Windigo

Troisième cercle

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Milly embrassa Wasihu: - C'est comme dans un rêve ! dit-elle, mais elle est bien là... et ses doigts touchaient le métal, caressaient la petite Volkswagen jaune. - Bon anniversaire ! répéta Wasihu aussi heureux que Milly. - Tu viens Honda ? fit Milly en ouvrant la portière, monte ! je vais conduire… Honda jeta un regard inquiet sur sa robe… - Viens comme tu es ! dit Milly. - Bon, fit Honda en se tapotant les cheveux, cherchant le regard approbateur de Wasihu. - Va ! va ! dit Wasihu, elle sait conduire…

Honda s'installa laborieusement sur l'étroite banquette. Honda avait épaissi. Son corps n'avait plus la grâce de mouvement du cerf, du temps où Wasihu admirait sa silhouette. Elle regarda à l'arrière et dit : - C'est une voiture bien propre, son ancien propriétaire a dû en prendre bien soin, mais elle est un peu étroite pour moi... Milly démarra avec quelques petits soubresauts…elle s'excusa : - ce n'est pas une conduite automatique, je vais m'y habituer… Honda regardait défiler les magasins. Randonnée entrecoupée d'arrêts brusques et de départs hoqueteux aux intersections. - Le feu est vert ! Passe ! Non, n'avance pas ! Il y a un piéton ! Bon vas-y ! caquetait Honda comme une perruche effrayée. - Tu as peur, avoue-le ! dit Milly en riant.

Honda n'avait pas peur pour elle. Elle se savait laide, mal fagotée, grosse. Une vieille Indienne fripée…de quoi fasciner l'œil du peintre, non de l'homme. Aucun accident n'aurait pu ajouter aux dégâts du temps. - À quoi penses-tu ? demanda Milly, devant le silence soudain de Honda. - On devrait rentrer, répondit Honda…Wasihu va s'inquiéter… pour toi. - Bien, dit Milly, je tourne et on rentre. Elle se sentait pareille à un oiseau jaune, un oiseau mécanique qui ronronne comme un chat ! Merveilleuse cette petite auto ! Merveilleux le monde de Wasihu !


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Wasihu prit la main de Honda pour l'aider à descendre. - Ce n'est pas tout à fait ton format ! fit-il. La remarque ne fit pas mal à Honda, car Wasihu l'aidait à descendre. Windigo, lui, l'eût laissée se débrouiller toute seule. En plus il lui aurait demandé de porter ses raquettes ! - J'espère que tu seras prudente en conduisant, répéta-t-elle plusieurs fois à Milly. - Elle le sera, la rassura Wasihu, elle a dix-huit ans maintenant.

Milly rêva toute la nuit suivante. Au volant de sa petite Volkswagen, elle parcourut mille routes jaunes. Elle effectuait ses changements de vitesse avec une surprenante aisance quand la sonnerie de son réveil-matin, avec un zèle implacable, lui commanda de stopper. - Ai-je réellement appris ? se demandait-elle en revêtant son uniforme d'infirmière. Puis, elle fit tournoyer ses clés et sortit. Elle avait décidé de faire une surprise à sa compagne de cours, de la prendre en passant ! - Splendide ! s'exclama Emma, en montant dans l'auto…tu en as de la chance ! j'espère que tu conduis bien … - J'ai appris toute la nuit ! dit Milly. - J'ai hâte que ce stage finisse, soupira Emma, après le moment passé à s'extasier sur l'auto de Milly…peut-être qu'on va m'envoyer soigner de beaux jeunes hommes…

Milly écoutait distraitement Emma, elle cherchait, dans le stationnement de l'hôpital, un espace assez large pour lui permettre de garer son auto sans trop de difficulté. Une fois son auto garée, elle répondit à Emma :- Eh bien moi, je commence aujourd'hui à m'occuper d'un nouveau patient… j'espère seulement qu'il ne sera pas trop difficile…


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Le nouveau patient de Milly avait vingt-cinq ans. Il était beau comme un dieu. Hélas ! on venait de lui couper une jambe. Milly était consternée, débordante de pitié. Elle en devint très vite amoureuse. Il s'appelait Bill et ce nom - si commun - acquérait soudain un charme extraordinaire. Elle voyait sans cesse dans les yeux du jeune homme passer des voiliers d'oiseaux…Ses trois semaines de stage lui parurent trop courtes. Quand Bill quitta l'hôpital, il s'assura de revoir souvent sa petite infirmière.

