En hommage à tous les poètes disparus dont les écrits demeurent

CES VOIX DU SILENCE


 

Ils ont traversé les feuillages de mille automnes
où les arbres étaient autant de néants muets
ils ont marché dans des sentiers de métal
les poètes dont les mots parfois pleuraient

Des oiseaux nés d'une étrange lumière
effleuraient leur âme au seuil du réel
debout dans la conscience des jours
au centre de la dureté des choses
plus éblouissants que la nudité
dans les herbes de la lenteur
ils luisent comme des larmes
dans la profondeur de l'ombre

Leurs mots-mémoires
sur des feuilles obscures
abritent leur souffle nu
oscillent pareil à un chant



 

Leur pensée est une blessure
à l'arbre de la douceur
leur mort luit dans l'ombre lumineuse
sur les nervures de chacun de nos fronts

De la source transparente
ils ont cueilli le mot qui dort
éveillé la parole de solitude
dans le silence de la blancheur
le vide l'espace d'argile
où leur corps d'eau respire
une pensée pure comme l'univers

Chaque fois que le vent sur la mer
concentre son haleine de soie
dans la chambre petite d'une âme
un poète naît
il dérobe le silence à l'eau vaine du futur
il éclaire les désirs leurs somptueuses splendeurs
pour lui la plus petite faute incline l'avenir



 

Tout l'univers est une ivresse de frissons
de bruits imperceptibles
dans les vastes mouvements de leurs mots

Ils agitent l'espace
font dévier les images de la lumière tranquille
derrière les persiennes des yeux
le monde devient un torrent d'ombres
où leur corps rassemble feu

L'amour et son univers tremblent d'obscurité
tant de jours tant de nuits où le soleil dort
sur une terre ignorante

Mais les mots des poètes
pareils aux cris de mille oiseaux
dilatent les pupilles du soleil
ouvrent la matière endormie
et sa conscience immergée



 

Au plus profond du sommeil du monde
les poètes tissent leur toile
leur substance d'ombre sur les mots
avec des mains occultes ils déchirent la matière
et le temps dépasse le corps
le néant transparaît avec tous ses tremblements
sa pluie indéfinissable
vestige de l'espace vide
l'œil est ébloui par la flamme sourde
des formes subsistent
cisèlent les lignes noueuses de l'éternité
là où la réalité affleure
légère rumeur d'argile

Dans la pénombre inépuisable
ils ne sont plus 
que des actes irisés des capillaires du désir
une espèce de feu froid en eux
naît de la présence aveuglante
vibrante musique métallique

Leurs mots triomphent du silence
obscurs ils jaillissent du cercle de la lenteur
éblouissent la pensée



 

Le vide devient une substance
sa saveur attire l'être
dans une ondulation transparente
une fenêtre ouverte sur le vertige

Leur âme est une auréole
sa porte virtuelle libère de l'instant
ses mots malgré leur distance
éclairent nos mouvements
parfois le silence ou l'indolente sagesse
d'un néant muet

Dans l'espace originel transparent
les poètes violent la distance
qui sépare le mouvement de l'immobilité
dans une lumière ombreuse
leur regard trempe

Là où le temps cristallise les mots
en pure essence
transforme l'instant de son mystère



 

Une ombre se pose sur leurs paroles 
emprisonne des fantômes
un destin d'où jaillit le néant
CELUI de toutes les demeures s'étend
dans la lumière voyageuse se matérialise en espace
les pensées viennent briller sur les choses

Demain nous saurons que les mots
n'étaient pas le poète
ni sa vision qui faisait vibrer l'avenir
notre conscience deviendra un grand espace 
dans la pureté unique d'une terre nouvelle
un monde rond dans la lumière paisible
des persiennes ouvertes



 

Nous sommes des enfants
que la conscience enivre
affolés de son trop grand silence
les poètes alourdissent notre regard
où salivent leurs images

Au-delà de tous les poèmes
les actes d'amour nourrissent la terre
la féconde d'illusions
succédané de l'œil ouvert

Devançant la soif infinie de l'univers
Les poètes engendrent des mots
pour combler le vide d'une substance dense
ils lézardent les désirs obscurs
nés d'un néant inconnaissable



 

Leur corps habite l'ombre là où est le mal
ils traversent la vague
qui submerge la clarté du repos
ils atteignent le fond
la ligne scintillante
derrière laquelle les mystères
prennent des airs innocents

Si nos doigts pouvaient toucher l'aube
nous saurions le poids
que portent nos corps d'eau
au fond de nous nous remonterions 
comme les poètes avec les marées 
jusqu'à la ligne protectrice
face au miroir de l'univers
nous verrions notre être vrai



 

Dans la placidité du temps
l'éternité se fait muette
sourd l'homme doit attendre
l'ouverture par où l'âme passe une seule fois
mais il a peur de la lumière plus que de son ombre
où murmurent de silencieux mystères

Si nous suivons les pas des poètes
sans nous égarer dans la noirceur du sommeil
nous retrouverons le refuge
où leur regard s'abrite où leurs pistes
se confondent avec l'invisible incandescent

Sans nous noyer dans la solitude fluide
îles blanches de feuillages nous pourrons être
autre chose qu'une pulsation tranquille
où un rien qui s'écoule...



