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Windigo Deuxième cercle page 12 Honda vit s'approcher l'homme. Elle se cacha avec William dans le tipi, mais l'homme vint plus près. Il leur dit de ne pas avoir peur, de ne pas le craindre, il venait seulement rencontrer Windigo. Honda sortit, dit que Windigo était parti chasser, qu'il reviendrait. L'homme répondit qu'il attendrait son retour. Honda vit que l'homme était blanc, que ses cheveux étaient de la couleur des poils de l'écureuil. Mais elle ne connaissait pas Wasihu, elle ne pouvait pas savoir que c'était lui qui se manifestait. Wasihu joua avec William, elle le laissa faire. Quand Windigo revint, William et Wasihu étaient déjà amis et Honda s'était familiarisée avec l'étranger. Aussi Windigo oublia qu'il aurait dû avoir peur de Wasihu, qu'il reconnut aussitôt. Il se dit que peut-être toutes les visions n'étaient pas justes. Wasihu lui paraissait inoffensif. Il prit plaisir à sa présence. Wasihu lui fit mille présents qui firent briller ses yeux d'Indiens que la nature n'étonnait plus. Dès que Wasihu fut là, la vie ne fut plus pareille. Même Honda changea. Wasihu lui troqua des étoffes nouvelles contre ses fourrures en trop. Les colliers, que lui offrait Wasihu, emprisonnaient dans leurs cercles magiques la lumière jusque-là insaisissable du soleil, et le wampun perdait de l'intérêt. Vêtue de robes aux couleurs flamboyantes Honda tressait comme avant ses paniers. Mais elle se sentait devenir une autre. Elle était belle depuis que Wasihu le lui avait dit, lui qui demeurait près d'elle plutôt que de retourner vers le mirage d'où il était sorti. Car Wasihu prétendait habiter un lieu où il fabriquait toutes ces choses qu'il offrait à Honda et à Windigo. Comme si de tout temps, le Grand Esprit ne fût pas seul à inventer ? Mais bien qu'il fût menteur, Honda et Windigo s'attachaient à Wasihu. Windigo lui offrait l'hospitalité de son tipi, de son feu, de ses repas, et de temps en temps Honda. Wasihu prenait tout sans protester. page 13 Quand Wasihu repartait, il emportait les fourrures de Windigo. Quand il revenait il avait de nouvelles étoffes pour Honda et pour Windigo, un fusil. Entre-temps, Honda avait mis au monde son premier enfant. C'était une petite fille. Elle l'appela Milly. Wasihu allait trapper avec Windigo. Wasihu apprenait à Windigo et à William à tirer au fusil. Il partageait leurs famines et leurs abondances. Il incita ensuite Windigo à partager avec lui, ses haines. Wasihu avait découvert que Windigo n'était pas toujours bon. Parfois l'âme noire de Windigo ombrait astucieusement ses actes, lui dissimulait sa flagrante cruauté, l'excusait d'avance du sang et des scalps qui souilleraient les camps rasés. Ce côté ténébreux de Windigo ne déplut pas à Wasihu, au contraire, cela le réjouit. Désormais il le sentait capable de comprendre ses propres guerres. Wasihu avait ses ennemis aussi. Leurs deux mauvais côtés, liés ensemble, s'entraideraient. Windigo jura fidélité à Wasihu qui avait inventé le fusil si puissant. Le fusil qui valait mille flèches ! Windigo abandonna l'arc sacré pour le fusil puissant. Jusqu`à ce jour la colère du Grand Esprit avait sifflé comme la flèche, maintenant sa parole éclaterait comme un coup de fusil. À force d'écouter Wasihu, Windigo éprouvait de plus en plus de peine à entendre la voix du Grand Esprit qui passait au-dessus des branches. Wasihu était si vivant, si visible, comme Windigo ! Wasihu parlait d'un autre dieu le Grand Esprit n'était donc pas seul ? Le dieu de Wasihu s'attribuait la création du