Nouvelle parue dans Perspectives en janvier 1971, avec cette belle illustration de Denis Plain


Le dernier acte

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lucifer courait autour de ses fourneaux,  jetant tantôt une pincée de malice, tantôt deux onces d'insouciance, une tasse de mauvaise volonté ou deux grains de cruauté dans un grand chaudron. À ses cornes perlait une sueur noire qui formait de grandes coulures sales sur son bonnet blanc de cuisinier. Esquissant un sourire diabolique,  il ajouta deux gouttes d'orgueil dans la marmite où mijotait le premier humain. Et craquant une allumette, il fit flamber le tout ! l'homme était créé.

Lucifer,  joyeux, envoya son petit - fils, Lucifério chercher Dieu. Dieu arriva tout excité. Il se demandait avec un brin de curiosité, et beaucoup d'appréhension, ce que son ange rebelle avait encore bien pu inventer.

- Voilà, seigneur Dieu, dit Lucifer, ma toute dernière recette ! Absolument exquise: deux onces de sel, quatre - vingt livres d'oxygène , cinquante pintes d'eau, trois livres de calcium, vingt-quatre livres de carbone, un peu de phosphore, de la graisse, du fer, une poignée de soufre, de la glycérine et quelques assaisonnements. Tout cela glissé dans quelques pieds carrés de peau…et voyez le résultat !

Dieu, à première vue,  jugea le procédé inoffensif. Après tout, le produit paraissait assez sensationnel. Cela se mouvait tout seul. Cela se réparait tout seul. Cela se reproduisait même. Bien entendu les animaux en faisaient autant. Mais, comme l'expliquait Lucifer, ce modèle était le seul à pouvoir réfléchir. Le seul pourvu d'un cerveau capable d'inventer, d'agir par lui - même sans programmation préalable. Il fallait bien l'avouer, aucune invention jusque - là n'atteignait ce degré de perfection. Et Dieu dut l'admettre : cela révolutionnait la création.

Aussi, Dieu ordonna immédiatement la mise en marche de ses usines microscopiques réparties à la grandeur du monde immatériel, et commença la construction de ce modèle ultra- perfectionné. Des anges s'occupèrent à tisser des longueurs infinies de peau, de quoi habiller tous les humains à naître. D'autres se spécialisèrent dans la fabrication de nerfs solides et  inusables. Des usines s'appliquèrent uniquement à éprouver la résistance des muscles ou à filtrer l'eau nécessaire pour chaque être à venir. Certaines distillaient le sang. D'autres façonnaient les os. Plusieurs se spécialisèrent dans le montage des organes. On trouvait : la " Cœurs et Poumons & Cie ". La " Foies et Vésicules " faisait sa publicité grâce à un  slogan bien pensé, quoiqu'un peu faux : " mettez votre foi dans nos foies ". D'ailleurs cette usine fut fermée par ordre de Dieu, qui constata à un moment que la qualité de la marchandise laissait à désirer. Une autre usine lui succéda et Dieu interdit par la suite toute forme de publicité. Tous les standards de production durent être rigoureusement maintenus. Seules quelques imperceptibles modifications, indispensables pour l'adaptation à la matière changeante, furent tolérées.

Le premier homme fut projeté dans le monde matériel assez aisément en regard des difficultés indescriptibles qui avaient entouré le lancement de la première forme de vie. Dieu se souvenait encore de l'explosion formidable qui avait accompagné cette première expérience. Il avait d'abord craint un échec, tant le monde de la matière s'en était trouvé ébranlé. On ne traverse pas le mur du réel sans aléas. Pourtant la vie avait quand même éclos. Même si ce n'était pas à l'endroit exact où Dieu l'avait souhaité…car d'avoir éclos au fond de l'océan ralentissait grandement le processus.

L' homme en un petit million d'années put se tenir sur ses deux jambes. Puis, s'étant multiplié, transformé, ayant inventé un langage matériel, il s'adapta si bien au monde de la matière qu'il ne conserva plus qu'une vague notion de son monde originel. Dieu ayant observé cette troublante anomalie, fit part de son inquiétude à Lucifer :

- Comment Diable arriverons-nous à maîtriser le monde matériel, si ceux que nous y catapultons ne conservent aucun souvenir de la raison de leur catapultage ?

Lucifer le rassura :

- Votre Sollicitude se fait du souci pour rien. Point n'est besoin pour eux de connaître l'objet de leur séjour en ces lieux.  Leur souci, y étant, ne sera-t-il pas d'améliorer l'endroit ? De sorte que, croyant travailler pour eux, ils n'en œuvreront pas moins pour vous.

- C'est possible…dit Dieu. Après tout, attendons encore avant de préjuger des résultats.

Quelques milliers d'années passèrent et les hommes ne semblaient  pas se bonifier selon Dieu. Ils n'avaient guère fait de progrès. De plus, ils devenaient féroces. Pires que les animaux les plus redoutables de la création primitive, qui ne devenaient féroces qu'affamés. Tandis que ces créatures de dernière heure l'étaient à tout propos et sans raison. Comme si leur quantité d'agressivité, nécessaire à toute survie, avait été malicieusement augmentée… et atteignait des proportions dangereuses. Il en fit part à Lucifer, qui avança que cela pouvait dépendre de la faible coloration de l'épiderme des humains. Il suggéra à Dieu d'essayer sur une portion de la production une couleur plus foncée…

Dieu essaya. Mais en vain. La teinture sombre de la peau n'améliorait en rien l'attitude des hommes. Lucifer insinua que Dieu, dans son souci de bien faire, avait peut-être forcé la dose de colorant, ce qui avait produit le même effet qu'une trop grande pâleur. Alors Dieu tenta de nouveaux essais en diminuant la quantité de matière colorante. Mais les peaux rouges se révélèrent aussi sanguinaires que les peaux blanches,  jaunes ou noires. Et Dieu en resta là de ses expériences épidermiques.

Mais les hommes, eux, venaient de se trouver une nouvelle raison de se quereller. Chacun présentant comme une marque de supériorité la coloration plus ou moins foncée de sa peau. Consterné, Dieu conclut que toutes les tentatives d'amélioration de ces créatures aboutissaient invariablement à une plus grande incompréhension entre elles. Il décida de ne plus intervenir et de laisser l'expérience suivre son cours naturel

Lucifer, d'un coin climatisé de l'enfer, suivait avec un  intérêt grandissant l'évolution de sa création. C'était du tout cuit ! Les guerres endémiques du début se propageaient en guerres universelles. On ne pouvait plus résister à la jouissance de s'entre-détruire pour un lopin de matière. La chair y pesait lourd comme le plomb. On s'épuisait à fissurer les murs du réel à coups de haschisch, de crack, d'opium, de drogues de toutes sortes. C'était un monde pollué. Leur eau et leur air s'alourdissaient de jour en jour…quelle exquise puanteur ! Ces êtres inventifs parvenaient à accumuler de splendides monceaux de déchets à une vitesse qui augmentait de façon absolument éblouissante… 
- Fantastique ! Révolutionnaire ! ricana Lucifer. Jamais aucun animal n'aurait pu accomplir d'aussi prodigieux ravages en si peu de temps. Et… quelle délicieuse insouciance ! 

Satisfait, et confiant en l'avenir de ses divertissantes petites créatures, Lucifer attend maintenant fébrilement  le moment de visionner, en direct de l'enfer, le dernier acte catastrophique de son joyeux spectacle...


Paule Doyon - tous droits réservés - janvier 2003
illustration - droits réservés - Denis PLain


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