Le petit garçon qui racontait des 
histoires à son piano

 


Il existe beaucoup de petits garçons qui s’appellent André. 
Mais André Mathieu fut unique. Son père se nommait 
Rodolphe et était l’un des plus talentueux compositeurs 
de musique que le Canada ait connu. Sa mère avait nom : 
Wilhelmine et était violoniste. Comme toutes les mères 
elle était un peu sorcière. Aussi, quand André vint au 
monde elle sut tout de suite, en regardant son bébé, que 
celui-ci deviendrait un grand musicien. Cela ne faisait 
aucun doute dans sa tête.
                                                  

                            


Le père, lui, se pencha sur son fils et souhaita que ce bébé
ne fût jamais musicien! Les musiciens ne gagnent pas bien 
leur vie et sont souvent malheureux.

À quatre mois, André voulut prouver à sa mère qu’elle avait 
raison : pour lui le monde des sons serait sa part d’univers. 
Il ouvrit la bouche et prononça clairement: MAMAN. 


Pas du tout étonnée, Wilhelmine sourit et lui joua un air de violon...

                                         

À sept mois André décida de convaincre aussi son père de sa 
précocité. Il quitta résolument la main de Wilhelmine et 
courut vers le piano se jeter dans les bras de Rodolphe qui 
l’accueillit stupéfait. Wilhelmine elle-même hurla de surprise.

-Tu as vu? dit-elle à son mari, il marche et court à sept mois.
Cet enfant n’est pas comme les autres, il deviendra un 
grand musicien!

-Je crois plutôt, dit Rodolphe, qu’il a une vocation d’athlète!
Il sera peut-être un grand joueur de hockey

Pour faire plaisir à Rodolphe et écarter André de la musique, 
Wilhelmine se mit à lui raconter des histoires. L’histoire de
son arrière grand-père, patriote, se battant à côté du docteur 
Chénier à Saint-Eustache... ou chercheur d’or en Californie. 

Le petit André imaginait alors des soldats vêtus de rouge qui
poursuivaient un vieil homme qui serrait une fourche dans une 
main et retenait son chapeau de paille de l’autre. Les habits 
rouges n’arrivaient pas à le rattraper, le vieil homme était 
bien plus rusé qu’eux. Puis, il voyait le même vieux grand-père 
marcher longtemps, longtemps, pour arriver à un pays où le 
soleil et l’or se mêlaient pour former un grand rêve qui portait 
le nom : d’Eldorado.

Quand Wilhelmine s'arrêtait de raconter, André se mettait 
aussitôt à l’écoute des bruits de la maison : le tic tac de l’horloge, 
les tintements des casseroles dans la cuisine... Pour lui chaque 
son écrivait une histoire sur le silence. Parfois il allait 
écraser son nez contre la porte vitrée du studio de son père 
pour l'écouter jouer du piano ou donner des leçons à 
des élèves.                                                 
                                                                                   
                                                                                         


Un jour il découvrit que son verre de lait chantait quand il 
passait son petit doigt mouillé sur le pourtour du verre. Il 
apprit vite que les coupes de cristal de Wilhelmine chantaient 
encore mieux.

         

Quand il eut quatre ans, André prit la main de Wilhelmine et 
se dirigea vers le piano :        
                                                                                         

- Viens! dit-il, c’est à moi de te raconter une histoire… 

Il s’assit sur le banc du piano et dit :

- Écoute l’histoire des petits canards…et il joua.

Wilhelmine était bouleversée. C’était beau l’histoire en 
musique des petits canards du Parc Lafontaine qui couraient 
vers l’étang, glissaient dans l’eau, nageaient, plongeaient…

  

Aussitôt qu’André eut fini de jouer,sa mère l’embrassa et dit:

-Il faut que tu joues cette histoire à papa!

-Je la lui jouerai, dit André, mais est-ce que tu as bien vu 
les petits canards?

- Oui, dit Wilhelmine, je les ai bien vus et elle souriait.

