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Les mots 



Les mots dorment
inertes fossiles dans les livres sages
perdus au fond d'une ancienne mémoire
leurs images pures subsistent.
dans le cœur des poètes
ils s'éveillent courent sur les pages
enfin libres

Là où le temps est au repos
dans l'univers des pensées solitaires
là où tout est splendeur
là où le savoir n'a aucun lieu
et le langage une armature secrète
des mots surhumains
naissent forent leurs chemins
vers la cohérence des songes

 

 

Les poètes parlent la langue primitive
celle des alchimistes qui les premiers
ont rêvé le monde
là où leurs images naissent
la Reine est le Roi
et les mots obéissent

Dans le repos de l'âme apaisée
là où le moi dort un poète veille
à l'orée du sommeil ses pensées sombrent
dans le puits profond
où elles cordent le chanvre des phrases

 

 

Les mots y baignent leurs pieds nus
leurs murmures envahissent l'univers
eaux affolées par les angles aigus des pierres
leurs étranges voix racontent
de sombres calamités

Parfois les mots se vêtent de pensées furieuses
s'abattent bouillonnants sur les pages
ou s'étalent en miroir d'eau tranquille
leurs images s'y reflètent, brouillées
les poètes s'en font des oiseaux aux becs d'or
ou de lourds pélicans que les phrases n'attirent plus

 

 

Ou bien les mots des poètes
or liquide sur les pages
S'affalent étoiles éphémères
venues des profondeurs mourir sur la page
les phrases baignent leurs ombres
mots légers flocons de rêves

D'autres fois les mots des poètes
avancent dociles dans les poèmes
tressent sagement les cheveux fous des lettres
ces miettes éparpillées de sens
tristes de n'être que signes
tandis que les mots, petits chevaux fiers,
trottinent légers sur le papier des livres
la musique de leurs pas résonne sur la page
envahit les pistes où courent les yeux des liseurs

 



Fantômes distraits de la pensée
les mots des poètes
remontent des profondeurs un sens endormi
des coquillages d'étoiles
égarés dans le calme de l'univers

Enveloppés d'ombres ils surgissent de la nuit
contournent la mémoire se souviennent
d'images oubliées
nés d'amours effanés
ils traînent sur les pages
l'ombre de leurs feuilles disparues
taches claires sur la nuit
trous noirs dans la beauté du jour

 

 

Leurs grandes bouches lentes
dévorent le passé flairent l'avenir
leurs dents acérées croquent nos douleurs
les transforment en pétales dans nos âmes apaisées

La poésie est sortilège
de l'obscur discours des poètes
suinte un frais parfum
élixir qui console nos amours épuisés

Dans la chevelure des poèmes
s'agrippent parfois un mot rare
égaré dans la limpidité des phrases
intrus qui grignote le sens
trouble un moment la surface lisse
des pas ronds des mots

 

 

La pensée s'y égare 
dans des cavernes secrètes
où le jour ne pénètre pas

Il faut laisser aux poètes
leurs arcanes leurs envolées
hors des cages ouvertes
pour leur seule âme-oiseau
docile se laisser mener
vers des continents pleins de mystère
confiant sur la piste de leurs mots
ouvrir son âme fermer ses yeux
pour voir au-delà du sens
les images s'embraser

 

 

On peut se passer de pain
on ne peut se passer des mots
leurs portes ouvrent sur ailleurs
sur les paysages égarés de la pensée

Les mots ont parfois des yeux fatigués
s'endorment au bout de quelques pas
il faut marcher sur le bout de la nuit
pour ne pas éveiller l'air
au - dessus de leurs ailes

Ils ont aussi des paupières
comme les fleurs
parfois leurs yeux sont ouverts
parfois leurs cils sont baissés

 

 

Dans les pas de l'aube
les mots enfoncent leurs pieds
marchent à travers les phrases
jusqu'au bout du jour

Une étrange mémoire 
use leur robe de lumière
la vérité devient obscure

Seul les chats écartent
indolemment les mots…
poètes à l'état pur
l'étang de leurs yeux abrite
le secret profond du monde

 

 

Les mots marchent lentement
pour ne pas perdre le contrôle
du sens qui se perd
s'ils se mettent à marcher vite

Dans l'amour il n'y a pas de mots
les poètes s'y ennuient
les poèmes d'amour
essaient de faire marcher des mots
sur des sentiers très fins

Mais le soleil la lune le lac les étoiles
sont des fontaines de mots
les oiseaux en portent sur leurs ailes
peut-être y en a-t-il dans l'herbe
cachés sous les tiges qui dépassent

 

 

Ils font des nids comme les oiseaux
l'arbre qui les porte n'est ni l'homme
ni son cerveau mais une main ignorante
qui peut aussi les tuer

Les mots ont des petites fenêtres
par où entre la lumière
parfois ils la gardent
parfois ils la répandent sur les pages

 

 

Quand ils dorment les mots rêvent
à un poète plein de lunes et d'étoiles
le poète refait ce rêve

Les poètes regardent les mots passer
parfois ils en arrêtent un au hasard
et les autres suivent
en vol silencieux sur les pages

Les mots ont des oreilles
il ne faut pas l'ignorer
et des bouches toutes menues
il faut se pencher très bas
pour entendre ce qu'ils ne disent jamais

 

 

Quand les mots nous piquent
c'est qu'ils sont des abeilles
et ont envie de faire du bruit

Les mots peuvent transgresser le temps
c'est en eux qu'il nous faut chercher
le secret de l'éternité

Ils sont nés un jour de grand silence
d'une conscience qui avait faim
de participer à l'instantané
alors le monde est devenu poème

 

 

Tous les mots sont
plus courts ou plus longs
tous coquilles vides
si on n'y met rien

Ils nous dessinent
font de nous
les êtres légers que nous sommes

Ils sont dans toutes les langues des mots
dans la poésie ils deviennent des oiseaux
se transportent eux-mêmes d'un sens à l'autre
pleuvent sur les pages
ou éclatent en feux d'artifices
dans le ciel en fête des livres

 

 

Ils surgissent quelquefois des yeux
sans oser s'aventurer
au-delà du seuil du cerveau
ils demeurent des petits tableaux inachevés

Les mots n'ont pas à voir Paris
Amsterdam ou New York
leur demeure est ici
entre deux feuilles blanches
et trois flocons de neige
si les poètes quittent leur pays
                                          leurs mots meurent


avril 2001



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