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Je suis née un jour de pluie.
Et c'était un dimanche. Je m'en souviens, car je pleurais...
Et ce n'était pas à cause de la pluie. Mais parce que j'étais née sur cette
Terre affreuse.
Ensuite, il y eut un grand brouillard et j'oubliai tout...
Il ne faut pas penser pour vouloir vivre. S'il arrive que l'on pense, c'est qu'on est bien
près de mourir. La vie est innocence, plus pure qu'une fille nue. Moi, je voudrais être
Pessoa qui, lui, fut un vrai poète. Lautréamont aussi, mais il plagiait. Parfois, je rêve
d'assassiner un éditeur ou deux... ou d'habiter une planète où il n'y aurait pas de portes.
Où seraient interdits les grands massacres des livres qu'on publie.
Je voudrais être née un jour de soleil et, jusqu'à
l'impossible, sur une de ces planètes
où jamais personne ne parle d'astrologie. Je voudrais croire que je rêve. Que cette vie
est le cauchemar d'une autre. Et que c'est dans la mort que je vais m'éveiller. Que je rirai
bien alors de mes peurs du sommeil et de l'angoisse de vivre près des portes fermées.
Alors j'aurai sur une Terre splendide, le bonheur de vivre à côté de Pessoa. Nous
nous serons connus quelque part dans un rêve, entre deux cauchemars, que par pudeur
nous ne nous raconterons pas. Je le laisserai, lui, corriger mes phrases. Dans le port de
ses odes maritimes il me fera voir chacun de ses navires. Et nous parlerons ensemble de
partir, dans une de ces gares où ses poèmes attendent. Peut-être irons-nous jusqu'au
bureau de tabac, dire au patron que nous ne fumerons plus. Et la fumée de la vie nous
débarrassera de l'odeur de se battre et de perdre toujours.
Tranquillement nous irons dormir aux pieds du gardeur de
troupeaux et plus jamais
Pessoa ne dira qu'il ne fut pas aimé. Ensemble nous marcherons sous la pluie, sans
qu'aucune de nos pensées nous dérangent. Nous verrons Alberto Caeiro, et Alvaro de
Campos de temps en temps. Un soir par-ci, par-là, nous irons chez Ricardo Reis et
nous saurons que la vraie vie est dans nos livres, que nous aurons écrits sur une planète
fragile où nos pas ne laissaient pas de traces à l'instant où nous passions.
Trop triste, de ne pas voir que nous étions séparés, un jour par
hasard je t'ai lu - et
j'ai crié ton nom sur cette planète. Mais j'étais trop loin pour que tu m'entendes. J'ai
traversé le temps jusqu'à Lisbonne. Mais ce n'était pas assez, tu étais déjà mort. Dans
l'avion tu ne pouvais pas être, toi le gardeur de pensées dans les champs de l'univers.
J'aurais voulu sur ta tombe laisser parler les fleurs. Mais je sais que tu sais, que les
fleurs ne parlent pas. Les fleurs ne sont que des fleurs... alors les restes de Pessoa ne
sont que des restes... Je suis partie ailleurs pour te retrouver. Là où tu es, sous chacune
de tes phrases. Et tu m'as dit tant de choses que j'en fus éblouie.
Toi qui ne fus pas aimé, tu fus le plus grand séducteur. Car tu peux maintenant
« croquer la Terre entière ». Pourquoi suis-je née un jour de
pluie ? bien moins beau
qu'un jour de soleil. Pourquoi avoir existés tous les deux ? Puisque tu portais déjà en toi
« tous les rêves du monde ».
Mais qui est
Fernando Pessoa ?
Fernando Pessoa
« je ne suis rien »
Poète portugais,
né à Lisbonne le 13 juin 1888 et décédé le 29 novembre 1935. Poète
médium, il s'était créé une coterie de personnages imaginaires à
qui il attribua la partie la plus importante de sa poésie. Alberto
Caeiro, Alvaro de Campos et Ricardo Reis sont ses hétéronymes
les plus connus. Il est un phénomène étrange dans la littérature et
est souvent considéré comme le plus grand poète du siècle. Son plus
célèbre poème est « le bureau de tabac ». Il a écrit aussi des odes maritimes et même s'il ne voyageait pas,
il a rêvé souvent des gares...
Fernando Pessoa, avec des mots très simples, élabore une philosophie
très profonde, celle d'un poète « humain des pieds à la tête ».
Quelques
extraits
de son oeuvre:
Le
gardeur de troupeaux
Jamais
je n'ai gardé de troupeaux
mais c'est tout
comme si j'en gardais
Mon âme est
semblable à un pasteur,
elle connaît le
vent et le soleil
et elle va la
main dans la main avec les Saisons
suivant sa route
et l'œil ouvert
Toute la paix
d'une nature dépeuplée
auprès de moi
vient s'asseoir
Mais je suis
triste ainsi qu'un coucher de soleil
est triste selon
notre imagination
quand le temps
fraîchit au fond de la plaine
et que l'on sent
la nuit entrer
comme un
papillon par la fenêtre
Mais
ma tristesse est apaisement
parce qu'elle
est naturelle et juste
et c'est ce
qu'il doit y avoir dans l'âme
lorsqu'elle
pense qu'elle existe
et que des mains
cueillent des fleurs à son insu
D'un
simple bruit de sonnailles
par-delà le
tournant du chemin
mes pensées
tiennent leur contentement.
