Lucifer courait autour de ses fourneaux, jetant tantôt
une pincée de malice, tantôt deux onces d'insouciance, une
tasse de mauvaise volonté ou deux grains de cruauté dans
un grand chaudron. À ses cornes perlait une sueur noire
qui formait de grandes coulures sales sur son bonnet blanc
de cuisinier. Esquissant un sourire diabolique, il
ajouta deux gouttes d'orgueil dans la marmite où mijotait
le premier humain. Et craquant une allumette, il fit flamber
le tout ! l'homme était créé.
Lucifer, joyeux, envoya son petit - fils, Lucifério
chercher Dieu. Dieu arriva tout excité. Il se demandait
avec un brin de curiosité, et beaucoup d'appréhension, ce
que son ange rebelle avait encore bien pu inventer.
- Voilà, seigneur Dieu, dit Lucifer, ma toute dernière recette
! Absolument exquise: deux onces de sel, quatre - vingt
livres d'oxygène , cinquante pintes d'eau, trois livres
de calcium, vingt-quatre livres de carbone, un peu de phosphore,
de la graisse, du fer, une poignée de soufre, de la glycérine
et quelques assaisonnements. Tout cela glissé dans quelques
pieds carrés de peau…et voyez le résultat !
Dieu,
à première vue, jugea le procédé inoffensif. Après
tout, le produit paraissait assez sensationnel. Cela se
mouvait tout seul. Cela se réparait tout seul. Cela se reproduisait
même. Bien entendu les animaux en faisaient autant. Mais,
comme l'expliquait Lucifer, ce modèle était le seul à pouvoir
réfléchir. Le seul pourvu d'un cerveau capable d'inventer,
d'agir par lui - même sans programmation préalable. Il fallait
bien l'avouer, aucune invention jusque - là n'atteignait
ce degré de perfection. Et Dieu dut l'admettre : cela révolutionnait
la création.
Aussi, Dieu ordonna immédiatement la mise en marche de ses
usines microscopiques réparties à la grandeur du monde immatériel,
et commença la construction de ce modèle ultra- perfectionné.
Des anges s'occupèrent à tisser des longueurs infinies de
peau, de quoi habiller tous les humains à naître. D'autres
se spécialisèrent dans la fabrication de nerfs solides et
inusables. Des usines s'appliquèrent uniquement à éprouver
la résistance des muscles ou à filtrer l'eau nécessaire
pour chaque être à venir. Certaines distillaient le sang.
D'autres façonnaient les os. Plusieurs se spécialisèrent
dans le montage des organes. On trouvait : la " Cœurs et
Poumons & Cie ". La " Foies et Vésicules " faisait sa
publicité grâce à un slogan bien pensé, quoiqu'un
peu faux : " mettez votre foi dans nos foies ". D'ailleurs
cette usine fut fermée par ordre de Dieu, qui constata à
un moment que la qualité de la marchandise laissait à désirer.
Une autre usine lui succéda et Dieu interdit par la suite
toute forme de publicité. Tous les standards de production
durent être rigoureusement maintenus. Seules quelques imperceptibles
modifications, indispensables pour l'adaptation à la matière
changeante, furent tolérées.
Le
premier homme fut projeté dans le monde matériel assez aisément
en regard des difficultés indescriptibles qui avaient entouré
le lancement de la première forme de vie. Dieu se souvenait
encore de l'explosion formidable qui avait accompagné cette
première expérience. Il avait d'abord craint un échec, tant
le monde de la matière s'en était trouvé ébranlé. On ne
traverse pas le mur du réel sans aléas. Pourtant la vie
avait quand même éclos. Même si ce n'était pas à l'endroit
exact où Dieu l'avait souhaité…car d'avoir éclos au fond
de l'océan ralentissait grandement le processus.
L' homme en un petit million d'années put se tenir sur ses
deux jambes. Puis, s'étant multiplié, transformé, ayant
inventé un langage matériel, il s'adapta si bien au monde
de la matière qu'il ne conserva plus qu'une vague notion
de son monde originel. Dieu ayant observé cette troublante
anomalie, fit part de son inquiétude à Lucifer :
- Comment Diable arriverons-nous à maîtriser le monde matériel,
si ceux que nous y catapultons ne conservent aucun souvenir
de la raison de leur catapultage ?
Lucifer
le rassura :
- Votre Sollicitude se fait du souci pour rien. Point n'est
besoin pour eux de connaître l'objet de leur séjour en ces
lieux. Leur souci, y étant, ne sera-t-il pas d'améliorer
l'endroit ? De sorte que, croyant travailler pour eux, ils
n'en œuvreront pas moins pour vous.
- C'est possible…dit Dieu. Après tout, attendons encore
avant de préjuger des résultats.
Quelques milliers d'années passèrent et les hommes ne semblaient
pas se bonifier selon Dieu. Ils n'avaient guère fait de
progrès. De plus, ils devenaient féroces. Pires que les
animaux les plus redoutables de la création primitive, qui
ne devenaient féroces qu'affamés. Tandis que ces créatures
de dernière heure l'étaient à tout propos et sans raison.
Comme si leur quantité d'agressivité, nécessaire à toute
survie, avait été malicieusement augmentée… et atteignait
des proportions dangereuses. Il en fit part à Lucifer, qui
avança que cela pouvait dépendre de la faible coloration
de l'épiderme des humains. Il suggéra à Dieu d'essayer sur
une portion de la production une couleur plus foncée…
Dieu
essaya. Mais en vain. La teinture sombre de la peau n'améliorait
en rien l'attitude des hommes. Lucifer insinua que Dieu,
dans son souci de bien faire, avait peut-être forcé la dose
de colorant, ce qui avait produit le même effet qu'une trop
grande pâleur. Alors Dieu tenta de nouveaux essais en diminuant
la quantité de matière colorante. Mais les peaux rouges
se révélèrent aussi sanguinaires que les peaux blanches,
jaunes ou noires. Et Dieu en resta là de ses expériences
épidermiques.
Mais les hommes, eux, venaient de se trouver une nouvelle
raison de se quereller. Chacun présentant comme une marque
de supériorité la coloration plus ou moins foncée de sa
peau. Consterné, Dieu conclut que toutes les tentatives
d'amélioration de ces créatures aboutissaient invariablement
à une plus grande incompréhension entre elles. Il décida
de ne plus intervenir et de laisser l'expérience suivre
son cours naturel
Lucifer,
d'un coin climatisé de l'enfer, suivait avec un intérêt
grandissant l'évolution de sa création. C'était du tout
cuit ! Les guerres endémiques du début se propageaient en
guerres universelles. On ne pouvait plus résister à la jouissance
de s'entre-détruire pour un lopin de matière. La chair y
pesait lourd comme le plomb. On s'épuisait à fissurer les
murs du réel à coups de haschisch, de crack, d'opium, de
drogues de toutes sortes. C'était un monde pollué. Leur
eau et leur air s'alourdissaient de jour en jour…quelle
exquise puanteur ! Ces êtres inventifs parvenaient à accumuler
de splendides monceaux de déchets à une vitesse qui augmentait
de façon absolument éblouissante…
- Fantastique ! Révolutionnaire ! ricana Lucifer. Jamais
aucun animal n'aurait pu accomplir d'aussi prodigieux ravages
en si peu de temps. Et… quelle délicieuse insouciance !
Satisfait, et confiant en l'avenir de ses divertissantes
petites créatures, Lucifer attend maintenant fébrilement
le moment de visionner, en direct de l'enfer, le dernier
acte catastrophique de son joyeux spectacle...