même monde dont le Grand Esprit avait toujours revendiqué la possession ? Et ils ne se connaissaient pas entre eux ? Le dieu de Wasihu parlait à tous par la bouche de Wasihu. Le Grand Esprit, lui, chuchotait seulement à l'oreille de Windigo des bruits que Windigo devait interpréter pour lui seul. De plus, le Grand Esprit n'avait pas inventé le fusil, ni les étoffes qui font gratter la peau ? Windigo devenait de plus en plus pensif. Windigo apprit à Wasihu à fumer le calumet. Mais Wasihu ne put lire dans la fumée. Il ne pouvait lire que dans les livres, alors que Windigo, lui, ne savait pas. page 14 Milly grandissait. Ses yeux étaient bleus, ses cheveux roux comme le poil de l'écureuil. Honda aimait natter ses lourdes tresses. William regardait Milly en se demandant pourquoi sa sur n'avait pas les yeux et les cheveux noir comme lui. Jusque là, Windigo n'avait été méchant qu'en temps de famine. Entraîné par Wasihu, il le devint aussi en temps d'abondance. Il épousa toutes les causes de Wasihu. Il trahit son propre peuple. Il décima ses frères. Il fit rouler le feu, couler le sang, essaya son fusil partout où Wasihu lui ordonna de le faire. Wasihu lui dit que son dieu gouvernait le ciel et que le Grand Esprit n'était que le Grand Trompeur, - et n'avait pas inventé la poudre à fusil ! Il fallait abattre l'esprit de la terre qui laissait les hommes ramper pour leur nourriture et leurs habits, l'esprit avare, qui gardait pour lui seul le pouvoir d'invention des machines qui rendent les hommes puissants ! Il fallait abattre l'ignorance. Parfois, au milieu des massacres, Windigo entendait les ossements de Petite Ourse craquer. En ces instants, le Grand Esprit parvenait encore - faiblement - à lui parler Wasihu grandissait, on aurait dit. Puisque Windigo se sentait de plus en plus petit face à lui. Le jour où il avait trouvé Wasihu installé dans son tipi, il l 'avait trouvé beau avec sa barbe rousse et ses yeux de ciel. Grâce à lui peut-être, Milly avait des yeux de ciel aussi. Le peuple de Windigo, lui, n'était pas assez près du dieu pour porter ses couleurs, et leurs yeux étaient encore noirs. Mais maintenant, quand il regardait Wasihu, bizarrement, il commençait à en avoir peur. C'est à ce moment que Wasihu apporta l'eau de feu pour démontrer qu'il était plus puissant encore ! Windigo but, et cracha. Mais William but et crut avoir trouvé ce qu'il cherchait. William ne savait lire ni l'avenir, ni le passé dans la fumée du calumet. En buvant l'eau de feu il oubliait que Windigo savait et il souffrait moins d'être incapable de lui ressembler. page 15 Honda, elle, écoutait Wasihu parler et trouvait sa parole belle. Elle dit à William, qu'il devrait aller à l'école pour apprendre à parler comme Wasihu ! William répondit qu'il aimerait comme Wasihu savoir, puisqu'il ne pouvait, comme Windigo, comprendre. Wasihu lui promit de l'aider pour cela. Honda sentit qu'il se passait quelque chose qui n'avait pas été avant, et qu'elle n'éclaircirait jamais tout à fait. Alors Windigo conduisit Honda et ses enfants au pays de Wasihu, ensuite il retourna trapper et chasser. Telle était la nature de Windigo: il ne pouvait pas vivre longtemps au pays de Wasihu sans s'ennuyer. Il éprouvait surtout un soudain besoin d'entendre le Grand Esprit lui dire, lui-même, qu'il n'était pas le véritable Grand Esprit, que celui qui avait créé le monde était un autre dont il usurpait les droits et prétentions. Le Grand Esprit, quand il apercevait Windigo seul, se remettait à lui parler comme avant, avant Wasihu, avant l'autre dieu qui se