Bill sut éveiller en Milly tous les bruits de sources, les piaillements d'oiseaux, les frôlements invisibles d'ailes sur son corps. Milly était amoureuse du jeune Wasihu. Il y avait longtemps une étoile était descendue du ciel pour Windigo. Aujourd'hui Milly accueillait l'amour venu d'un pays lointain. Bill était Allemand. Le visage de Tania flottait, brouillé, mille ans en arrière. Milly balayait le passé, parcourue par le fleuve de l'amour qui coule sans se soucier des frontières. Milly voguait sur le bonheur, sans préjugés, sans loi ni remords. Bill l'aimait. Il était amoureux de cette belle Indienne, sur laquelle lui paraissait encore flotter l'ombre des arbres de la forêt. Il croyait entendre le gargouillement de la nature dans sa voix et son corps lui rappelait, à chaque fois qu'il s'offrait, la fougue de l'Oiseau Tonnerre. L'oiseau qui, de ses ailes puissantes, descend en sifflant vers la mer, soulevant des vagues et des grondements mystérieux…l'oiseau qui sauve de son bec puissant la baleine blanche et lumineuse de l'amour. - Je suis si heureuse, disait Milly à Emma, que j'ai peur d'éclater ! - Prends garde alors ! répondait Emma, plus superstitieuse qu'une Indienne. Mais Milly ne craignait rien. Elle avait fui le pays de Windigo pour échapper à la peur et à la superstition.


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Le regard intraduisible de Tania suivait le vol haut de l'amour de Milly. Milly était-elle comme l'outarde impétueuse, qui file irrésistiblement sur la route intuitive de son destin, sans se soucier des prévisions du temps, de la menace des cyclones ou de l'épaisseur de la brume au-dessus de l'eau ? Milly voyageait-elle bravement, malgré la menace des éléments, portée par les ailes de l'évolution, vers l'arbre ensoleillé qui la préserverait de la mort, certaine, si elle demeurait craintivement cachée dans l'antre du froid ? Milly volait-elle, bellement, vers sa survie, alors que Tania, prudemment demeuré à terre, périrait de faim avant la fin de l'hiver ? Et Tania puisait dans l'eau de feu la chaleur pour son corps engourdi. Il boirait jusqu'à en être consumé. Endormi, incapable de voler, de remuer, prêt à mourir sur place, plutôt que de bouger une aile.

Milly s'attristait du comportement de Tania. Mais elle ne pouvait pas, tout de même, forcer une outarde à l'aile blessée, qui ne savait plus voler, à voler ! Mieux valait la laisser s'affaiblir et mourir d'elle-même, consciente de sa mort, inévitable.

Honda écoutait paisiblement Milly discourir sur son bonheur. Bill était jeune, beau, gentil, riche en plus. Et il l'aimait, elle, petite Indienne pauvre. Milly allait bientôt épouser cet homme, - devenu millionnaire pour avoir inventé un des matériaux le plus largement utilisé dans le monde des Wasihus. Un véritable conte de fée. Mais Emma lui disait de s'inquiéter ? De quoi devait-elle s'inquiéter ? Que pouvait-il lui arriver de mal ? Honda haussait les épaules. Pourquoi Milly n'aurait-elle pas mérité ce bonheur qui lui était tombé dessus ? Simplement parce qu'elle s'était trouvée au bon endroit quand les courants de l'amour et de la chance s'étaient croisés. Les gens croient toujours que les malheurs leur reviennent, - surtout, qu'ils vont continuer de les accabler. Pourquoi, quand il s'agit du bonheur, ont-ils peur de l'accepter comme un présent, du présent, qui leur revient aussi, et qu'ils peuvent garder ? Milly sourit, de nouveau rassurée.


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William marcha dans la ville de Wasihu. C'était bien inventé cette ville. Wasihu avait pensé à tout : des rues pour ses autos, des parcs pour ses autos, des garages pour ses autos. Un petit espace servait aux piétons. C'est là que William marchait. D'un côté les voitures le frôlaient en soufflant sur lui leur haleine d'essence, pendant que de l'autre des hommes et des femmes de plâtre le regardaient passer sans bouger. William marcha jusqu'à ce que l'œil rouge de Wasihu lui commandât d'arrêter, il recommença à marcher seulement quand son œil vert lui eut permis de continuer. Wasihu avait des yeux partout dans la ville. Ils commandaient. Si on ne les écoutait pas on mourrait, ou du moins, on s'en sortait très mal en point. Aussi, William surveilla l'œil de Wasihu et lui obéit, par crainte. Mais il ne se sentait pas à son aise. Pourtant, il marcha quand même pour voir où menait le couloir. Il découvrit qu'il menait à un autre couloir, que cet autre conduisait à un troisième, et ainsi de suite…sans qu'il puisse jamais apercevoir ce qu'il était venu chercher : un arbre !

