texte : Paule Doyon - dessins : André Doyon
tous droits réservés - décembre 2002

La balançoire magique

Chapitre 1

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    La balançoire magique était une balançoire en lattes de bois  peinte en trois couleurs. Elle avait été  fabriquée par un ouvrier  sans travail, qui occupait ses journées à construire des balançoires, qui paraissaient toutes identiques. Mais ce n'était qu'une apparence. Toutes n'étaient pas magiques. Cet homme habitait depuis sa naissance le même coin du village de Saint-Pâti. Village appelé ainsi à cause de l'extrême pauvreté des gens qui y vivaient. Sans doute que leur dénuement avait suggéré à ces gens l'invention de ce saint, qui  n'habitait pas le ciel mais se promenait sur la Terre pour sympathiser avec les pauvres et leur misère. 

    C'est sous l'inspiration de ce saint sympathique, que l'ouvrier  avait commencé à fabriquer et vendre ses balançoires, qui lui permettaient de survivre et d'entretenir ses cinquante chiens.  Saint-Pâti éprouvait un penchant très vif à aider ceux qui  aimaient les autres. Il lui importait peu que l'ouvrier aime  davantage les chiens que les hommes. Saint-Pâti n'était pas un saint raciste. Il était le saint aussi bien des animaux, que des humains, et peut-être même des choses...

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    La cabane de l'ouvrier était bâtie au flanc de l'une des trois  montagnes à têtes chauves, qui encerclaient le village de  Saint-Pâti. Derrière sa cabane s'étageaient, à distance  convenable l'une de l'autre, les cinquante niches de ses cinquante chiens. Et ces chiens continuaient librement de se multiplier, sans que l'ouvrier tente seulement d'empêcher leur prolifération. Dès qu'un chiot naissait, il construisait une nouvelle niche et une balançoire de plus. Il installait la niche près des autres sur le flanc de la montagne, et partait vendre la balançoire à la ville. L'argent récoltée lui permettait d'acheter la nourriture pour ses chiens. Car l'épicier ne lui faisait jamais crédit. L'ouvrier n'achetait jamais rien pour lui-même. Il estimait que la nourriture, qui était assez bonne pour ses chiens, l'était aussi pour lui. Il se nourrissait comme ses  bêtes et ses bêtes se nourrissaient comme lui.   

    Saint-Pâti, qui passait dans ce village la plus grande partie de son temps, avait vu l'ouvrier travailler fort pour nourrir ses chiens, et d'autres travailler peu pour nourrir leur marmaille. L'ouvrier avait bien lui aussi des enfants et une femme, mais tous l'avaient quitté à la mort du plus âgé de ses chiens. Quand - en pleine chaleur de juillet - il avait exposé dans la cuisine son vieux chien mort entre deux cierges allumés...


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    La senteur de la carcasse de l'animal avait vite rempli la cabane. La femme et les enfants de l'ouvrier s'étaient enfuis, incapables - contrairement à Saint-Pâti - de sympathiser plus longtemps avec son chagrin... et la senteur du chien ! Demeuré seul, l'ouvrier  conserva cinq jours, plutôt que trois, le corps de son chien. À la fin de la cinquième journée, il se résigna à l'enterrer sous la  fenêtre de sa cabane. Il s'agenouilla ensuite sur le petit monticule de terre pour demander au patron de la misère de porter jusqu'au  ciel l'âme de son bon vieux chien.   

    Saint-Pâti possédait une longue expérience des pensées folles  des humains, aussi, il ne parut pas surpris de cette demande. Les  larmes qui roulaient sur les joues rugueuses de l'ouvrier, qui se  penchait pour baiser la terre où son chien reposait, lui suggéra  l'idée de faire une chose inhabituelle. Une chose qui l'aurait  fait déchoir du ciel, s'il l'avait habité. Mais Saint-Pâti était de la Terre. À cause de sa profonde connaissance des misères de cette planète,  il se permettait parfois de suivre son inspiration du moment et de  réaliser les plus folles chimères des hommes. Il passa donc près  de la tête du vieil homme et lui suggéra, subtilement, de transformer  l'âme de son chien : en balançoire !

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    L'ouvrier était habile. Il ne fut pas long à construire la balançoire.  Il la peignit en trois couleurs: noir, blanc, brun. Comme son chien décédé. Saint-Pâti fit le reste. La magie c'était son affaire. Les trois montagnes furent convaincues d'avoir aperçu Saint-Pâti dans la balançoire, se balançant avec une ombre de chien dans ses bras.