prétendait tout, avant l'eau de feu. Windigo écoutait avec ravissement le Grand Esprit ressuscité pour un temps. Il était présent dans chaque branche qui remue, dans chaque oiseau qui bat de l'aile, dans l'eau qui court en ricanant chatouillée par les cailloux du ruisseau, dans le calme apparent du lac, dans le vent qui traverse les fougères en se faufilant, dans la peau quasi vivante du tipi. Il touchait la main de Windigo et disait : - Tu me vois n'est-ce pas ? Écoute les pierres qui te parlent, les pierres profanées. Entends-tu l'eau se plaindre de ne plus être aussi pure ? Écoute - moi Windigo ! Je parle à ton âme profonde qui, seule, sait le secret éternel de la vie. Le soleil n'est-il pas toujours aussi rond ? Et la lune ? Et la Terre ? Quelque chose a-t-il changé en moi ? Si je suis l'éternel esprit je suis toujours pareil. Toujours tu entendras ma voix dans ton cur. Écoute Windigo ! Tu l'entendras par-dessus les bruit mécaniques du monde. C'est à toi que j'ai confié la Terre et peut-être aurait-il mieux valu que je la confie au denier des animaux. Même le maringouin entend et exécute ma loi. page 16 Windigo devenait de plus en plus triste. Il ne savait plus parler à Wasihu. Jadis il avait la parole poétique. Il traduisait alors purement l'Esprit, directement de sa source. Maintenant qu'il ne répétait plus le langage profond du Grand Esprit, il n'osait plus parler. Au pays de Wasihu William essayait d'apprendre la mécanique. Mais ce qui lui plaisait beaucoup plus au pays de Wasihu, c'était l'eau de feu. L'eau de feu qui brûlait la gorge, répandait la flamme dans son corps épais, qui remplaçait la chasse, la pêche, qui empêchait d'avoir à construire un canot, qui effaçait la famine, le froid, les hivers, les menaces de la forêt, le regard du carcajou ! L'eau de feu éteignait le calumet sacré, noyait l'image de l'arc, de la flèche, du daim qui fuit l'il grand, dissipait la senteur forte du tipi et étouffait les paroles vivantes de la nature, écrites par le Grand Esprit. Quand on buvait l'eau de feu, on s'éteignait l'âme, on se consumait l'esprit, on n'était plus inquiet, ni dangereux pour soi-même. On brûlait une à une les lignes tournoyantes des cercles sacrés et leurs pouvoirs s'échappaient à jamais. Il fallait boire l'eau de feu, pensait William, pour supporter la douleur de regarder Windigo se détacher peu à peu de son image. Déjà, il ne pouvait plus reformer clairement cette image avec les morceaux brisés... pêle-mêle dans sa tête. Et William buvait encore de l'eau de feu. Ignorant si cela brouillait ou éclaircissait sa pensée, mais sachant que cela seul pouvait l'aider à vivre en attendant que vienne l'oubli d'avoir existé. Honda s'attristait sur lui. Elle le voyait coincé douloureusement entre Windigo et Wasihu, n'admirant pas moins l'un que l'autre. Si seulement William pouvait apprendre à réparer les moteurs ! se disait-elle. page 17 Windigo passait ses hivers à chasser. Pendant ce temps Honda demeurait avec Wasihu dans le pays de celui-ci. William tentait d'apprendre la mécanique et Milly à soigner les malades à la façon des Wasihus. Quand venait l'été, Honda, William et Milly retournaient vivre avec Windigo dans le tipi, près du lac sacré. Ils essayaient d'écouter à nouveau les voix de la nature. William ne prenait pas l'eau de feu avec lui, il suivait alors Windigo. Il devenait presque Windigo, n'eût été son fusil qui cassait les voix de la nature en mille miettes. William avait jeté la flèche, qui ne tue pas réellement. La flèche ne faisait que traverser le temps en sifflant, amenant