqu'à ce qu'elles deviennent rondes comme lui, et puissent enfin parler. Elles lui révélaient que c'était maintenant au tour de Wasihu de causer avec les planètes et les étoiles, de contrôler les éléments pour construire un monde nouveau, un monde fonctionnel. Windigo, lui, n'était plus à sa place, c'est-à-dire qu'il n'y avait plus de place pour lui. Wasihu remplissait le monde.

Puis, il se mettait ensuite à rêver à l'envers du moment précédent. Il entendait alors la forêt trembler et les battements d'ailes affolés des oiseaux. Il entendait le bruit terrifiant des troupeaux d'animaux qui fuient, et au-dessus de tout cela la voix du Grand Esprit soufflait : Windigo…Windigo…Windigo…Il s'éveilla. Le train stoppait et le conducteur lui criait : - Windigo ! Windigo ! Windigo encore une fois tu n'as pas payé ton passage ! Windigo ne répondit pas. Il descendit. Il était rendu.


page 35

Windigo était assis devant le lac. Il fumait paisiblement. Le Grand Esprit lui parla encore une fois. Le Grand Esprit dit à Windigo : - J'en ai assez de toute cette pollution ! J'ai donné assez de temps à Wasihu. J'ai assez patienté. Je vais faire neiger sur ce pays. Neiger tant, que la neige couvrira tout. Tout ce qui n'est pas beau à voir. Prépare-toi Windigo. Construis-toi une solide paire de raquettes, car tu vas marcher longtemps. Je ne veux pas que toi tu périsses, toi qui a toujours pris grand soin de ma Terre. Windigo, attelle-toi à la tâche, afin d'être prêt quand la neige commencera à tomber...

Windigo obéit au Grand Esprit, comme il l'avait toujours fait jusqu'à ce jour. Il alla chercher le bouleau pour fabriquer l'armature de raquettes, grandes, lourdes, capables de résister à une très longue marche dans la neige épaisse. Il choisit soigneusement l'arbre, droit, flexible, dont les branches ploieraient facilement sous la main. Quand il l'eut coupé, il le dépouilla de son écorce, coupa de la bonne longueur les tiges qui formeraient le cadre de ses raquettes. Il travaillait avec assurance, dextérité, minutie et inspiration. Il était si absorbé dans son travail, qu'il ne s'aperçut pas que le soleil depuis des heures avait fondu en une ombre épaisse sur la forêt. Sa hache, en un instant, le sortit de sa torpeur. Un liquide tiède roula sur sa main, il venait de se trancher trois doigts ! Calmement Windigo garrotta son bras afin de s'empêcher de mourir avant le temps. Il appliqua sur la plaie de la gomme de sapin qui arrêterait le sang et guérirait sa blessure. Puis, Windigo enterra ses trois doigts. Le lendemain Windigo finit de façonner l'armature de ses raquettes. Ensuite, il attendit patiemment que le cadre fût sèche avant de tisser dessus le tapis de babiche. Il devait le faire lui-même. Honda n'était plus avec lui pour exécuter ce travail, qui d'ordinaire lui revenait. Quand les deux raquettes furent terminées et la blessure de ses doigts coupés, cicatrisée, Windigo vit que le temps était venu pour lui d'aller faire ses adieux à Honda.


page 36

Honda vit venir Windigo de loin. Depuis des jours elle l'attendait. Windigo s'assit près d'elle, silencieux. Honda aperçut sa main et s'exclama : - Qu'est-il arrivé à tes doigts Windigo ! Windigo ne répondit pas d'abord. Honda questionna de nouveau. Windigo répondit enfin : - Bah !... je les ai mangés…je vais partir très loin Honda…très, très loin cette fois…je ne te reverrai plus... Honda dit : -Veux-tu que j'aille avec toi Windigo ? Windigo dit : - Non Honda, pas cette fois…je partirai seul et ne reviendrai pas…Puis, il sortit. Honda le regarda s'éloigner, elle éprouvait une vague inquiétude au cœur.

Quand novembre arriva, il commença à neiger. La terre se couvrit d'une pellicule blanche. Windigo attendait…il n'était pas encore temps. Puis, il neigea encore. Bientôt les jeunes arbres furent recouverts. Alors le Grand Esprit dit à Windigo de se mettre en route, car à partir de ce jour il allait neiger de plus en plus fort, la neige allait monter, monter, monter !

Windigo chaussa donc ses raquettes et se mit à marcher. Déjà la neige atteignait la moitié de la hauteur des plus hautes épinettes et il neigeait toujours. Bientôt les sapins disparurent, la forêt entière fut ensevelie sous la neige. Et il neigeait encore. Windigo avançait, infatigable. Puis, la neige frôla les nuages. Windigo continuait sa marche, tantôt dans la neige, tantôt dans les nuages, les deux se confondaient. La neige avait envahit le ciel ! Windigo marchait maintenant à travers les constellations, il arrivait à l'étoile qui n'avance jamais dans le ciel. Windigo avait atteint la maison de Petite Ourse... Petite Ourse dormait. Elle s'éveilla bientôt et dit : - Te voilà enfin Windigo ! et elle soupira d'aise. Alors Windigo vit tous les lièvres, les orignaux, les renards, les loups et même le terrible carcajou s'approcher de lui et lui lécher les mains…et Windigo éprouva de la joie. - Tu n'auras plus jamais besoin de chasser, de tuer, tu n'auras plus jamais faim Windigo, dit Petite Ourse, regarde ! la neige a cessé de tomber, il ne neigera jamais plus. L'étoile polaire marque le nord mais ne contient pas le froid. Ici Windigo, tu auras toujours chaud…tu vivras éternellement dans l'arche de l'étoile avec moi.

Windigo reconnut le regard sombre comme la nuit, brillant comme une étoile, de Petite Ourse. Il décida de demeurer là. Il se pencha pour retirer ses raquettes... mais il n'en avait plus.

Cinquième cercle

Tous droits réservés. Paule Doyon. ISBN 2-89040-287-89

Retour à Windigo

Retour à l'accueil