Cette nouvelle a été publiée dans la revue Châtelaine en 1972
et reprise dans « Fleurs de Lys » une anthologie de littérature québécoise, 1973.

Le règne de Kuper

de Paule Doyon


On était en janvier de l'an cinq mil cent un. Les rues de Ré étincelaient sous la coupole de verre qui maintenait une température moelleuse dans la ville. Tandis que le froid sévissait toujours à l'extérieur.
Nid avala sa pilule de sommeil, puis s'étira mollement. Elle venait d'avoir soixante ans. À cet âge son ancêtre du XX siècle attendait docilement la mort en s'adonnant à quelques oeuvres de charité. Mais elle, avec son crâne nu, son teint lumineux, son haut front lisse, son corps souple sous la combinaison bleue - bien caractéristique des chercheurs biologistes - entrait à peine dans le cycle le plus marquant de sa vie, qui s'annonçait pleine d'espoir. Elle venait tout juste d'être promue BI. Albert Bertiletti lui avait décerné un diplôme avec la mention Super A, qui sanctionnait ses brillantes études. Albert Bertiletti était l'ordinateur principal de la ville de Sir, la capitale du Savoir, où se trouvait regroupée la plus grande masse d'ordinateurs, chacun spécialisé dans un domaine particulier. Nid avait même reçu les félicitations de Kuper, le grand ordinateur de Yo, la capitale de la terre.

Kuper était le cerveau central qui gouvernait la planète entière. Ce robot renfermait toutes les connaissances humaines accumulées depuis les débuts de l'humanité. Riche de l'expérience du passé, il savait décider dans toutes les circonstances de la meilleure attitude à adopter. Kuper était le héros des deux derniers siècles. Grâce à sa sagesse, le mot guerre était devenu périmé. La paix faisait progresser la technique. L'énergie, dépensée autrefois aux règlements des conflits, se trouvait canalisée désormais vers les découvertes. Ainsi avait-on enfin résolu le problème du vieillissement des cellules. Par l'inoculation à la naissance d'un sérum, on avait éliminé presque complètement le virus de la vieillesse que les hommes avaient contracté pendant tant de siècles, en naissant, sans même en soupçonner l'existence.

Cependant, il arrivait encore parfois que des personnes vaccinées perdent subitement, sans qu'on puisse en déterminer la cause, leur immunité. Elles vieillissaient alors rapidement, en quelques heures. Leur peau se ridait et leurs organes se détérioraient si vite, que le temps manquait pour étudier et découvrir les causes du réveil inattendu de ce virus qui, hors quelques cas d'exception, n'avait plus de prise sur les hommes.

Nid souhaitait vivement s'attaquer à cette énigme. Les cas de vieillissement spontané s'avérant plus fréquents sur la lune que sur la terre, elle songeait à émigrer sur ce satellite pour y étudier ce phénomène. Le cerveau de Nid renfermait déjà toutes les connaissances historiques de cette maladie. Elle savait que ses ancêtres, dès leur sortie de l'utérus (les enfants d'alors n'étant pas encore formés dans des laboratoires) contractaient ce virus de la vieillesse. Cependant ils développaient une certaine résistance à cette maladie, même si elle les marquait de ses stigmates au fur et à mesure que leur temps s'écoulait. Cela leur permettait d'atteindre un certain âge avant de succomber. À l'âge de Nid, leurs rides profondes et leurs organes atrophiés présageaient déjà leur mort prochaine.

Nid, comme chacun de ses contemporains, était animée d'un grand amour pour tous les habitants de la terre. Le règne de l'amour ayant enfin fait place à celui de la haine. Les classes sociales, les causes des révoltes et des guerres anciennes, n'existaient plus. Chaque citoyen se savait un rouage aussi important qu'un autre de la société. Très jeunes, à peine sortis du laboratoire des naissances, les enfants étaient conduits au centre de psychologie où des robots spécialisés en éducation dressaient un inventaire de leurs aptitudes et de leurs goûts. Chaque enfant était ensuite dirigé vers des études correspondant exactement à ses données héréditaires et à son potentiel futur. Personne jamais n'était frustré, ni ne souhaitait s'élever au-dessus de ses semblables. Chaque citoyen se retrouvant toujours dans la société à la place qui lui convenait parfaitement. Tous trouvaient, de cette façon, dans l'accomplissement de leur travail une telle satisfaction, qu'elle leur tenait lieu de salaire. Il n'était plus question, dans cette société nouvelle, de recevoir une rétribution pour exécuter un travail aimé.