plus vite ce qui serait arrivé un jour fatalement. Honda apprenait à Milly le secret des herbes savantes. Mais Milly écoutait distraitement, plus intéressée par la science de Wasihu. Honda enseignait quand même, consciente d'accomplir un devoir intuitif de sa race. Honda n'aurait su expliquer à Milly comment elle connaissait le pouvoir des simples. Elle savait de tout temps, lui semblait-il. Ce n'était pas elle qui cherchait les plantes savantes, c'était les plantes savantes qui l'appelaient à elles, pour l'aider. Mais les plantes savantes n'arrivaient pas à communiquer avec l'esprit distrait de Milly, qui éprouvait une gêne à écouter ce que Honda disait. Tania, l'ami de William, expliquait à Milly que l'Indien, connaît, il n'apprend pas ! - Alors, disait Milly, il y a donc quelque chose de changé en moi ! Cette réponse peinait Tania, en âge de se choisir une femme. Pourtant, Milly aimait suivre Tania dans la forêt, se rappeler avec lui comment chasser, pêcher. Mais dès que l'automne venait, elle retournait au pays de Wasihu avec joie. Et Tania retournait vivre à la réserve où, comme William, il effaçait sa mémoire en tentant de la dissoudre dans l'eau qui brûle le cerveau. Milly éprouvait de la pitié pour Tania et William. Elle ne voyait pas d'issue pour eux. C'était comme quand l'ouragan passe et que l'arbre n'est pas assez fort . Milly, elle, voulait vivre ! page 18 Chez les Wasihus la vie était bonne. La maison de Wasihu, confortable et chaude, plaisait à Milly. Honda s'y sentait à son aise elle aussi. Car chez Wasihu la nourriture ne manquait jamais. Honda avait gardé de sa vie dans la forêt son habitude irrégulière des repas. Mais Milly, elle, avait adopté totalement le mode de vie des Wasihus. Les Wasihus roulaient en auto. Tout était mécanique chez eux, rapide, efficace, réglé. L'improvisation et la rêverie y occupaient peu de place. Toutefois, ils avaient énormément de distractions pour oublier que cela manquait. Milly aimait la télévision, le cinéma, les clubs de nuits. Elle avait appris à voyager aussi, non plus d'un camp à l'autre, mais d'un pays à l'autre. Elle avait découvert l'immense royaume des Wasihus. Wasihu n'avait pas menti. Les Wasihus savaient accomplir des miracles. Ils volaient dans le ciel, traversaient les mers dans d'immenses maisons, lançaient des fusées dans l'espace, et plutôt que de rêver à la lune, ils étaient allé y marcher ! Qu'était Windigo à côté ? lui qui courait encore après le cerf pour se nourrir ? Ses gestes n'avaient d'effet que sur lui-même. Windigo, lui et son âme, uniquement. Les Wasihus, eux, apportaient sans cesse une amélioration à la vie de tous. Chez les Wasihus tout était plus facile : se nourrir, s'habiller, se distraire, voyager. Pour se nourrir, les Wasihus n'avaient pas besoin de marcher des semaines entières dans la neige et le froid, de risquer leur vie en face de l'ours. Non ! les Wasihus montaient dans leur auto et se rendaient directement là où la nourriture, plus abondante que tout ce que l'imagination pouvait inventer, se trouvait à la portée de la main. Sans tuer, sans blesser, on pouvait la prendre. Pour s'habiller, c'était la même chose. Les Wasihus n'avaient pas à chercher parmi les animaux de la forêt lequel pourrait, en sacrifiant sa peau, leur fournir la tunique la plus chaude. Ils n'avaient pas à tuer l'animal, à lui retirer sa fourrure, à la mastiquer pendant des jours pour qu'elle devienne le cuir, qu'il faudrait coudre patiemment ensuite en un vêtement protecteur contre le froid hivernal. Non ! les Wasihus ordonnaient et leurs