Windigo

Premier cercle

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Windigo avait toujours existé. L'Indienne, sa mère, affirmait bien l'avoir mis au monde mais tous les Indiens savaient que c'était faux. Aucune femme n'aurait pu enfanter Windigo: il était avant l'arbre, avant même que le lac arrondisse ses eaux en cercles d'argent, avant la Terre et les autres Indiens. Windigo était le premier, le premier du monde. Et tous les Indiens, de plus jeune au plus âgé le craignaient, parce que Windigo avait toujours été, et que tous le savaient. Quand Windigo vint, la Terre surgit et le lac et la forêt aussi. Windigo sut que tout cela se créait pour lui. Il vit qu'il était seul avec l'esprit à être. Il devint le maître absolu de la terre de l'eau et de la forêt.

Windigo coupa un arbre. Il était avant l'arbre et il en avait besoin, mais il s'assura que l'arbre voulait bien qu'il eût la suprématie du pouvoir sur lui. Il était maître de l'arbre mais il le respectait. Windigo chassa à regret un cerf, pour se nourrir. Il pria, front contre terre, l'animal de bien vouloir l'excuser car il avait faim ! Et le cerf comprit. Windigo était maître du cerf, mais il l'aimait.

Windigo trouva le feu qui brûle, qui cuit, qui réchauffe, il le dressa. Le feu comprit que Windigo était puissant, qu'il avait main sur lui, qu'à cause de cette force, Windigo serait éternel. Quand il eut dominé toutes choses, Windigo vit que la tribu avait grandi avec lui. Il comprit qu'il ne pourrait pas être éternellement seul avec lui-même.


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Windigo passait ses nuits allongé à contempler les mille yeux du ciel. Son corps respirait par les milliards de bouches de ses pores la vie végétale qui courait dans son lit de sapin. Il laissait son esprit errer tout seul à travers la forêt des étoiles. Il abandonnait son esprit à la nuit, puisqu'il n'en avait pas besoin avant le matin. Son corps était caressé par les branches qui le couvraient de leurs mains vertes et résineuses. À l'aube, il se dégageait de l'étreinte douce du parfum des conifères. Son esprit revenait du fond du ciel vers lui. Windigo s'étirait dans le premier rayon que son père, le soleil, lui tendait du haut des cieux. Puis, il marchait allègrement à grands pas, silencieux, vers le cercle d'eau froide du lac, qui attendait sa venue.

Près de l'eau, Windigo demeurait un long moment immobile à laisser son regard errer sur la beauté du lieu où les yeux du Grand Esprit s'étaient arrêtés. Il sentait le souffle sacré, l'haleine divine courir sur la rive. Il respirait longuement l'air frais que laissait sur son passage le Grand Esprit. Windigo se penchait, retirait l'un après l'autre ses mocassins, laissait glisser de son dos la couverture qui le couvrait, offrait son corps, nu, magnifique et bronzé, au lac qui s'ouvrait sous son poids.

Windigo nageait, tourbillonnait dans l'eau glacée. Autour de lui les perles de vie jaillissaient de partout. Windigo riait, se laissait flotter, tournait comme un poisson d'argent. Au-dessus de lui voletaient les ailes du vent, tandis que dans les herbes de la rive, Petite Ourse naïvement dormait. Quand Windigo eut terminé sa prière au matin, il revint vers la rive et demeura muet à attendre devant le corps, nu aussi, de Petite Ourse qui dormait encore. Ému et surpris, Windigo découvrit soudain que la figure de Petite Ourse avait, exactement, la forme d'une étoile.


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Windigo suspendit un rameau de sapin à l'intérieur de son tipi. Maintenant Petite Ourse habitait avec lui. Petite Ourse n'était pas remontée au ciel, d'où elle était tombée. Windigo l'avait enfermée dans le cercle magique du tipi et le rameau de sapin empêchait que Petite Ourse s'ennuie sur la Terre. Windigo lui apprit le secret des pierres sacrées, d'où l'étincelle jaillit. Les pierres qui savent parler aux Indiens et disent tant de choses que le Grand Esprit murmure à peine aux autres hommes.