Nid souffla dans un petit tube d'ivoire. Aucun son n'en sortit, mais BOO25, qui captait les ultra sons, apparut aussitôt. C'était un gros chien du type boxer, à poil noir chiné de brun. Il frôla son corps osseux contre les jambes de Nid. Elle lui caressa distraitement l'oreille puis, le pria de lui apporter les deux laisser- passer dont elle avait besoin : l'un pour visiter le laboratoire de génétique, l'autre pour faire rafraîchir son maillot.

- C cc… cc'est…tttout ? bégaya BOO25 en frottant une deuxième fois sa grosse tête contre Nid qui le repoussa… - Oui, c'est tout, va ! va vite ! fit-elle. BOO25 sortit, docile en ondoyant piteusement.

Nid s'évertuait vainement à essayer de convaincre BOO25 de cesser de mendier les caresses comme un vulgaire chien du vingtième siècle. La prolongation de la vie animale avait fait évoluer les organes de la phonation des chiens vers le langage, mais elle ne les avait pas débarrassés de leur dépendance envers l'homme.

- Il faudra bien pourtant que ce malheureux chien s'émancipe un jour ! soupira Nid, devant les grands yeux tristes de BOO25 qui revenait avec les deux cartes dans sa gueule. Elle le remercia et BOO25, peiné par la froideur de Nid, ressortit la tête basse.

Nid arriva au centre de génétique au moment où le robot de garde s'apprêtait à refermer la barrière qui limiterait le nombre de visiteurs de la journée. Elle lui présenta vivement sa carte de référence qu'il fit glisser devant l'oeil électronique de son estomac. Puis, il lui fit signe de passer.

Elle traversa un vaste couloir dont les parois de verre permettaient aux visiteurs d'observer les généticiens sans les déranger. Sur l'écran, qui tenait lieu de cloison devant eux, elle pouvait suivre leur travail comme si elle avait regardé elle-même à travers leurs puissants microscopes. Ils disséquaient des spermatozoïdes et des ovules et établissaient l'inventaire de leurs codes génétiques. Cela afin d'agencer les gamètes de façon à produire des êtres humains absolument sains et pourvus de qualités intellectuelles, sociales et morales parfaitement équilibrées. D'un laboratoire à l'autre, Nid suivit le passionnant processus de la vie. Depuis la multiplication fantastique des premières cellules jusqu'au moment où l'enfant, déjà développé, le crâne muni d'électrodes, commençait à assimiler les premières connaissances qui feraient de lui un être productif et épanoui. À chaque stade déterminant de la croissance de l'embryon, les généticiens prélevaient un échantillon de son tissu cellulaire qu'ils classaient soigneusement. Prélèvements importants, qui permettraient de restaurer plus tard n'importe lequel organe ou membre de cet individu. Les greffes d'organes avaient été abandonnées au profit de cette reconstitution de l'être, par l'être. En puisant dans sa banque personnelle de tissu cellulaire, conservé avec ses propriétés stimulantes de devenir, on pouvait aussi bien faire repousser son bras amputé, que reconstituer son foie atrophié. Tous les organes obéissaient à cette stimulation locale, sauf le cerveau. Cette résistance du cerveau à toute régénération s'expliquait par le fait que les cellules du cerveau ne se reconstituent jamais au cours de la vie. Il ne restait plus qu'à résoudre cet épineux problème et l'homme deviendrait assuré de vivre quasi éternellement. Pour le moment, l'homme vivait deux cent soixante-quinze ans tout au plus. Au bout de ce temps, même si son corps conservait une apparence de jeunesse, il assistait impuissant à la dégénérescence lente et humiliante de son cerveau. Alors, il finissait par se résoudre à passer à la machine d'anéantissement. Cette machine réduisait son corps en atomes après en avoir prélevé les précieux spermatozoïdes ou ovules, afin de récupérer les meilleurs chromosomes de son stock génétique.

Nid mesurait le pas de géant accompli par l'homme, qui avait échappé de justesse à la destruction totale de son espèce par une subite mutation de son intelligence. Mutation provoquée par une accumulation favorable de radioactivité. L'homme, d'un coup, par cette poussée d'évolution, avait accédé à la sagesse et la cybernétique l'obligeait, depuis, à s'y maintenir. En effet, l'intelligence de l'homme s'étendait dans tous les robots qu'il avait construits et qui maintenant le forçaient à tenir compte de leurs données. Grâce à leur programmation accumulée de siècle en siècle, ils étaient devenus infiniment plus savants que les hommes et le pouvoir leur avait été remis parce qu'ils étaient sans passion. Ils dirigeaient admirablement bien la terre et c'est leur accession à la tête de l'humanité qui avait permis de supprimer enfin les guerres.