machines inventaient des étoffes fines, légères, chaudes, aux couleurs chatoyantes, il suffisait de s'en vêtir. Les Wasihus n'avaient pas à s'entasser toute une saison dans un tipi sombre, à dormir sur des matelas piquants de branches de sapin et habillés comme leurs voisins, les animaux, pour survivre. Non ! Les Wasihus construisaient solidement leur demeure, y mettaient le confort et la beauté. On pouvait s'y laver même en hiver ! Et y manger lentement sans se soucier du feu qui meurt s'il a neigé, ou du bois sec qui est rare. La chaleur des maison des Wasihus est invisible mais douce au corps. Les Wasihus dorment paisiblement, sans craindre qu'une tribu voisine surgisse au milieu de la nuit, et qu'au matin leur scalp orne la ceinture de l'ennemi ! Les Wasihus n'ont plus à avoir peur. Milly, qui avait connu la peur du sang, de la vengeance, du froid, de la faim, de la maladie sans remède, savait qu'il n'y avait rien de plus terrible au pays de Windigo, que la peur ! La peur de tout. La peur du vent qui charrie les esprits mauvais, des pierres qui entendent tout et répètent, des ossements des morts qui se souviennent et commandent leur vengeance. La peur des animaux-totems qu'il ne faut jamais - même par erreur - frapper sous peine d'encourir la mort. La peur des terribles initiations où il faut agoniser pour acquérir le droit de vivre. De ces lois implacables, venues du fond des temps, qui rendent la mort plus désirable que la vie, en accordant à la mutilation des corps une gloire ineffable. Milly se souvenait que chez Windigo, la mort finissait toujours par ombrager la vie avec sa menace constante. C'est pourquoi elle aimait le pays de Wasihu, où la vie s'affirmait, oubliait un moment son ombre. Un Wasihu pouvait se sentir unique. Windigo, lui, était la race. page 19 À l'hôpital où elle suivait son cours d'infirmière, Milly voyait des lits propres, des chambres bien éclairées. Tout y était stérilisé. Elle constatait aussi que les Wasihus ne se laissait pas mourir facilement. Ils luttaient contre la mort de tous leurs instruments. N'ayant pas la nature contre eux dans leur combat contre la maladie, le froid, la famine. Non ! les Wasihus ne connaissaient ni le froid, ni la famine et même la maladie, très souvent, s'inclinait devant la force de défenses qu'ils lui dressaient ! De plus, les livres de Wasihu renfermaient des connaissances qui ne sont pas inscrites dans la nature, parce que c'est Wasihu qui les a inventées. Devant les miracles journaliers des Wasihus, Milly perdait peu à peu l'admiration qu'elle avait jadis pour la vision pure de Windigo. Bien sûr, elle aimait toujours Windigo, mais comme on aime la photo ancienne de sa propre figure, avec une certaine gêne dépourvue de regret. Avec ses cheveux roux et ses yeux bleus, qui aurait cru que Milly était une Indienne ? si elle n'avait pas tenu, comme Honda le lui avait appris, à faire remarquer l'évidence de ses traits indiens. Honda regardait longuement par la fenêtre. Elle était bien dans la maison de Wasihu. Elle y revenait toujours à l'automne, au moment où les grandes oies bleues passaient en la saluant du haut du ciel. Honda se rappelait leurs haltes secrètes sur les eaux du lac. Elle était bien dans la maison de Wasihu. Honda préparait les repas pour Wasihu sur une cuisinière électrique. Elle se souvenait de l'arôme du gibier qui tourne sur le feu, cerf longtemps désiré, que Windigo a enfin réussi à tuer. Repas dévoré des yeux avant d'être mangé. Honda était bien dans la maison de Wasihu ! Elle achetait les ustensiles, point n'était