publié dans En Vrac, no.41-1989

Biographie rêvée...

 

    Je suis née un jour de pluie. Et c'était un dimanche. Je m'en souviens, car je pleurais...

Et ce n'était pas à cause de la pluie. Mais parce que j'étais née sur cette Terre affreuse. 

Ensuite, il y eut un grand brouillard et j'oubliai tout...


   Il ne faut pas penser pour vouloir vivre. S'il arrive que l'on pense, c'est qu'on est bien 

près de mourir. La vie est innocence, plus pure qu'une fille nue. Moi, je voudrais être 

Pessoa qui, lui, fut un vrai poète. Lautréamont aussi, mais il plagiait. Parfois, je rêve 

d'assassiner un éditeur ou deux... ou d'habiter une planète où il n'y aurait pas de portes. 

Où seraient interdits les grands massacres des livres qu'on publie.


   Je voudrais être née un jour de soleil et,  jusqu'à l'impossible, sur une de ces planètes 

où jamais personne ne parle d'astrologie. Je voudrais croire que je rêve. Que cette vie 

est le cauchemar d'une autre. Et que c'est dans la mort que je vais m'éveiller. Que je rirai 

bien alors de mes peurs du sommeil et de l'angoisse de vivre près des portes fermées.


   Alors j'aurai sur une Terre splendide, le bonheur de vivre à côté de Pessoa. Nous 

nous serons connus quelque part dans un rêve, entre deux cauchemars, que par pudeur 

nous ne nous raconterons pas. Je le laisserai, lui, corriger mes phrases. Dans le port de 

ses odes maritimes il me fera voir chacun de ses navires. Et nous parlerons ensemble de 

partir, dans une de ces gares où ses poèmes attendent. Peut-être irons-nous jusqu'au 

bureau de tabac, dire au patron que nous ne fumerons plus. Et la fumée de la vie nous 

débarrassera de l'odeur de se battre et de perdre toujours.


   Tranquillement nous irons dormir aux pieds du gardeur de troupeaux et plus jamais 

Pessoa ne dira qu'il ne fut pas aimé. Ensemble nous marcherons sous la pluie, sans 

qu'aucune de nos pensées nous dérangent. Nous verrons Alberto Caeiro, et Alvaro de 

Campos de temps en temps. Un soir par-ci, par-là, nous irons chez Ricardo Reis et 

nous saurons que la vraie vie est dans nos livres, que nous aurons écrits sur une planète 

fragile où nos pas ne laissaient pas de traces à l'instant où nous passions.


   Trop triste, de ne pas voir que nous étions séparés, un jour par hasard  je t'ai lu - et 

j'ai crié ton nom sur cette planète. Mais j'étais trop loin pour que tu m'entendes. J'ai 

traversé le temps jusqu'à Lisbonne. Mais ce n'était pas assez, tu étais déjà mort. Dans 

l'avion tu ne pouvais pas être, toi le gardeur de pensées dans les champs de l'univers.


   J'aurais voulu sur ta tombe laisser parler les fleurs. Mais je sais que tu sais, que les 

fleurs ne parlent pas. Les fleurs ne sont que des fleurs... alors les restes de Pessoa ne 

sont que des restes... Je suis partie ailleurs pour te retrouver. Là où tu es, sous chacune 

de tes phrases. Et tu m'as dit tant de choses que j'en fus éblouie.


   Toi qui ne fus pas aimé, tu fus le plus grand séducteur. Car tu peux maintenant 

 « croquer la Terre entière ». Pourquoi suis-je née un jour de pluie ? bien moins beau 

qu'un jour de soleil. Pourquoi avoir existés tous les deux ? Puisque tu portais déjà en toi 

« tous les rêves du monde ». 


Mais qui est Fernando Pessoa ?

 

 

Fernando Pessoa
« je ne suis rien »

Poète portugais, né à Lisbonne le 13 juin 1888 et décédé le 29 novembre 1935. Poète médium, il s'était créé une coterie de personnages imaginaires à qui il attribua la partie la plus importante de sa poésie. Alberto Caeiro, Alvaro de Campos et  Ricardo Reis sont ses hétéronymes les plus connus. Il est un phénomène étrange dans la littérature et est souvent considéré comme le plus grand poète du siècle. Son plus célèbre poème est « le bureau de tabac ». Il a écrit aussi des odes maritimes et même s'il ne voyageait pas, il a rêvé souvent des gares... Fernando Pessoa, avec des mots très simples, élabore une philosophie très profonde, celle d'un poète « humain des pieds à la tête ».

