Un procès...


Jacob Lefebvre était un homme bon. De cette race d' hommes bons qui disparaît rapidement sans qu'aucune mesure ne vienne freiner son extension. Alphonse Mayot était un homme rusé. De cette race prospère, bien adaptée, qui constitue une espèce qui n'est pas près de s'éteindre, tant les conditions de la vie moderne sont favorables à sa prolifération. Jacob Lefebvre et Alphonse Mayot étaient amis. Ils formaient une sorte de symbiose de la bonté et de la malignité humaines. Symbiose bénéfique, en ce qu'elle faisait passer de temps en temps, par osmose, un peu de l'essence de l'un dans l'autre, rendant ainsi les tendances profondes de  chacun un peu moins pures.

  

Jacob Lefebvre était un artiste.  Son art était ignoré de la plupart. Son art était  invisible et sentait l'huile à plein nez. Pourtant, c'était bien de l'art. Car nul mieux que lui ne savait inventer, ne savait entrecroiser, ne savait construire avec la minutie de l'artiste, la passion de l'artiste, l'exaltation  de l'artiste. Nul mieux que lui n'éprouvait, devant l'œuvre terminée, la satisfaction mitigée de l'artiste, qui admire sa création, mais éprouve devant elle la vague nostalgie d'une autre œuvre qui apparaît en filigrane à travers celle-ci, mais qu'il n'a pas su matérialiser, qui demeure pour lui seul douloureusement transparente.

Jacob Lefebvre s'était donc acharné pendant six longs mois, rêvant éveillé la nuit du travail qu'il accomplirait le lendemain. Et jour après jour, la toile huileuse sur son lit de copeaux, s'agrandissait comme une toile d'araignée, enchevêtrant ses courroies, faisant saillir ses poulies jusqu'à ce que commençât à battre, à tousser, pour finir par ronronner comme un chat heureux, le cœur tout neuf, précieux et puissant du moteur qui animait la scierie d'Alphonse !

Dans la senteur tiède de l'épinette, ballotté par la plainte vagissante des planches qui naissent, le cœur torturé de Jacob retenait une larme pour tout ce qui aurait pu, dans ce monument gigantesque et vibrant,  être mieux construit.

 

Alphonse Mayot était un financier. Pour lui la vie se situait dans une autre dimension, présentait une autre figure, aboutissait à une chose bien concrète : l'argent. Et cela était connu de tous. Il ne croyait pas qu'il fût indispensable de posséder l'argent, mais qu'il suffisait plutôt que les autres crussent que vous le possédiez. Alphonse Mayot usait de son don de la parole. Il bâtissait avec les mots des constructions si solides, que pour fou passait celui qui osait ne pas y croire. Ses histoires avaient l'air plus vraies que vraies. Et quiconque l'écoutait s'émerveillait de la facilité avec laquelle cet homme avait édifié sa fortune.

Alphonse admira sans restriction l'œuvre terminée de son ami, lui serra chaleureusement la main, et ce fut tout. Un artiste peut vivre longtemps de la seule satisfaction d'un ouvrage achevé. Personne n'ignore qu'un  travail bien fait en lui-même porte sa récompense.  Bien sûr il avait promis à Jacob plus que sa béate admiration, mais cela viendrait en temps et lieu. Il devait d'abord échanger sa Chrysler pour une Cadillac  et offrir à sa femme la maison  à laquelle elle rêvait.  Bien sûr que cela viendrait ! Jacob devait se montrer patient, savoir attendre. Il le paierait ! Hier, il avait acheté encore un nouvel immeuble. Une  transaction plus  urgente que celle de verser son dû à un ami, un ami de si longue date !

Jacob Lefebvre devenait silencieux. D'un silence qui  plaisait à Alphonse Mayot. Mais Jacob Lefebvre devenait de plus en plus silencieux. Et plus il devenait silencieux, plus Alphonse Mayot devenait loquace.

Un matin Jacob Lefebvre se leva exaspéré. Il glissa son cœur d'artiste sous son lit.   Et ses jambes glacées le conduisirent tout droit chez Maître Bernard.