Petite Ourse sut bientôt écouter les conversations des arbres, reconnaître dans l'oiseau l'esprit particulier qui passe, et demeurer sensible à la douleur de l'animal, qui se sacrifie pour que l'Indien vive. Petite Ourse, en écoutant autour d'elle les choses et les êtres dire, en arriva à oublier la nuit où les étoiles causent. Le cercle du tipi la protégeait de l'étrange fascination de la lune sur elle. Windigo veillait à ce qu'elle oublie, dans ses mains, les espaces stellaires où les étoiles, la nuit, d'ordinaire vivent.

Windigo était parti chasser l'élan. Petite Ourse ramassait du bois mort, nourrissait le feu. Penchée sur la flamme, elle voyait l'élan courir dans la forêt, à perdre haleine. L'élan ne voulait pas mourir.Il voulait vivre encore et encore ! L'élan implorait la forêt, implorait le vent, implorait ses quatre jambes, implorait le ciel, la terre, la vie ! L'élan ne voulait pas mourir encore. Mais la flèche de Windigo déjà trouait son flanc. Les arbres s'espaçaient au lieu de le protéger, le vent le retenait au lieu de le pousser, ses jambes l'abandonnaient au lieu de le porter, la vie le fuyait tandis que la terre, à chaque fois qu'il l'effleurait, enfonçait plus avant la flèche dans son corps. Le ciel tournait et l'élan sentait sa prière vaine. Malgré sa volonté d'exister toujours, il découvrait l'inutilité de sa révolte. Il lui fallait s'incliner devant la mort ordonnée par Windigo.

Dans la tribu autour, un tremblement épouvantable ébranlait les tipis et les arbres. Les Indiens cherchaient mais ne voyaient rien qui pût causer cette brusque colère du ciel contre la terre, ces zigzags de feu, ce grondement dans les nuages. Une Indienne courait, terrorisée, un enfant dans les bras, en criant :

- Vous avez entendu ? entendu ? c'est Windigo qui passe…


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Mais déjà l'élan rôtissait, apaisé, sur le feu. Windigo laisserait le bel animal courir librement dans ses veines, courir éternellement. Déjà la peau de Petite Ourse devenait douce comme la soie du poil de l'élan. Windigo se réjouissait en contemplant sa femme dont les yeux sombres lui apportaient la nuit le jour.

Avant de manger l'élan, Windigo avait recueilli soigneusement le sang de l'animal et l'avait religieusement rendu à la terre. Puis, il avait mangé la viande sacrée. L'élan était devenu lui. L'élan avait grandi, pris de la force, sa vie regardait maintenant la forêt à travers les yeux vifs de Petite Ourse et de Windigo rassasiés. L'élan vivait plus que jamais. Il pouvait courir dans les étoiles quand Petite Ourse rêvait la nuit, se défendre contre ses ennemis quand les flèches de Windigo frapperaient.

Le silence s'appesantissait sur la tribu. La forêt se desséchait autour du cercle des tipis. Les animaux avaient fui. Les arbres disaient de mauvaises choses et les pierres sacrées parlaient de même. Le soleil, un matin, ordonna à Windigo de danser. Windigo obéit à l'astre plus puissant que lui. Windigo n'avait que son corps à lui, tout le reste appartenait au Grand Esprit. Souvent Petite Ourse invitait Windigo dans sa maison dans le ciel, et là, il remuait son corps comme on fouille la terre. Il avait découvert un fils qui grandissait, tout petit et affamé, dans la maison de Petite Ourse qui ramènerait bientôt l'enfant sur la Terre.

Aussi, devant l'évidence, devant l'astre qui le réclamait, Windigo entailla son propre corps. Il dansa, parcouru par la roue brûlante du soleil. Il laissa naître en lui la force terrifiante, exigeante et sans loi de l'essence de vie qui, en criant et hurlant, s'en alla chercher la vie chez elle. La vie s'appartenait, disait le soleil en tournant sur lui-même. - Je veux la vie ! criaient les étoiles quand Windigo partit dans le noir pour que son corps ne vît pas qu' il se tuerait lui-même.