    L'ouvrier lui aussi avait vu la chose. C'est pourquoi, à aucun prix,il n'aurait consenti à vendre cette balançoire - là. Il en  répétait seulement le modèle pour le vendre à chaque fin de mois. Chaque jour l'ouvrier contemplait amoureusement sa balançoire.  Si le vent la faisait bouger le moindrement, il se persuadait que  c'était l'âme de son chien qui l'agitait. Saint-Pâti, loin de le contredire,  s'occupait même à faire venter plus souvent. Les autres chiens dans  la montagnes hurlaient pour avoir leur repas...
- Taisez-vous ! leur répondait l'ouvrier, le regard figé sur les oscillations de la balançoire, je dois d'abord nourrir ce bon vieux Terry.

    Aussi, les chiens de la montagnes finirent par se fâcher. Tous  ensemble ils brisèrent leurs chaînes et s'enfuirent au loin. L'ouvrier  ne les revit plus. En vain il attendit leur retour. Alors il se mit à  s'asseoir encore plus longuement sur les bancs bruns, du même beau brun que les pattes de Terry. Il pleurait doucement en se balançant ainsi chaque jour.


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   Un soir qu'il se trouvait encore dans la balançoire, il éprouva un sentiment bizarre. Il était assis sur le banc brun, le dos bien  appuyé au dossier noir, sa main reposait sur l'accoudoir blanc. Ses yeux étaient fermés. Il était certain de ne pas bouger. Il ouvrit les yeux pour vérifier. Il ne faisait vraiment aucun mouvement. Il ne ventait pas non plus. Et pourtant, en fermant les yeux, il avait la certitude de se balancer quand même. Doucement d'abord, puis le mouvement s'amplifia. L'ouvrier ouvrit les yeux, la balançoire s'arrêta. Il les referma. Aussitôt les balancements reprirent. La  balançoire allait de plus en plus vite. Il eut l'impression soudain, qu'elle s'envolait ! Alors il garda ses yeux bien fermés, afin de découvrir où cette  balançoire magique allait l'emporter…

    La balançoire se posa sur une planète étrange. L'ouvrier fut tenté d'ouvrir les yeux. Mais Saint-Pâti, qui l'avait suivi et se trouvait à  ses côtés, lui recommanda fortement de les garder fermés.  - Ici, pour voir, il faut fermer les yeux, lui dit-il. Comme, en effet, les yeux fermés il voyait très bien, il obéit. - Surtout, ne descendez pas de la balançoire ! ajouta le saint, sympathique, pas tout de suite...


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   L'ouvrier encore une fois obéit. La balançoire s'était remise à voler plus bas. Elle flottait lentement en effleurant le sol. L'ouvrier s'étonnait d'apercevoir un grand chien qui s'approchait en aboyant joyeusement. Il osait à peine croire ce qu'il voyait : - Terry... Terry.. que fais-tu ici ? demanda-t-il, en prenant bien soin de ne pas ouvrir ses yeux.

- Viens avec moi ! répondit Terry qui, tout en paraissant aboyer, communiquait clairement avec l'ouvrier. Il pointait, de sa belle tête noire, une niche toute proche. L'ouvrier se leva et descendit de la balançoire. Il se sentait léger. Il marchait comme d'habitude, mais il avait l'impression de flotter comme les astronautes sur la lune. Pendant un instant il crut y être atterri. C'était agréable et reposant. Le chien lui aussi avait plutôt l'air d'un chien flottant...

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    Sur l'écriteau de la niche, l'ouvrier vit le mot : Terry  écrit en grosses lettres. Il n'y avait plus de doute possible. C'était  bien là son bon vieux chien, mais rajeuni. Il n'était pas trop surpris. Il avait une confiance inébranlable en Saint-Pâti. Comme il lui avait demandé de porter l'âme de son chien au ciel, il ne devait pas s'étonner qu'il l'ait au moins conduite sur une planète où elle continuait d'exister. Terry, devant sa niche toute neuve, l' invitait à entrer...

    L'intérieur de la niche s'étendait à l'infini. Jamais il n'aurait pu soupçonner, que les étroits murs extérieurs de la niche pouvaient contenir un intérieur aussi démesuré. L'ouvrier y apercevait même une route…Une route si immense, que lui et son chien y avaient l'air d'une mouche et d'un tic. Ils avançaient joyeusement tous les deux en flottant dans une vapeur dorée. Terry en jappant disait: - Ici mon maître, on ne fait que rêver, ici mon maître, tous nos rêves peuvent se réaliser... 

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