Voyage au cœur du  Magma            

        (uniquement pour ceux qui ne craignent pas de marcher dans le noir)

étape 1

Délivrée de l’orbite des visages la vie me pourchasse et ses racines éclosent. Mon cœur s’invisible, se masque d’un lumineux sommeil. Taisez,  taisez vos bouches et leurs flammes,  un ange circule sur tout ce spectacle…

Deux minutes plus tard c’est la ville et sa gueule mauvaise, ses enfants du silence, ses hargneuses odeurs d’essence, ses couloirs invisibles où s’enferment les grands vents.

Ville où les enfants bourgeonnent et leurs vices s’épanouissent. Ces fleurs, toutes musicales, que j’entends quand le vent se défait et que les objets se baignent dans leur rose achèvement.

J’ai des mots, des fragments, des artifices, des rêves pour filer les frêles ombres, les oniriques fleurs transparentes, le lucide élément. Vide impur, l’âme noire a  son origine sur la plage des sépulcres où dort le moi... et sa polarité. Me cramponner à la surface, aspirer l’air dans l’effarant silence. Ce féroce soleil, cette vaste mer de visages bleuâtres dépeignés par l’amour, tachetés de musique, joues, épaules, silhouettes volatilisées…Que jaillissent les étoiles! la vie vomitoire des sifflements, des regards étrangers. Certains mots, effarante débauche.

Les milliards de kilomètres de la terre, l’obscur, le sacré, le dieu à étages, le flot d’impulsions où les choses se produisent. Dans le cocon des destinées, des enzymes, des scorpions, mille images se mêlent au torrent des voix. Je sens les pulsations des  ténèbres, la paix très calme de la mort, la certitude. L’œil épie le rabat des visages. L’ultime, le temps, filme l’effrayant là dedans, la connaissance inéluctable, métalliques images de l’ultime étincelle.

Lacis de doute. Je perçois l’infime battement du silence. Le long glissement des ténèbres, sa houle sans répit. Oh! que démentiel est l’horizon où le crépuscule se noie dans la brise des lumières. La mort éteint paisiblement ses visions. Je parle, je choisis, me vêts de bleu, de jaune, de téléscripteurs, une étrange sérénité m’abrite des orages. Je sens le poids du désarroi et de la panique me quitter. Je saute un à un mes griefs. Je renie mes colères. Surprise, et légèrement ennuyée, je deviens une scène ébouriffante. Ma clairvoyance s’articule. Je me méfie de tout ce que je vois. Une espèce de monstre, l’avenir, tremble à mille années lumière, la paume tournée dans la direction des anges.

Il y a contradiction entre le terme exact et ce que je vois. La réalité est hallucinatoire. Vecteur, vague, probabilité, mon esprit vulnérable s’inquiète. Jamais rien ne me dit des imaginaires choses. La peur brille sur la scène qui s’effondre. Je trouve la force de m’appuyer contre le frémissant. Je regarde, je respire encore. Une tache s’élargit. Je taie le nom de l’harmonieuse résonance. Visages de géants, ordinateurs, je me joins à vous complètement étrangers. Je vous appelle mes frères plus humains. La société lente des durs, des rien que pour nous, gémit.

Étape 2

De bouche à oreille les minis-lasers, les isotopes, les milligrammes, les chiffres, les factures quotidiennes,  les ordinateurs, les particules compteuses, l’énergie-poète, une goutte de sang et le silence, le living-room, la voiture, et l’âpre plaisir ultra-secret. Une pointe d’humour, la luxure, la sécurité de Pékin à Tokio de la  ration de l’air, de n’importe quelle chose, l’adrénaline, les radiations, l’homme en habit noir, son problème n’existe plus, les hiéroglyphes, les sphères folles de l’inspiration.

Tremblent les baobabs quand l’œil de lumière surgit de l’invisible. Oh! que profond et voilé est le temple antique, la magie ailée des ailes du génie, la nuit secrète des sentiers de métal forgé et l’incantation des choses palpitantes de l’humanité. Chair aux splendeurs insondables, ma souterraine, ma vallée de rossignols et de fontaines. Chastes naissances astrales où l’épouvantable allume ses racines cachées. Éros, qui hante tous les chants immortels, s’enivre à la fête des rebelles prophètes.