Les robots s'affublaient des noms compliqués de leurs inventeurs pour honorer leur mémoire. Les hommes, eux, n'ayant plus de famille, s'accommodaient, au contraire, de particules de sons pour s'interpeller. On avait en horreurs des mots longs, qui faisaient, disait-on : " robotisme ". Nid dont le numéro de naissance était 888888888889, n'utilisait cette identité officielle qu'en s'adressant aux cerveaux des ordinateurs. Même les noms des villes avaient été écourtés. Ré, pour la ville qu'habitait Nid. On trouvait aussi : "To ", une grande capitale, " Fa ", un centre de repos. On ne reconnaissait plus qu'un seul peuple : " le peuple de la terre ". Les races n'existaient plus en tant qu'ethnie, mais les généticiens s'employaient à entremêler leurs diverses caractéristiques pour créer des individus différents les uns des autres, afin de conserver la diversité essentielle à la vie même.

Aussi, la peau de Nid était-elle d'un brun chaud, et ses immenses yeux bleus paraissaient encore plus limpides et émouvants sur ce visage foncé. Sa poitrine tombait droite comme celle des mâles. Seuls ses organes génitaux révélaient encore son sexe féminin. Mais cette partie de l'anatomie ne préoccupait plus ni le mâle, ni la femelle.


Convaincue que le processus de la croissance ne renfermait pas la solution au problème du vieillissement spontané des cellules, Nid ressortit du laboratoire de génétique bien décidée à émigrer sur la lune. Elle allait chercher là, dans le déroulement de la maladie même, le remède à apporter. Sa décision étant prise, elle passa à l'atelier de stérilisation afin de faire rafraîchir son maillot avant son départ. Elle en ressortit quelques minutes plus tard toute pimpante dans son vêtement, d'où toutes les traces de poussière et d'usure s'étaient envolées.

Les vêtements, comme les autres biens matériels, devaient pouvoir être restaurés à la moindre détérioration. Plus de cette consommation incontrôlée qui avait failli, dans les temps anciens, conduire la planète à l'asphyxie. Un travail herculéen avait été exigé dans le passé pour transporter dans des régions hostiles, afin de les faire fondre dans des volcans en activité, tous les résidus d'une civilisation de production. On avait mis des siècles à dépolluer. Aussi une législation inflexible interdisait toute récidive dans ce domaine. Celui qui aurait enfreint les lois en produisant une marchandise non récupérable aurait été désintégré sur-le-champ.

Nid, fraîche et reposée, pénétra dans le silencieux métro qui étendait ses ramifications sous l'étendue de toute la ville de Ré. Actionné par une énergie extraite de la matière-même, le transport n'occasionnait plus aucune pollution. Grâce à une technique avancée, Nid pouvait, durant le trajet, aussi bien consulter les archives de la bibliothèques mondiales, que visionner un film en trois dimensions. En surface, de petits véhicules qu'on abandonnait là où on descendait permettaient de franchir les courtes distances. Mais la plupart des gens préféraient utiliser leur ceinture antigravité pour se déplacer encore plus librement. Nid utilisa sa ceinture pour se hisser sur le cœur roux d'une immense marguerite. Installée sur le cœur de la fleur, comme sur un coussin de velours, elle admira une dernière fois la ville de Ré.

Des Réniens défilaient devant elle. Tous vêtus de combinaisons de modèles identiques. Seule les teintes différentes des tissus des combinaisons indiquaient les différents métiers de ces hommes. Calmement ils musardaient dans les rues de Ré. Nullement pressés de rentrer chez eux pour manger, une pilule suffisant à assouvir leur faim. Ni obligés d'aller dormir, la pilule du sommeil pouvant suffire sur la terre à restaurer les forces. La terre était devenue une planète exquise. Mais Nid était attirée par l'espace. Son tempérament la poussait vers l'inconnu, irrésistiblement ! On voyageait peu encore à travers la galaxie. Mais Kuper avait découvert récemment, à la suite de longues recherches sur la complexité de la matière, le moyen ( si justement imaginé autrefois par les auteurs de science-fiction) de désintégrer la matière en particules pour la reconstituer ailleurs dans l'univers. Même si sa technique n'offrait pas encore les garanties de succès à cent pour cent exigées par le gouvernement des robots, il avait réussi déjà - secrètement - à propulser un cobaye dans hier et l'avait ramené sans erreur dans aujourd'hui.