En entrant dans le cabinet de Maître Bernard d'abord il ne vit qu'un nuage de fumée qui le fit tousser. Puis, peu à peu il commença à distinguer la pipe de Maître Bernard, puis le visage, signé d'une petite moustache noire, de l'avocat. Il s'assit doucement sur la chaise qui attendait justement qu'il vînt. Et il bafouilla :  - Je viens pour une affaire…une affaire…de…c'est embêtant, parce qu'il s'agit d'un ami…

Il attendait une espèce d'encouragement à parler de la part de Maître Bernard, mais l'avocat courbé sur  son bureau continuait d'écrire tout comme lorsque Jacob était entré. L'avait-il seulement vu ? se rendait-il compte de la présence d'un client en face de lui ? Jacob toussota un peu et poursuivit : - Une affaire bête…difficile…j'ai travaillé pour lui…il ne veut pas me payer…c'est embêtant…je dois vivre… j'ai besoin d'argent…j'hésite…

Maître Bernard conservait son air absent. Il paraissait absorbé par un travail autrement  plus important que les soucis de Jacob. De temps en temps il disparaissait entièrement derrière son écran de fumée, et n'eût été la senteur âcre qui lui irritait la gorge et le poussait à faire des efforts inouïs pour s'empêcher de tousser sans arrêt, Jacob aurait cru, plutôt qu'en la présence réelle de Maître Bernard  devant lui, en la présence d'un fantôme d'avocat avec lequel il lui était impossible de communiquer sans  l'aide d'un médium !

Par une sorte de réflexe inexplicable, cette troublante vision força la main de Jacob à aller farfouiller dans sa poche droite, d'où il retira un billet de vingt dollars qu'il déposa sur le sous-mains de Maître Bernard. D'une façon aussi inexplicable que le réflexe de la main de Jacob, la bouche de l'avocat s'ouvrit et prononça d'une voix à peine intelligible :
- krrrccc…un salaire…krrrccc…ne se perd…krrrccc pas…   Il allait peut-être ajouter quelque chose si la sonnerie du téléphone n'avait à ce moment précis exigé qu'il  décrochât l'appareil :

- Bonjour cher ami ! dit-il d'une voix que Jacob n'aurait pas cru pouvoir s'éclaircir à ce point. Si ça va ? très bien Maître Rolland. Mon rhumatisme ?… de simples courbatures… j'ai dû m'étirer un tendon en poussant le canot à l'eau…une vraie belle partie de pêche en effet… le golf ? cet après-midi ? Bien ! dans une heure ? ça va, fit-il, en glissant prestement le billet de banque de Jacob dans un tiroir. Oh oui ! en pleine forme…température idéale…un rien de vent…Non ? pas vrai ? vraiment ?  eh bien, félicitations mon vieux ! moi ? oh lentement… mais ça va aller… c'est ça, à tout à l'heure, au revoir !

Maître Bernard raccrocha. Et le récepteur du téléphone semblait avoir aspiré toute sa voix, il ne lui en resta qu'un filet pour assurer Jacob que, s'il revenait dans une semaine, tout s'arrangerait au mieux. Il nota le nom et l'adresse d'Alphonse Mayot et confirma faiblement qu'il s'occuperait de l'affaire.

Jacob sortit. Il marcha précipitamment jusque chez lui où l'attendait son cœur tourmenté par l'absence.  

 La semaine suivante Jacob se présenta de nouveau chez Maître Bernard. Cette fois son cœur d'artiste

avait insisté pour le suivre. Il avait même juré, pour que Jacob consente à  l'amener, de demeurer coi tout au long de l'entrevue. Il tint sa promesse, mais ne put s'empêcher de pincer fortement Jacob quand il vit que, pour obliger la statue immobile du corps de Maître Bernard à s'animer, Jacob déposait sur le sous-main de l'avocat le  double de ce qu'il avait dû déposer à la première  visite. Ensuite, narquois, il écouta Jacob  dicter à  Maître Bernard la  lettre que ce dernier aurait dû  avoir écrite à Alphonse, mais qu'il avait négligé  d'écrire, parce qu'il avait oublié ce pourquoi Jacob désirait qu'il écrivit à son ami.

Après cette seconde visite, Jacob se trouva si accablé, si préoccupé, qu'il n'eut plus le loisir, ni même la pensée d'interdire quoi que ce soit à son cœur. C'est librement, selon son bon plaisir, que ce dernier le suivait ou ne le suivait pas chez l'avocat. Parfois le cœur demeurait à la maison. Préférant ne pas voir Jacob déposer toujours plus d'argent sur le sous-main de Maître Bernard, comme si à chaque visite l'avocat acquérait une sorte d'immunité et qu'il fallait augmenter chaque fois la quantité de billets pour qu'il consente à s'animer.

 Parfois aussi le cœur suivait, rien que pour rappeler à Jacob comme cela était triste que, sans qu'il l'ait  voulu, il soit en train de mener Alphonse vers un procès… Quelquefois, tout juste comme le cœur de Jacob allait lui signaler l'ironie qui faisait que le défenseur d'Alphonse se trouvait à être l'ami intime de son propre avocat, Maître Bernard ouvrait la bouche pour déclarer : qu'un salaire ne se perd jamais ! que c'était là une cause gagnée d'avance. Mais souvent aussi, juste à ce moment là, Maître Rolland, par le truchement du téléphone, s'introduisait dans la pièce et la désinvolture avec laquelle il projetait devant les yeux de Jacob les images d'après-midi passées à arpenter les terrains de golf, ou à drainer de leurs ombles tous les ruisseaux du Canton, soulignait à Jacob que, vue  du cabinet de Maître Rolland, la cause de son ami paraissait aussi sûre que la sienne !