 

Ainsi recouvert d'espace s'effacera la distance
entre ce qui s'ouvre en nous
et les nébuleuses d'un passé demeuré intact

Le silence reprend le contour des mots
l'expérience indicible du poème
corrige les invisibles ombres
les angles trop vives de l'absence

Comme si rien ne manquait aux poètes
dans ce coin d'un monde incandescent
où leurs ombres caressent le langage
se meuvent dans les herbes blanches
d'une mer amoureuse d'infini



 

Nous ignorants de tant d'immensité
dans la splendeur de l'ombre magnifique
désemparés de notre regard qui tremble
nous sombrons dans le poème lumineux
le refuge où les poètes murmurent

Tout nous semble nu
là où leurs désirs s'inclinent
dans la placidité d'images endormies
notre regard se perd ou parfois dessine
les antennes d'un animal inconnu

C'est alors que nous savons que tout existe
dans le jardin permanent de la mémoire occulte
submergé et fidèle au temps
ce qui n'est pas encore attend d'être

 

 

Les mots ouvrent leurs portes scellées
l'essence du réel transparaît
étincelle par intervalles puis s'éteint
L'univers redevient obscur

Voici que les poètes sont engloutis
dans le lointain d'un univers compact
où brûlent leurs ombres
un incendie posthume
un écho qui vacille dans le délire du temps

Parfois des vestiges de lumière
se détachent de l'argile du néant
une ligne d'eau de son fond transparaît
un espace inviolé d'où surgissent les mots

 

 

Les poètes y cueillent les secrets du sommeil
découvrent la rondeur des étoiles
dans la danse de leur regard
le monde devient diaphane
la terre nubile respire à pleine voix

Le rythme de l'univers se brise
à la rumeur de leurs mots
leurs espaces incompris transforment l'air
en ondulations fluides suaves et violentes

Si un poète meurt 
l'harmonie du monde se délite 
au faîte de la transparence
son corps de délire devient une fenêtre claire
un poids lucide dans un abîme de bleu
e

 

 

Ses mots demeurent
ce qui enflamme le souffle du temps
où frémissent nos âmes de feuilles sombres

La géométrie des poèmes 
rouille la transparence de l'espace
les lignes du silence y tremblent
prolongent jusqu'au fond de l'abîme
les vestiges de nos frémissements

Dans la neutralité du vide
s'inscrivent les figures vivantes des poètes
nonchalantes dans leurs contours
elles relient l'éternité à son désir

 

 

Nous ne pouvons pour toujours
garder secrètes les pensées
qui glissent des lignes
la mousse sur les mots
recouvre une surface limpide
le mal y apparaît
à peine une forme vague de blessure

Au-delà de nous mêmes
les paroles nous attendent
dans la profondeur à la densité extrême
elles s'ouvrent s'écoulent hors du néant radieux
surprennent dans le silence de leur pénombre
les corps endormis

L'âme incandescente des poètes
Brûle le silence intérieur 
des points d'ombre des archipels émergent

entourent les mots de leurs flammes sombres
rien ne bouge dans les débris 
l'être est nu et son cœur bat dans l'immobilité

 

 

Le mouvement des heures est une lumière
le temps la traverse en syllabes de feu
tout brûle sur la terre sombre
les blessures les herbes les pierres
le poète comme une boussole
conduit l'étoile jusqu'aux veines de l'océan
dans l'abîme son sang translucide éclaire
les jarres secrètes où les mots se cachent

Des mots très anciens
une mélodie que le sommeil secrète
dans l'obscurité d'une lumière informe
le poète façonne les images que la parole habite

Le réel n'est pas vrai tant que nous sommes
nos actes ont encore l'arôme des désirs
si seulement nous lisions les poètes
pour raviver ce qui en nous s'est perdu
les mots s'évaderaient de leur peau jaunie
nous avancerions sur la mer scintillante
jusqu'où la source est une vague immobile



 

Nous traverserions les champs
de pierres incestueuses
avec la lenteur du grain de sable dans le sablier
au plus profond du sommeil
le temps accroîtrait notre patience
pour gravir jusqu'au bord
le versant incandescent de l'être...


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