besoin de les fabriquer, et ses mains vilaines n'avaient plus qu'à tenir la cigarette qu'elle s'était mise à fumer. Honda se berçait tout le jour, regardait des images à la télévision. Car les Wasihus savaient produire des images que tous pouvaient voir en même temps. Les Wasihus avaient rendus les visions accessibles à chaque individus. Il suffisait de tourner un bouton. Windigo devait se préparer longtemps, entrer en transe, y ajouter la fumée de son calumet, exécuter toutes sortes de rites longs et précis avant d'apercevoir les images floues qui lui assureraient le respect des autres, parce qu'il serait le seul à les avoir vues. Les Wasihus, eux, avaient créé l'appareil qui permettait à n'importe qui de recevoir instantanément - une fois qu'on avait payé pour l'appareil - les visions les plus fantastiques ! Que Honda fuma ou non, n'empêchait, ni n'aidait, le miracle de se produire. Le miracle était là, calumet ou pas. page 20 Honda était bien au pays de Wasihu. Les Wasihus avaient aussi inventé des appareils pour communiquer à distance. Il suffisait de parler dans un objet et un fil portait votre voix là où vous souhaitiez qu'elle allât. Pas besoin de construire des autels, d'appeler les esprits pour qu'ils transportent votre message au loin. Un fil accomplissait cela aussi efficacement, avec beaucoup moins d'efforts. Il suffisait de payer pour le fil. Honda était heureuse au pays de Wasihu. Les Wasihus avaient aussi créé la lumière perpétuelle. Il n'y avait plus à regarder le soleil et, quand il ne donnait plus de lumière, à aller dormir. Non ! les Wasihus s'étaient inventé des petits soleils qui s'allumaient quand on appuyait sur un commutateur. Ils éclairaient chaque pièce de la maison. Plus besoin de craindre la nuit. Si les mauvais esprit venaient, forts de votre impuissance, il suffisait de créer la lumière pour démontrer sa propre puissance. Et les esprits, éblouis, fuyaient. Il suffisait de payer pour posséder ce pouvoir. Honda se trouvait bien dans la maison de Wasihu, où la chaleur en hiver venait on ne savait d'où. Il suffisait de tourner un thermostat et on obtenait la température souhaitée autour de son corps. Il suffisait de payer pour goûter à tout ce confort. C'est ce que Windigo n'aimait pas. Que faisait-il Windigo dans la neige à courir après les castors dont la fourrure ne se vendait plus ? Que faisait-il Windigo dans son tipi à sentir sa propre sueur ? Pourquoi attendait-il à l'été pour se laver ? Pourquoi parlait-t-il à des pierres qui n'avaient jamais su entendre ? Pourquoi demeurait-il seul dans la forêt à parler à des portions de lui-même ? Pourquoi marchait-il des heures en raquettes pour tendre des pièges à des bêtes dont il n'avait plus besoin de la peau ? Pourquoi demeurait-il à veiller à côté des os de ses ancêtres, quand ceux-ci depuis longtemps avaient porté leurs âmes bien loin de ce pays ? Oui, Honda était bien au pays de Wasihu. Bien mieux qu'à attendre le retour incertain de Windigo parti chasser dans la tempête. Bien mieux qu'à porter derrière lui les lourdes charges, des jours et des jours, en même temps que le fardeau de Milly qui allait naître. Oui, Honda était heureuse de ne plus entendre les cris des massacres dans la nuit. De ne plus avoir à supplier Windigo d'épargner ses frères et de devoir se montrer la prisonnière docile, de crainte d'être elle-même massacrée. Honda était bien dans la maison de Wasihu. Mais Windigo disait : qu'elle devrait avoir honte de n'être plus une vraie squaw ! page 21 La seule chose qui inquiétait Honda au pays de Wasihu était