 Un soir que Jacob était sorti dans la rue pour faire prendre l'air à son cœur, alors qu'il allait doucement pendant que son cœur derrière lui s'attardait devant chaque bistro, qui lui rappelait de joyeuses soirées passées en compagnie d'Alphonse, il aperçut celui-ci qui venait lentement. Tellement lentement que Jacob en fut intrigué. Il constatait que la tête de son ami pendait par devant avec une telle mollesse, qu'il craignait qu'elle roule sur le ciment et se fracasse devant lui sur le sol ! Effrayé, Jacob rappela son cœur en vitesse et tous les deux, jambes à leur cou, se précipitèrent, malgré l'heure, sans rendez-vous, chez Maître Bernard.

 Jacob franchit les escaliers, déchira l'écran de fumée, et devant Maître Bernard, sans déposer un sous sur le sous-main, déclara vertement :

- Il faut arrêter ça ! Il faut arrêter ça ! ça ne peut pas continuer !  Maître Bernard, paisiblement fit jouer sur ses dents le tuyau de sa pipe…regarda Jacob un moment puis, répondit : - Comme vous voudrez mon ami…vous pouvez retirer l'affaire n'importe quand…du moment que vous consentez à acquitter les frais…

- Mais quels frais ? fit Jacob, étonné que Maître Bernard eût déjà oublié les nombreux dollars qu'avait absorbés le sous-mains…

- Eh bien…mes honoraires, jusqu'ici vous n'avez versé que des acomptes…il y a aussi, bien entendu, ceux de Maître Rolland…si vous êtes disposé à payer tout cela… nous abandonnerons la poursuite… 

Alors le cœur de Jacob se mit à pleurer.  Jacob avait travaillé six longs mois sans recevoir de salaire.  Il avait versé à Maître Bernard toutes ses économies. Il ne lui restait plus un sou pour empêcher que la tête de son ami tombât…

 Maître Bernard tenta de le réconforter, il le caressa : - Vous êtes un bon cœur…mais il ne faut pas mêler l'amitié et les affaires¸vous ne faites que réclamer votre dû ! tout cela est juste ! un salaire ça ne se perd pas. Croyez-moi mon ami, rentrez chez vous et n'y pensez plus…laissez agir la loi. Elle est là pour protéger les honnêtes citoyens comme vous…allez ! je porterai les frais de cette visite sur le compte final. Allez, allez mon ami… 

Jacob sortit. À partir de ce jour-là le cœur de Jacob, somnolent ou complètement éveillé, battait à travers des cauchemars. Il voyait la tête de son ami Alphonse rouler, rouler vers la rivière où deux énormes brochets, dont l'un arborait la moustache de Maître Bernard et l'autre la toque de Maître Rolland, l'attendaient, la gueule ouverte, pour la dévorer. 

Jacob ne mangeait plus et il maigrissait. Il maigrit tellement qu'il parvint à entrer n'importe où par des portes à peine ouvertes. C'est ainsi qu'il put surprendre des conversations qui ne lui étaient pas destinées. Il apprit qu'Alphonse ne possédait ni immeuble, ni maison, que sa Chrysler avait disparu dans le chapeau des  sociétés de crédit comme le lapin dans le chapeau de l'illusionniste. Il découvrit Alphonse dans une ferme  délabrée où deux vaches maigres¸un cheval et un chien constituaient l'unique richesse.

Il surprit Maître Bernard et Maître Rolland qui se serraient cordialement la main avant le procès. Il comprit à l'orchestration savante de leurs regards, de leurs gestes, de leurs sourires, que sa cause et celle de son ami ne représentaient pour eux qu'un genre de terrain de golf, où le plus habile recevrait  les félicitations de l'autre pour sa performance...

Après le procès, devant la cellule d'Alphonse, le cœur de Jacob lourdement bondissait… - Pourquoi… pourquoi Alphonse avoir tant parlé… sans jamais rien dire ? - Je …je ne sais pas…je ne sais pas… répétait la tête sans expression d'Alphonse, je ne sais pas...

Des  mains d'Alphonse, amarrées aux barreaux,  coulaient une pauvre ferme¸ deux vaches efflanquées, un mauvais cheval et un chien qu'on entendait aboyer  de loin…et on apercevait, fuyant avec, les deux  silhouettes noires des avocats…

        Devant ce tableau  terminé, Alphonse et Jacob se serrèrent tristement la main…

tous droits réservés - Paule Doyon - 2004
nouvelle déjà publiée dans Écrits du Canada, no 37


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