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Au matin, Windigo compta paisiblement les scalps qui feraient de lui un guerrier redouté. Puis, il caressa d'une main tendre la peau de Petite Ourse, qui lui remit le fils que sa bravoure lui avait mérité. Windigo sentit tout l'amour des Indiens morts remplir le corps de l'enfant, qu'il appela William. Petite Ourse et Windigo mastiquaient longuement la viande, et ils devenaient plusieurs. Ils entendaient des cris dans leurs veines, des chants de gloire. La vie demandait à vivre n'importe comment. Windigo sauvait la vie de la mort et la donnait. Le Grand Esprit s'était arrêté au-dessus du tipi et dans les yeux mouvants de l'enfant. Windigo dormait quand Petite Ourse noua, au cou de l'enfant, le petit nombril séché. Ensuite, pendant que Windigo rêvait, Petite Ourse chercha les herbes simples qui les protégeraient de la maladie et de la mort.

Pendant son sommeil Windigo apprit beaucoup de secrets. L'ennemi se préparait à se venger. Mais Windigo serait vainqueur ! Il l'avait appris des pierres sacrées. Celles-ci ne savaient pas mentir, Windigo ne devait pas avoir peur.

Des plantes qu'avait cueillies Petite Ourse, Windigo tira les teintures pour préparer sa victoire. Il retira ses vêtements, barbouilla son corps de vermillon, de blanc, de noir. Il orna son front des cornes du dernier cerf abattu, s'ajusta une queue de renard, saisit son cordon de poil de porcs-épics. Il lui restait à s'agiter, à se contorsionner, à se transformer lentement en la bête au fond de lui-même. Il lui fallait devenir l'invincible carcajou, le renard rusé, l'aigle puissant,. Il lui fallait réunir en lui la rapidité du cerf et la fureur du loup, la cruauté inflexible de la nature sauvage. Il allait se porter, dans cet état, à l'attaque de l'ennemi qui venait vers lui comme une horde de bêtes furieuses. L'ennemi également transformé, par les hurlements et les danses, en une force diabolique avec laquelle il lutterait, corps à corps pour sa vie.


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Les pierres sacrées n'avaient pas menti. Windigo fut encore une fois vainqueur. Il chanta sa victoire puis redevint tranquillement lui-même. Car Windigo était bon, il veillait sur l'arbre, sur l'animal. Windigo était le fleuve où la vie coule, cascade, renverse et poursuit son cours. La nature passait en lui comme dans le sapin et l'oiseau, dans le carcajou, l'orignal ou le vison. Un seul esprit habitait Windigo, sa tribu et l'ennemi: l'esprit de la vie qui, s'il meurt ici, survit à côté. Petite Ourse regarda Windigo avec admiration et lui tendit William pour qu'il l'instruisit.

Cette année-là, Windigo eut beaucoup de peine à traverser le temps des lunes d'hiver. Les aurores boréales valsaient dans le ciel. Le froid était cassant. Le sol blanc de la forêt étincelait sous les étoiles et le Grand Esprit semblait parti au pays des morts. Windigo se sentait abandonné et avait faim. Il n'arrivait à trapper que de rares lièvres et n'avait pas abattu un seul orignal depuis le début de la saison. La tribu se décimait. Plusieurs Indiens s'étaient résolus à partir pour des territoires de chasse plus prospères. L'ennemi se rapprochait toujours.

Au conseil des Indiens on commençait à dire qu'il était temps que Windigo agisse, même si cela signifiait une autre danse de la mort. Dans son tipi, Petite Ourse, enveloppée des pieds jusqu'à la tête dans la fourrure des peaux patiemment rassemblées, attendait avec William que la colère froide du Grand Esprit (qui gouverne) ait pitié des Indiens et envoie rôder dans leur territoire quelques orignaux égarés, prêts au sacrifice. Au lieu de cela, l'ennemi se rapprochait. Windigo devenait nerveux. Dans le cercle sacré, tout le village s'était remis à danser.


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Une nuit, Petite Ourse retourna dans sa maison dans les étoiles et ne revint pas. Son scalp ornait maintenant la ceinture de l'ennemi. Longtemps Windigo chercha, à travers les aurores boréales à reconnaître dans les mânes qui y flottaient, l'âme de Petite Ourse, à deviner la vengeance que sa femme réclamait. Mais Petite Ourse se contentait de faire frissonner la peau du tipi et se refusait à parler. Car elle avait escaladé les minutes interminables des lunes, elle avait franchi le pont fragile de la chair et la rivière féroce de la vie pour atteindre son hospitalière demeure dans les constellations.