l'eau de feu. Hélas ! les Wasihu avaient inventé l'eau de feu aussi. Honda se demandait pourquoi, après avoir créé tant de bonnes choses, ils avaient fabriqué, par inadvertance, l'eau de feu qui ravageait William. Comme elle avait été fascinée par les images qui apparaissent, les fils qui parlent et la lumière qu'on emprisonne et relâche à volonté, William avait été envoûté par l'eau de feu qui enflamme, consume l'être. Et pour laquelle il faut aussi payer. Que produisait donc l'eau de feu de si agréable en William, pour qu'il se désintéresse aussi bien du confort de la maison de Wasihu, que de l'inconfort du tipi ? Que pouvait donc contenir l'eau de feu pour dégrader ainsi en William la parole que Windigo savait si bien manier ? Que contenait donc cette eau brûlante pour consumer, à mesure qu'elle naissait, les aspirations de William ? - Il aimerait aimerait réparer réparer les moteurs, articulait-il, la langue paralysée pas l'eau puante de Wasihu. Pourquoi l'eau de feu causait-elle plus de mal à William qu'à Wasihu ? Est-ce que Wasihu aurait inventé cette eau diabolique, comme une arme, pour se débarrasser de William ? Honda se berçait en pensant : - est-ce que Wasihu, si inventif, si bon, pouvait être aussi mauvais ? Est-ce que Wasihu n'avait pas échangé un vaste territoire de chasse à Windigo, contre un seul collier de perles brillantes ? Est-ce que Wasihu n'avait pas un jour invité les Indiens de la tribu de Windigo pour les tuer froidement sur place ? Ne savait-il pas scalper et torturer aussi finement que Windigo ? Honda se rappelait soudain une foule d'événements sanglants, trop honteux pour qu'elle continuât à se les énumérer. Le rappel de ces images l'invitait à croire qu'il se pouvait bien que Wasihu, malgré ses qualités, fût aussi capable des pires méchancetés. Elle crut donc prudent d'inciter William à se méfier de l'eau-de-vie, l'arme principale de Wasihu contre lui. page 22 William demeura sourd à l'avertissement de Honda. Si Wasihu était méchant, pourquoi lui aurait-il fourni l'argent pour payer l'eau de feu qui le rendait lui si heureux ? Non, l'eau de feu était bonne à boire. Wasihu était bon ! Windigo aussi aimait Wasihu toujours Windigo avait aimé Wasihu jamais Windigo n'avait fait de mal à Wasihu souvent même Windigo avait tué pour plaire à Wasihu. Windigo avait même arrêté ses rites sacrilèges pour plaire au dieu de Wasihu alors? Mais Windigo, au fond de la forêt, pratiquait encore en secret sa religion à lui. Il entendait encore les pierres parler, il entendait le Grand Esprit passer sur ses terres et se lamenter sur l'insouciance de Wasihu qui voulait tout dominer, comme s'il se fût cru un dieu lui-même ! Mais Wasihu n'est pas un dieu ! répétait le Grand Esprit à Windigo. Va lui dire de ma part, que moi - qui le suis - je l'avertis d'arrêter de saccager, de torturer ma Terre ou je la lui retirerai, sans plus. Car je sais être dur pour qui se montre sot. Va lui dire ça ! Et écoute pour voir s'il a compris, ou si ses oreilles sont couvertes par le bruit des machines qu'il a construites. Va lui dire que mon soleil est toujours aussi rond dans le ciel et la lune aussi, malgré qu'il ait marché dessus ! Mais que mon air n'est plus aussi pur, depuis que ses cheminées crachent dedans ! que ma Terre, pleine de trous, se vide de son jus. Qu'il écoute le ventre de la Terre gargouiller et ses membres trembler et qu'il ait peur ! Dis-le lui, avant que son manque de peur ne le tue ! - Honda Honda apporte moi une bière marmottait William. - Ce n'est pas bien ce n'est pas bien William tu