- Est-ce que c’était comme de la vraie musique? demanda André.

- Oui, dit Wilhelmine, c’était comme de la vraie musique! 
C’était merveilleux, tu t’en souviendras pour la jouer à papa?

- Bien sûr! dit André, c’est tout dans ma tête. Wilhelmine 
s’empressa de raconter à Rodolphe l’aventure de la musique 
des petits canards et Rodolphe consentit à écouter son fils.

- Montre-moi d’abord tes mains! dit-il de sa grosse voix de père.

André lui tendit ses petites mains ouvertes et Rodolphe conclut :

- Hélas il a des mains de musiciens!

André rejoua ses petits canards. Rodolphe écoutait attentif.



Quand André eut terminé, Rodolphe dit: recommence!

André recommença trois fois. Rodolphe s’approcha de lui et 
lui ébouriffa les cheveux pour cacher son émotion et montrer 
qu’il était fier de lui.

-Est-ce que tu vas me donner des leçons maintenant comme 
tu en donnes à tes élèves? lui demanda André.

- Il est précoce, renchérit Wilhelmine.

- Bien sûr il est précoce, dit Rodolphe…mais je lui donnerai 
des leçons quand il sera grand! Je te donnerai des leçons quand 
tu seras grand! répéta-t-il pour son fils

Un autre jour André raconta sur le piano l’histoire du train, 
qui ramenait chaque soir Rodolphe de la ville vers la campagne 
où la famille passait ses vacances. Puis, ce fut l’histoire des 
abeilles piquantes,qu’avait affrontées André dans un champ.

                                                      

Et bien sûr l’histoire du Père Noël.



Enfin, une nuit André alla réveiller Wilhelmine et lui dit:

- Je crois que papa va vouloir me donner des leçons de piano 
maintenant,viens avec moi je vais te jouer quelque chose…

Quand il eut finit de jouer son histoire, il se tourna vers 
Wilhelmine et dit:

- Ça s’appelle: Dans la nuit.         
       

En écoutant son fils le lendemain, Rodolphe comprit qu’il ne 
pourrait jamais empêcher André de devenir un compositeur de 
musique. Il consentit enfin à lui donner des leçons de piano.

André passait des heures au piano pour apprendre à mieux jouer. 
Quand il lui venait une histoire dans la tête, il la racontait 
au piano. Rodolphe écrivait sur le papier les notes que jouaient 
son fils. André surveillait attentivement son père. 

                            

Parfois Rodolphe le taquinait, s’amusant exprès à se tromper 
en transcrivant. Aussitôt André rectifiait l’erreur. Dès qu’il 
eut six ans, il insista pour écrire lui-même sa musique.

Le petit André Mathieu donna son premier concert public à 
cinq ans. Les autres concerts suivirent. Il devint une très 
grande vedette. 

Partout,aussi bien aux États-Unis qu’en Europe, on s’émerveilla 
devant ce petit garçon québécois dont le talent musical dépassait, 
disait-on, celui de Mozart enfant. Les grands compositeurs comme 
Rachmaninov et Paderewski l’écoutèrent avec ravissement, imaginant en lui leur successeur…

Le petit québécois André Mathieu devint le grand québécois 
André Mathieu qui continua de composer et de jouer de la musique 
jusqu’à sa mort.
     

                                             
Wilhelmine était-elle une véritable sorcière pour avoir prévu 
le fabuleux destin de son fils? Et Rodolphe ne fut pas si mauvais 
devin en imaginant André parmi les athlètes? 
Car si André Mathieu ne devint pas un joueur de hockey, sa
musique servit  de thème aux cérémonies d’ouverture des 
Jeux Olympiques de Montréal répandant ainsi sa musique 
et son nom de grand compositeur canadien à la grandeur 
du monde.

                                                         
André Mathieu naquit le 18 février 1929 et est décédé le 2 juin 1968. Pour mieux connaître André Mathieu

tous droits réservés- Paule Doyon-décembre 2006


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