LÉGENDE
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La ville de Grand-Mère au Québec doit son nom à cette légende, racontée
ici à la façon de.... Paule
Doyon |
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- Lheure est venue, dit le bel Indien, je pars - Un instant encore fit la brune Indienne, sa jeune femme, en finissant de tresser la longue natte de ses cheveux sombres. Elle donnait lair de se presser, mais en réalité, elle y mettait tout son temps. Ses doigts bronzés luisaient dans le matin qui tâchait de se dépêtrer de ses haillons de brumes. - Je ne peux plus attendre ! répéta lIndien, le soleil monte, la brume se dissipe - Je viens ! Je viens ! reprit lIndienne de sa voix flûtée, en feignant de chercher à travers ses colliers de wampuns un objet quelle ne trouvait pas. - Je pars seul alors ! fit lIndien. - Non ! je taccompagne jusquà la rivière Elle inspecta une dernière fois la tente. LIndien, irrité, lui tira vivement le bras : - Allons ! Tu sais bien que je dois partir ! Il avait élevé la voix. LIndienne le suivit, légère et discrète, à petits pas Il était grand en avant delle, avec ses deux plumes sur ses cheveux gras. Il marchait comme un fauve. À pas feutrés. Il glissait sur la nature, on aurait dit cétait peut-être un dieu ? le dieu de la chasse, son futur mari Les arbres ne bougeaient pas de chaque côté du sentier. Leurs feuilles se taisaient. Pas le moindre petit frémissement sur son passage. Seul un écureuil osa rouler, pareil à un rayon dor, jusquau faîte dun bouleau pour les voir passer. Un oiseau cria son admiration à un moment donné. Cétait peut-être une corneille bavarde, incapable de se taire, tant elle avait trouvé lIndien beau. La rivière attendait au bout du layon. Toute bleue et muette. Pas un petit clapotement sur son bord. Que le silence de lémerveillement absolu. Le canot décorce entailla leau, qui laissa échapper des vaguelettes toutes tendres, débordantes de perles décume et de pointes dor La main cuivrée de lIndien saisit la rame. À peine assis, il glissa, irréel et dédoublé sur le paysage inversé qui montait du fond des eaux. Et la langoureuse rivière Saint-Maurice sétendait, insoucieuse, avec son petit point précieux. LIndienne, sur la rive, la guettait des yeux. Quand le soleil se coucherait, il faudrait bien que la rivière lui rende son amant. Une rivière na rien à faire la nuit dun Indien sur son dos. À midi, un souffle de vent passa, chuchota quelques mots à la rivière qui, du coup, se brouilla. Cela effaça jusquaux mirages du fond, leau se mit à boursoufler ici et là LIndienne surprit sur la berge ce qui pouvait être, soit un rire, soit un soupir. Le sable était doux et ne voulait pas que lIndienne traduisit. Les feuilles aussi murmurèrent quelque chose. Un grand oiseau battit dune aile pour signaler quil avait compris. Le vent revint. Il caressa rudement, mais caressa tout de même, le front inquiet de la femme jalouse qui épiait leau voluptueuse. Leau qui déroulait jusquà la rive les ondulations violentes de sa chevelure écumeuse. Les oiseaux saffolaient. Ils rasaient le sol en dhabiles virages aigus. LIndienne voyait filer leurs ailes sans même dévier ses yeux. Le visage impassible, elle fixait le petit point invisible au loin La rivière, sans doute, tentait de lui ravir son canot. Mais il était adroit, lIndien, son bel amoureux, il ne la laisserait pas faire ! Il survolerait les vagues, roulerait sur le tapis moutonneux, il éclaterait de rire à la face coléreuse des eaux ! La rivière aurait beau le secouer de rage, mordre de ses dents mousseuses le fragile canot, il tiendrait ! La mâchoire méchante glisserait sur le canot huileux. Quil devait être beau ! le bel Indien, son futur mari, les cheveux brillants deau et la peau couverte décume, à cheval sur son embarcation blanche, tout seul à combattre sur leau ! La pluie soudain se mit à crépiter du ciel surbaissé et noir. Tout le corps de la rivière en fut troué. Elle se tortillait avec violence. Des éclairs zigzagant comme des épées, brandissaient leurs lames tordues au-dessus delle. LIndienne, sans sourciller, assistait à lassaut. Le tonnerre faisait vibrer le sol. Des couteaux dor scalpaient, à tout instant, les cheveux gonflés de la rivière en panique. Comme il devait être beau ! le bel Indien au centre de ces flèches rougeoyantes et de ces tams-tams terrifiants. Comme il devait se sentir brave dans son canot blanc ! trempé jusquaux os par les larmes rageuses de la rivière épouvantée. La pluie cessa sec, comme une fusillade au milieu dun combat. Le tonnerre roula son artillerie lourde vers les coins inoccupés du ciel. Le soleil ouvrit à demi son il rouge et descendit se coucher sur la litière piquante et encore humide des épinettes. LIndienne, la chevelure ruisselante, la robe collée à sa peau brune, continuait de fixer de ses prunelles imperturbables la rivière qui lissait tranquillement les faux plis de ses eaux. Comme il devait être beau ! le bel Indien, dans le canot sombre, la silhouette de ses vastes bras ramant sur la robe noire de la nuit. Jour après jour, sans bouger, lIndienne attendit. Toujours son regard immobile jaugeait durement les eaux. Elle ne faisait ni un geste, ni un pas. La rivière, indiscrète, venait de temps à autre lui clapoter des choses tout bas. Mais lIndienne, sourde aux clapotages, impassible et hautaine, de son regard survolait les eaux. Comme il devait être beau ! lIndien, bientôt son mari, ramant impétueusement vers elle, les muscles tendus et les bras durcis. Ses cheveux daigle, ses yeux luisants, son corps hâlé. Et avec sur sa tête, les deux plumes dont les barbes se défaisaient dans le vent. Un oiseau parfois tentait de le lui dire le plus tendrement quil put. En modulant un peu pour que ce soit presque un chant. Mais lIndienne, sourde, demeurait là, immobile, sans regarder loiseau. Le vent essaya lui aussi avec des airs de violons, des bruissements dans les feuilles, des sifflements tordus. Mais lIndienne, sans broncher, continuait de regarder au loin... Son corps, avec le temps, durcissait. Elle ne sentait plus sur sa peau les becs durs des aigles, ni dans son être la morsure de la faim. Elle devenait rigide. Ses yeux, fixes comme la pierre, continuaient de scruter la rivière. La rivière, à ses pieds, commença à ressentir une gêne. Elle roulait gauchement ses eaux ou bien refaisait, sans raison, la même vague. Elle nosait plus demeurer calme, de crainte de refléter, avec le paysage des alentours, le corps statufié de cette femme qui obstinément fixait lhorizon. Il en fallut des jours et des nuits, des ans et des siècles, au vent pour accumuler assez dhumus et de calcaire pour enchâsser jusquà la nuque le corps de pierre de lIndienne obstinée. La rivière sen inventa des subtilités, sen forgea des raisons, pour reculer. Histoire de ne pas être témoin des rides, des entailles profondes, que sculptait cruellement sur le visage de roc de lIndienne fidèle le passage des ans. Cest pourquoi la rivière Saint-Maurice coule aujourd'hui - honteuse et les eaux basses - en retrait de la ville. Elle fait semblant dignorer que là-haut sur la colline, une grand-mère de pierre, au visage ravagé, continue de fixer de son il de calcaire un point invisible,-et comme éternel sur l'eau... |
Paule
Doyon - Tous droits réservés - 14 août 1999
les illustrations sont de Carole Doyon