devrais arrêter de boire et étudier les moteurs... - Je ne peux pas , Honda je ne suis plus assez sérieux plus assez sérieux j'ai soif page 23 Wasihu entrait : - Sers-lui donc une bière ! dit-il à Honda. - Je t 'aime Wasihu fit William, je te respecte Wasihu Wasihu ne répondit pas. C'était vrai que William avait un grand respect pour lui. Trop même ! Il n'était pas sûr de mériter le respect de William. Il se rappelait parfois ce qu'il avait fait à Windigo. Il n'aimait pas ressasser ces choses. Mais elles lui revenaient quand même dans les moments de silence. La première heure passée à se chauffer au feu de Windigo... où il élaborait déjà les mauvais tours qu'il allait ensuite lui jouer. Honda le priait de se servir de se tailler une portion de cerf qui rôtissait sur le feu. Il examinait la femme de Windigo avec une lueur concupiscente au fond des yeux. Puis, Windigo lui avait prêté Honda. Il ne l'avait pas remise. Windigo avait attendu, poliment, que Wasihu voulût bien lui remettre sa femme. Cela n'était pas venu. Ensuite Wasihu était parti, puis revenu avec d'autres Wasihus, tout aussi voraces. Windigo les avait accueillis encore avec respect. Quand Wasihu demanda à Windigo de combattre avec lui d'autres Wasihus, qui voulaient empêcher les premiers Wasihus arrivés de demeurer là, Windigo l'aida. Plus fidèle à Wasihu, qu'à ses propres frères qu'il tua sans pitié pour défendre la cause de Wasihu. Quand Wasihu demanda à Windigo de lui apprendre sa langue, Windigo lui enseigna tous les mots, qui permettraient ensuite à Wasihu de lui mentir. Car Wasihu reconnaissait avoir souvent menti à Windigo. Il ne lui avait pas donné le prix promis pour ses terres, - même que certains paiements attendaient encore Non, Wasihu n'avait pas toujours été correct avec Windigo moins que correct, voire dégoûtant ! page 24 Il avait déjà violé Honda avant que Windigo lui eût prêtée. Il avait exigé que Windigo empila ses précieuses fourrures jusqu'à la hauteur du fusil convoité, avant de le lui remettre. En échange d'une vilaine couverture, n'avait-il pas réclamé six peaux de castor ? Windigo avait payé en remerciant Wasihu de sa générosité Plus ! il avait imposé sa foi à Windigo. Alors que sa foi le préoccupait si peu lui-même. Et le pire il lui avait apporté l'eau de feu qui, il le savait, inventait l'enfer dans la tribu de Windigo. Il avait vu alors des fils tuer leur mère et des pères leurs enfants. De terrifiants massacres le hantaient encore. Il avait fait cela froidement, pour obtenir à moins de frais ce que Windigo possédait de plus précieux : ses terres. Wasihu regardait William et l'écoutait bafouiller il se disait que si William était ainsi, alors que Windigo était si magnifique, c'était à cause de lui Wasihu. Eh oui ! il avait pris à Windigo non seulement ses fourrures, ses terres et sa femme, mais aussi ses enfants. Wasihu avait tout pris à Windigo. Et il était maintenant trop tard pour le lui rendre. Cela était fait, pris, usé. En ces instants de lucidité, Wasihu souhaitait, plutôt que d'être lui-même, être Windigo. Pour ne pas avoir à subir son regard, regard qu'il ne parvenait pas à oublier, qu'il ne parviendrait jamais en vingt générations à effacer au-dessus de son pays. L'ombre lourde de Windigo sur le pays volé par Wasihu - Je vais tâcher d'aider William dit tout haut Wasihu, qui buvait une bière lui aussi. Honda ne répondit pas. Elle regardait les images de la télévision. Elle suivait l'émission en cours. Elle fumait en se berçant et se sentait bien Tous droits réservés. Paule Doyon. ISBN 2-89040-287-89 |