Mon seul regret
est de les savoir contentes,
car si je ne le
savais pas
au lieu d'être
contentes et tristes,
elles seraient
joyeuses et contentes
Penser
dérange comme de marcher sous la pluie
lorsque s'enfle
le vent et qu'il semble pleuvoir plus fort
Je
n'ai ni ambition ni désirs.
Être poète
n'est pas une ambition que j'ai,
c'est ma manière
à moi d'être seul.
Et
s'il m'advient parfois de désirer
par imagination
pure, être un petit agneau
(ou encore le
troupeau tout entier
pour m'éparpiller
sur toute la pente
et me sentir
mille choses heureuses à la fois)
c'est uniquement
parce que j'éprouve ce que j'écris au
coucher du
soleil,
ou lorsqu'un
nuage passe la main par-dessus la lumière
et que l'herbe
est parcourue des ondes du silence.
Lorsque
je m'assieds pour écrire des vers,
ou bien, me
promenant par les chemins et les sentiers,
lorsque j'écris
des vers sur un papier immatériel,
je me sens une
houlette à la main
et je vois ma
propre silhouette
à la crête
d'une colline,
regardant mon
troupeau et voyant mes idées,
ou regardant mes
idées et voyant mon troupeau
et souriant
vaguement comme qui ne comprend ce qu'on dit
et veut faire
mine de comprendre.
Je
salue tous ceux qui d'aventure me liront,
leur tirant un
grand coup de chapeau
lorsqu'ils me
voient au seuil de ma maison
dès que la
diligence apparaît à la crête de la colline
Je les salue et
je leur souhaite du soleil,
et de la pluie,
quand c'est de la pluie qu'il leur faut,
et que leurs
maisons possèdent
auprès d'une
fenêtre ouverte
un siège de prédilection
où ils puissent
s'asseoir, lisant mes vers.
Et qu'en lisant
mes vers, ils pensent
que je suis une
chose naturelle-
par exemple, le
vieil arbre
à l'ombre
duquel, encore enfants
ils se
laissaient choir, las de jouer,
en essuyant la
sueur de leur front brûlant
avec la manche
de leur tablier à rayures.
(extrait
de Le Gardeur de troupeaux d' Alberto Caeiro)
«Je suis
l'Argonaute des sensations vraie
À
l'Univers j'apporte l'Univers
Parce que j'apporte à l'Univers
l'Univers
lui même.»
Je porte en mon cœur
comme dans un
coffre impossible à fermer tant il est plein
tous les lieux que
j'ai hantés,
tous les ports où
j'ai abordé,
tous les paysages
que j'ai vus par des fenêtres
ou des hublots,
ou des dunettes,
en rêvant
et tout cela, qui
n'est pas peu, est infime au regard
de mon désir
(extrait de passage
des heures, de Alvaro de Campos)
Si je meurs
jeune
Sans pouvoir
publier un seul livre
sans voir
l'allure de mes vers noir sur blanc,
je prie, au
cas où l'on voudrait s'affliger sur mon compte,
qu'on ne
s'afflige pas,
S'il en est
ainsi advenu, c'était justice
Même si
mes vers ne sont jamais imprimés,
ils auront
leur beauté, s'ils sont vraiment beaux.
Mais en fait
ils ne peuvent à la fois être beaux et rester
inédits,
car les
racines peuvent bien être sous terre,
mais les
fleurs fleurissent à l'air libre et à vue.
Il doit en être
ainsi forcément; nul ne peut l'empêcher.
Si je meurs
très jeune, écoutez ceci:
je ne fus
jamais qu'un enfant qui jouait,
je fus idolâtre
comme le soleil et l'eau
d'une religion
ignorée des seuls humains.
Je fus heureux
parce que je ne demandai rien,
non plus je ne
trouvai qu'il y eût d'autre explication
que le fait
pour le mot explication d'être privé de tout
sens
(.........)
Une fois
j'aimai, et je crus qu'on m'aimerait,
mais je ne fus
pas aimé.
Je ne fus pas
aimé pour l'unique et grande raison
que cela ne
devait pas être,
Je me
consolai en retournant au soleil et à la pluie
et en
m'asseyant de nouveau à la porte de ma maison.
Les champs,
tout bien compté, ne sont pas aussi verts pour
ceux
qui sont aimés
que pour ceux
qui ne le sont pas.
Sentir, c'est
être inattentif.
(extrait
de le Gardeur de troupeaux)
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