Quelques extraits de son oeuvre:

     Le gardeur de troupeaux

Jamais je n'ai gardé de troupeaux
mais c'est tout comme si j'en gardais
Mon âme est semblable à un pasteur,
elle connaît le vent et le soleil
et elle va la main dans la main avec les Saisons
suivant sa route et l'œil ouvert
Toute la paix d'une nature dépeuplée
auprès de moi vient s'asseoir
Mais je suis triste ainsi qu'un coucher de soleil
est triste selon notre imagination
quand le temps fraîchit au fond de la plaine
et que l'on sent la nuit entrer
comme un papillon par la fenêtre

Mais ma tristesse est apaisement
parce qu'elle est naturelle et juste
et c'est ce qu'il doit y avoir dans l'âme
lorsqu'elle pense qu'elle existe
et que des mains cueillent des fleurs à son insu

D'un simple bruit de sonnailles
par-delà le tournant du chemin
mes pensées tiennent leur contentement.
Mon seul regret est de les savoir contentes,
car si je ne le savais pas
au lieu d'être contentes et tristes,
elles seraient joyeuses et contentes

Penser dérange comme de marcher sous la pluie
lorsque s'enfle le vent et qu'il semble pleuvoir plus fort

Je n'ai ni ambition ni désirs.
Être poète n'est pas une ambition que j'ai,
c'est ma manière à moi d'être seul.

Et s'il m'advient parfois de désirer
par imagination pure, être un petit agneau
(ou encore le troupeau tout entier
pour m'éparpiller sur toute la pente
et me sentir mille choses heureuses à la fois)
c'est uniquement parce que j'éprouve ce que j'écris au
coucher du soleil,
ou lorsqu'un  nuage passe la main par-dessus la lumière
et que l'herbe est parcourue des ondes du silence.

Lorsque je m'assieds pour écrire des vers,
ou bien, me promenant par les chemins et les sentiers,
lorsque j'écris des vers sur un papier immatériel,
je me sens une houlette à la main
et je vois ma propre silhouette
à la crête d'une colline,
regardant mon troupeau et voyant mes idées,
ou regardant mes idées et voyant mon troupeau
et souriant vaguement comme qui ne comprend ce qu'on dit
et veut faire mine de comprendre.

Je salue tous ceux qui d'aventure me liront,
leur tirant un grand coup de chapeau
lorsqu'ils me voient au seuil de ma maison
dès que la diligence apparaît à la crête de la colline
Je les salue et je leur souhaite du soleil,
et de la pluie, quand c'est de la pluie qu'il leur faut,
et que leurs  maisons possèdent
auprès d'une fenêtre ouverte
un siège de prédilection
où ils puissent s'asseoir, lisant mes vers.
Et qu'en lisant mes vers, ils pensent
que je suis une chose naturelle-
par exemple, le vieil arbre
à l'ombre duquel, encore  enfants
ils se laissaient choir, las de jouer,
en essuyant la sueur de leur front brûlant
avec la manche de leur tablier à rayures.

(extrait de Le Gardeur de troupeaux d' Alberto Caeiro)
 
 
 

«Je suis l'Argonaute des sensations vraie

À l'Univers j'apporte l'Univers

        Parce que j'apporte à l'Univers

l'Univers lui même.»

 


Je porte en mon cœur
comme dans un coffre impossible à fermer tant il est plein
tous les lieux que j'ai hantés,
tous les ports où j'ai abordé,
tous les paysages que j'ai vus par des fenêtres
ou des hublots,
ou des dunettes, en rêvant
et tout cela, qui n'est pas peu, est infime au regard
de mon désir

(extrait de passage des heures, de Alvaro de Campos)
 
 
 

Si je meurs jeune
Sans pouvoir publier un seul livre
sans voir l'allure de mes vers noir sur blanc,
je prie, au cas où l'on voudrait s'affliger sur mon compte,
qu'on ne s'afflige pas,
S'il en est ainsi advenu, c'était justice

Même si mes vers ne sont jamais imprimés,
ils auront leur beauté, s'ils sont vraiment beaux.
Mais en fait ils ne peuvent à la fois être beaux et rester
inédits,
car les racines peuvent bien être sous terre,
mais les fleurs fleurissent à l'air libre et à vue.
Il doit en être ainsi forcément; nul ne peut l'empêcher.

Si je meurs très jeune, écoutez ceci:
je ne fus jamais qu'un enfant qui jouait,
je fus idolâtre comme le soleil et l'eau
d'une religion ignorée des seuls humains.
Je fus heureux parce que je ne demandai rien,
non plus je ne trouvai qu'il y eût d'autre explication
que le fait pour le mot explication d'être privé de tout
sens

(.........)

Une fois j'aimai, et je crus qu'on m'aimerait,
mais je ne fus pas aimé.
Je ne fus pas aimé pour l'unique et grande raison
que cela ne devait pas être,

Je me consolai en retournant au soleil et à la pluie
et en m'asseyant de nouveau à la porte de ma maison.
Les champs, tout bien compté, ne sont pas aussi verts pour
  ceux qui sont aimés
que pour ceux qui ne le sont pas.
Sentir, c'est être inattentif.

(extrait de le Gardeur de troupeaux)

 


 

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