Je suis faite pour la solitude et la mort, estuaire de lait à mes lèvres fragiles. Mon âme à l’odeur de lavande  erre sans issue. Là, son cri dans l’auge de pierres des fontaines, sa tête mauve d’étoile émerge d’un abîme dépeuplé qu’affleurent les limaces, les filles noires, les torches d’airelles, les astres et leur faune féroce. Le futur effeuille ses filles de nylons, prodigue des grondements.

Crier! être l’hélice, le souffle sur la chair, vivre sauvage, flûte et mémoire. Murée au-dedans avec d’invisibles fureurs, marquée du sceau comme un sourcil d’or. Archaïque siècle  des signes. Sur les fleuves, aux abords, les giroflées, les salicornes, les querelles immondes, le pollen, les fables, l’obsidienne des soirs, les grands vents, la terre et ses immortelles grèves, le granit de ses tambours, l’hydre, l’homme chargé d’astres son siècle sous son bras.

Dans la fureur des villes un oiseau au long cou ronge le ciel. Vertical comme un building, sa queue s’hérisse de mille raies: un soleil stratifié. Dans la ville, où pleure une guitare, de massives filles, sourdes échos, ouvertes aux vibrations, au silence des fleurs pourpres.

Folie et mystères là où le bruit des choses meure dans l’envol irrégulier d’une évanescente lumière.

Étape 3    (la suite du voyage racontée pour les braves qui n'auraient pas déjà rebroussés chemin, trop effrayés pour me suivre)

Vernissés d’épuisement, les mots, par les passages fruités montaient fouler les grands vides de la haine. Ligneux, duveteux, les moments remarquables étincelaient. Alors l’essentiel glissa sa gorge d’ombres. Troubla le jour. Le souffle parcourut l’arrondissant mystère où le velours des secrets somnole. Pesamment le silence soupira sous ses cheveux d’encre- et l’amour parut danser.

Par étapes les perles pensées en fragiles brochettes pendaient dans l’air où des étincelles, sphères parfaites, tendaient leurs mains zélées. Puis, la coiffure du brouillard se défit comme un ourlet sur les jambes tirées des arbres. L’amour, à son pire, voilait la vie.

L’aurore au bord des maisons attendait le matin des visages, la porte des vents d’avril. Alors entra, d’un grand âge, Celui qui venait. Quelque part une chose se brouilla et le sein du monde se fit tendre. Oh! les formes, répétez, répétez vos questions.

Blessée la force pitoyable recula d’un talon. Métallique, une parole vibra. Une rue frêle se matérialisait entre une bouffée de joie et la trace d’une lumière. J’eus peur. Non de l’ampleur, mais du rien exigeant.

Diluée la mort parut derrière une cloison, confirmant la fin et l’arrivée. Je m’affolai dans la chambre où la douleur laissait pendre son bras. Un rire attrayant balaya ma mémoire et j’ouvris en grelottant la porte de l’au-delà. Dans un coin, bien à terre, dormait la branche des rêves. J’humai là le parfum qui flottait. Soudain, de l’isolement d’un caveau sortit l’œil de mon père et j’entendis l’herbe ballotter lourdement sous des pas. O comme blafardes étaient les mouches qui volèrent jusqu’à moi ! Mon corps au hâle terrible ondula comme une tôle rouillée.

Droit devant moi je vis ce qui sentait fort respirer toute une nuit. Au loin bien enracinée une fleur craqua comme un escalier. Où étais-je? la crainte m’envahit. Pleine d’embarras j’essayai de trembler.

Mon épaule me ranima, je rougis comme une rose sur l’espace dénudé. L’incertitude nourrissait chacune de mes pensées. Jalousement, pour ainsi dire, je pris l’aspect d’une phrase étranglée. Ces dernières années, en tout éclat, j’avais ciré les minutes et abandonné, avec délicatesse, l’hermétisme aux infects crayons. Voilà que particulièrement m’intéressait¸ce mystère, substitué à la clarté de l’instant. Sur mes jambes en vacillant j’avançai jusqu’à l’étonnement vers l’expérience du magma. Pour mieux taire l’intention crétine, payer le prix. Ma main vivement tient ma tête. Oh le bond! Le craquement des os dans mes jargons de jais.

tous droits réservés Paule Doyon-1989

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