Maintenant Petite Ourse se nourrissait abondamment de fraises, nageait dans les fleuves de lumière cosmique, produisait partout, en remuant bras et pieds dans le ciel, de jolis courants colorés. Mais ses os reposaient dans la terre. Eux seuls parlaient à Windigo. Ils lui ordonnaient de semer la mort, de devenir l'ombre du soir, ils durcissaient son visage, donnaient à sa peau la rugosité de l'écorce de l'arbre. Ils le forçaient à déménager son tipi à l'écart, à inventer des incantations magiques. Et Windigo partait en guerre, furieux, rasant tout sur son passage, égorgeant hommes, femmes, enfants, sans s'arrêter, sans entendre même le vent qui, dans la nuit, portait la mort et soufflait :

- Windigo…Windigo…Windigo…

Très loin à l'ouest, l'oiseau Tonnerre descendait du ciel dans un grondement d'ailes, foudroyant l'ennemi des éclairs qui jaillissaient de ses yeux, mais ici à l'est, c'était Windigo seul qui frappait. Mais Windigo portait aussi la douceur de l'herbe en son cœur et la voyance dans la fumée épaisse de son calumet. Il écoutait tristement la nature pleurer en lui, sur son avenir. Alors il réinventait des tueries terrifiantes, incisant le corps de ses frères aussi lestement que le tronc de l'érable afin de survivre ! La nature pensait en lui, le forçant à agir, à tuer. Elle éprouvait une violente douleur, elle voyait venir le temps où, ni l'arbre, ni l'animal, ni elle-même ne sauraient plus parler à Windigo. Déjà, William, qui grandissait, maniait l'arc sacré beaucoup moins bien que son père.


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Le village ennemi avait été rasé, brûlé. Windigo, grisé de ses cris et du sang des scalps amassés, agitait encore son tomahawk, il allait encore frapper. Honda, entourée de tous les cadavres des siens, attendait figée de peur, qu'il la frappe. Mais Windigo abaissa sa hache sans l'effleurer. D'un geste il lui ordonna de se lever et de le suivre. Ce qu'elle fit.

La neige fondait et bientôt les glaces du lac se mettraient à flotter. William dormait quand Windigo fit entrer Honda dans le tipi où l'esprit de Petite Ourse venait encore de temps en temps rôder. Honda tremblait, mais elle était vivante ! Les cris du massacre la hantaient encore, mais elle était vivante ! William s'éveilla. - Voilà mon fils ! dit Windigo, les tiens ont tué sa mère. Honda ne dit rien. Ses yeux demeuraient froids.

Windigo usait de mots calmes pour compter les scalps et les victoires. Il avait l'œil paisible pour contempler sa prisonnière. Il avait l'oreille alerte pour écouter grouiller la forêt bruyante. Il avait le geste fidèle à reproduire les cercles inscrits à la grandeur de la vie : le cercle du soleil, de la lune, du lac, du tipi, de la tribu ! Avec recueillement il traçait de son orteil le plus précieux des cercles, celui qui engendre la danse du soleil et prépare l’âme à la guerre, C’est dans ce cercle magique que Windigo visionnait chacune de ses futures victoires, tandis que Honda se transformait de prisonnière en Indienne soumise. William devenait son père, sa mère, ses frères et son fils. La beauté abondait sur le corps de Honda aux nattes noires et lourdes et à la parole rare. Longtemps seul William l’entendit.


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Windigo observait Honda à la dérobée. Cette femme ne savait pas, comme Petite Ourse, courir dans les étoiles. Mais ses doigts savaient vertigineusement enfiler les colliers de wampuns, préparer les peaux, coudre les tuniques et les mocassins. Cette femme servait aussi à préparer la nourriture et à porter les paquets de Windigo quand il marchait.. En somme, elle était très utile. Windigo, en dehors de ce qui regardait la chasse ou la guerre, n’éprouvait que le besoin de lui être soumis.

Le printemps s’avança encore. Dans l’eau il y eut des poissons. Les outardes revenaient innocemment se faire tuer. Il y eut à manger pour la tribu. Honda en oubliant sa faim oublia sa rancune. Car c’est le Grand Esprit qui ordonne les guerres, qui décide qui doit mourir ou vivre. Ceux qui sont morts bravement ont maintenant atteint le pays où l’hiver ne sévit jamais, le pays des territoires de chasse bourrés de gibiers. Honda savait son père, sa mère, ses frères heureux et rassasiés. Ils ne connaîtraient plus jamais le froid, ni la faim, ni la mort. Ils avaient été braves pour vivre comme pour mourir. Le Grand Esprit les avait guidés vers lui par la force du tomahawk de Windigo et de son peuple. Le Grand Esprit avait donné Honda à Windigo pour remplacer Petite Ourse.