Alors il allait revenir sur ses pas, déçu de n'avoir pas découvert la seule chose qu'aujourd'hui il aurait souhaité admirer, quand, en face de lui, dans une vitrine, il aperçut une vingtaine de paysages... Mais si réduits, que l'eau de leur rivières réunies n'aurait pas pu étancher sa soif. Pas plus que le feu des arbres de leurs forêts n'aurait suffit à cuire son repas, ou leurs minuscules ciels à remplir sa fenêtre. Vraiment, Wasihu était formidable. Il avait réussi, non pas à rapetisser les têtes, mais la nature entière ! Cela donnait soif à William, cette puissance effrayante de Wasihu, qui pouvait bien se mettre à vouloir rapetisser William aussi, afin qu'il s'emboîte dans ses paysages réduits… Il commençait à comprendre les paroles de Honda, l'eau de feu était l'arme de Wasihu contre lui, l'eau de feu lui servirait à rapetisser William…lentement, comme il avait rapetisser la nature.

Quand William revint chez lui, il avait eu beaucoup soif et il avait beaucoup bu. Wasihu en le voyant chambranler dit :- mais pourquoi bois-tu comme ça William ? - Parce que j'ai commencé à rapetisser…fit William, en s'affaissant lourdement dans un fauteuil. Wasihu le regardait sans comprendre. - Milly elle…- Milly n'est pas une Indienne…baragouina William…Milly c'est une Métisse ! les Métis n'ont pas à rapetisser… Assis, il examinait son ventre, sa chemise tendue sur son ventre énorme… il n'avait pas l'impression de rapetisser extérieurement. Pourtant…ce devait être intérieurement que cela se passait. Peut-être que Wasihu avait commencé à rapetisser ses paysages par en dedans aussi. Il les avait grattés sournoisement à l'intérieur jusqu'à ce qu'ils deviennent creux .Puis, il avait rempli ce creux de ciment. Le ciment avait gonflé et le paysage s'était contracté jusqu'à devenir ces miniatures aperçues dans la vitrine…lui aussi on le réduisait secrètement par en dedans, jusqu'à ce qu'il se contracte en une petite statuette coiffée d'une plume qu'on vendrait ensuite dans les boutiques


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Honda fumait lentement en se berçant. Elle dit : - Je n'ai pas encore lavé ma vaisselle aujourd'hui... - J'essaie pourtant d'aider William... fit Wasihu. - C'est cette façon de s'enivrer tout le temps, qu'il a ! fit Honda, je ne peux pas supporter ça. Un homme doit avoir un but dans la vie. Moi, je suis vieille, mais j'ai à faire…je n'ai pas lavé ma vaisselle aujourd'hui mais c'est la première fois que ça m'arrive. Le chien aboyait dehors. Elle dit : - Wasihu, va donc faire taire le chien ! Wasihu obéit. Le chien rentra derrière lui. - Les Indiens ont toujours eu de chiens, dit Honda, et nos chiens ont toujours jappé sans arrêt. Windigo disait que les chiens sentent des choses que les hommes ne sentent pas. Chez nous il devait y avoir beaucoup à sentir. Maintenant les chiens ressemblent aux hommes, ils ne sentent plus rien venir. Celui-ci jappait pour entrer …

Wasihu ouvrit une boîte de viande et la versa dans le plat du chien. Le chien suivait chacun de ses gestes, l'air heureux.- C'est peut-être cette nourriture qui les rend insensibles, fit Honda. Le chien mangeait sans l'écouter. - C'est drôle, poursuivait Honda, comme le chien sait s'adapter, sa race ne diminue pas, elle augmente.

Wasihu demeurait silencieux. Il aimait les chiens, il les traitait bien. Il les regardait se réunir en bandes tôt le matin et se mettre à jouer. Les chiens commençaient-ils à se socialiser ? - Bon ! je vais laver ma vaisselle…fit Honda en se levant et se dirigeant lourdement vers l'évier. - Le malheur, dit Wasihu, c'est que William a perdu son âme et il n'en a pas retrouvé une autre…


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Ailleurs - à Québec - dans le restaurant du port, Milly et Bill mangeaient en regardant par la fenêtre les mouettes voler au-dessus du fleuve. De temps en temps, Bill caressait le revers de la main de Milly, du bout de l'index, comme on flatte un animal très petit. - J'ai emmené Honda manger ici un jour, dit Milly. Nous regardions le fleuve où deux énormes pétroliers avançaient vers le port, soudain un petit voiliers se glissa entre les deux bateaux qui se rapprochaient l'un de l'autre, menaçant de le réduire en miettes…Mais l'intrépide petit voilier se faufila intact jusqu'au bord. Honda était effrayée. Elle me dit : - Pendant un moment, Milly, j'ai cru que Wasihu était capable d'inventer des choses si énormes, qu'elles risquaient ensuite d'anéantir en une minute les plus petites qu'il avait créées avant. - Honda dit des choses pleines de bon sens…tu sais, dit Bill, songeur.

Quatrième cercle

Tous droits réservés. Paule Doyon. ISBN 2-89040-287-89

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