Windigo fut très satisfait de découvrir le changement survenu chez Honda, sa bonté désormais envers lui et William.

Le disque sacré du soleil roulait au-dessus de la forêt murmurante. Le feu de son regard réveillait la chaleur de la terre, qui devenait hantée. Les fougères, les herbes savantes, les arbres qui retiennent tout, les insectes qui sortent de leur torpeur, de même que les oiseaux qui reviennent de loin mais apprennent vite les nouvelles, rôdaient ensemble dans la nuit. Les cris de guerre, les halètements des mourants, les sifflements des flèches et les coups de tomahawk sur les têtes, tous les massacres de l'hiver revenaient habiter la noirceur, quand la chouette lançait son cri lugubre pour les appeler.


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Les Indiens s'expliquaient éloquemment toutes ces guerres douloureuses. Le mal attire le mal. La violence provoque la violence. Windigo avait été forcé de mal agir. Il avait dû se défendre. Il l'avait fait contre sa bonté. Qui, du cerf, de l'ours, du renard, de tous les animaux qui courent et pensent, dira que Windigo est cruel ? Lui qui ne s'amuse pas à la chasse mais implore l'animal abattu - et même l'arbre - de lui pardonner, et le remercie à genoux de sa mort, consentie, qui lui permettra de continuer à vivre ! Windigo dans lequel la nature palpite, passe, agit, extermine sans remords, vainc par la mort courte, l'autre mort. Windigo tue, sème la mort pour récolter la vie. La vie est l'unique but de Windigo.

L'ombre de Windigo avait couvert le dernier hiver de sang. Mais dès que l'été fut venu, Windigo retrouva son âme paisible. Son cœur n'était plus tourmenté que par la construction de son canot. Ses mains cherchaient l'écorce de bouleau, le bois de cèdre, la résine et les délicates racines de l'épinette blanche, aidées uniquement de la hache et du couteau. Windigo assemblait, avec le même instinct souverain que l'oiseau qui construit son nid, les matériaux cueillis autour de lui pour construire son canot. Ensuite, il prit son arc et ses flèches et glissa sur le lac. Honda le regarda partir et revint vers son campement où elle avait commencé à faire boucaner les lanières de viande et de poisson.

Pendant que la viande fumait, Honda cousait ou mâchait le cuir, s'activait tout en surveillant William des yeux. Autour d'eux s'agitaient dans les branches la fourrure dorée des écureuils, qui roulaient jusqu'au haut des arbres et redescendaient avec la même vertigineuse agilité.


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Après plusieurs semaines d'absence, Windigo commença à trouver sa chasse moins légère. L'inquiétude le rongeait. Aussi, il s'arrêta, posa son arc et prit sa hache. Il coupa un arbre de chacune des espèces que la forêt enfermait et bâtit un autel, qu'il entoura d'un tipi où il s'enferma pour méditer. Là, silencieux, recueilli, il alluma son calumet et fuma. La fumée l'entourait. Windigo se sentait bien. Il entrait en lui-même, rejoignait son âme mêlée à l'essence de tout ce qui vivait autour de lui, et loin de lui…il voyait Honda rire et jouer avec William. Tout allait bien au campement. Son fils et Honda n'étaient pas malades et la viande fumée les nourrirait encore longtemps. Dans le lac, le poisson frais sautait . William tirait de l'arc et Honda frappait des mains quand la flèche atteignait l'écureuil. Windigo pouvait continuer à chasser. Il regardait plus loin dans l'avenir…et voyait s'approcher Wasihu dans un nuage blanc... C'était une menace. Mais Windigo savait qu'il ne pouvait empêcher que Wasihu vint. Il lui faudrait l'affronter…le temps venu. Pour le moment il allait se remettre à chasser puisque son fils et sa femme se portaient bien. Windigo rangea sa pipe et reprit son arc. Son inquiétude s'en était allée.

deuxième cercle

Tous droits réservés. Paule Doyon. ISBN 2-89040-287-89

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