Nid fut chaleureusement accueilli chez elle par BOO25 qui bondissait de joie et remuait la queue avec frénésie. Elle tendit au chien une capsule d'os concentré, mais il continua de se frôler contre ses jambes avec une tendre maladresse.

- Tu es indomptable ! gronda-t-elle. Il lui sembla un moment que les paupières du chien étaient plus tombantes que d'habitude, ce qui accentuait l'expression de tristesse du boxer.

- As-tu bien avalé ta pilule de sommeil ? lui demanda - t- elle, inquiète.

- BOO25 hocha affirmativement sa grosse tête.. et Nid n'y pensa plus.

- Je verrai à ce qu'on te ravitaille en comprimés pendant mon absence, ajouta - t - elle. Je pars demain pour la lune.

BOO25 bredouilla des remerciements et sortit la tête encore plus basse...


Le soleil se levait au-dessus de la ville quand Nid s'envola dans la fusée Ré-lune. La coupole de verre, ouverte pour laisser passer le vaisseau, s'était refermée. Elle ressemblait maintenant à une bille de verre reflétant les couleurs changeantes de l'aurore. BOO25, venu faire ses adieux à sa maîtresse, fixait encore le point du ciel où l'appareil avait disparu dans les nuages. Il se produisit alors une chose bizarre qui étonna BOO25 lui - même : une perle d'eau roula de son oeil et glissa le long de son nez busqué et froid. BOO25 la happa d'un coup de langue. Il demeura perplexe en découvrant le goût salé de cette chose mouillé. Il rentra lentement.

Dans la fusée Nid écoutait les poèmes de son poète préféré, Yin, grâce à un magnétophone miniaturisé fixé à son poignet. Yin était un enfant de dix ans et un poète remarquable. Non à cause de son âge, mais à cause de son art. Car certains poètes étaient encore plus jeunes et la majorité des écrivains avaient à vingt ans livré toute leur oeuvre. Les musiciens se révélaient encore plus précoces. La musique pure, ponctuée de silences expressifs, qui ravissait en ce moment les passagers, avait été composée par un enfant d'à peine cinq ans.

Le compagnon de voyage de Nid paraissait un jeune homme d'environ soixante-cinq ans. Il en était à son deuxième projet réalisé sur la lune. Il assura Nid que l'adaptation au milieu lunaire s'effectuait rapidement. On était vite fasciné par ce paysage volcanique et l'étonnant silence… les communications entre les êtres y devenaient plus chaleureuses. Chacun se sentant lié aux autres pour la réalisation du grand projet : recréer, en tentant de fixer une atmosphère à la lune, un milieu semblable à celui de la terre primitive, où des humains pourraient vivre sans coupole de verre. Certains savants voyaient là l'unique façon de sauver l'humanité, prétendant que l'homme avait besoin de la nature primitive pour conserver son caractère humain. D'autres, au contraire, étaient convaincus que l'âme de l'homme était incorruptible. Ils invoquaient pour appuyer leurs dires, l'existence accrue des créateurs. Selon eux, l'homme ne risquait pas de se robotiser. Ces savants demeuraient sur la terre et considéraient que retourner à la nature serait régresser.

Urt, le compagnon de voyage de Nid (qui prise par la conversation avait fait taire son poète), hésitait encore entre ces deux écoles de pensée. Il reconnaissait à chacune d'excellents arguments. Aussi, avait-il décidé de s'accorder un second séjour sur la lune avant d'opter pour l'une ou l'autre de ces deux philosophies.

Nid écoutait, fascinée par les yeux verts - si brillants - du jeune homme et sa voix harmonieuse qui lui décrivait " la vie passionnante des pionniers de la lune ", s'étonnant qu'il utilise le mot " passion " un pur archaïsme. Mais comme Urt était attachant ! Elle sourit, le mot " attachant " était un archaïsme également. Que se passait-il ? Était-elle en train de "s'archaïser" elle aussi ?

- Vous souriez ? s'étonna Urt. J'ai constaté, ajouta-t-il, comme pour l'excuser, que les gens sourient beaucoup plus sur la lune.

- Vraiment ! fit Nid, rougissante d'avoir souri d'une simple faute de vocabulaire.

- Vous verrez, dit Urt, on ne peut pas se comporter de la même façon sur la lune que sur la terre.

Puis, il se leva pour gagner le compartiment de l'appareil où il devait recevoir dans les minutes suivantes des instructions relatives à sa mission sur la lune. Mission consistant justement à étudier le comportement des hommes ainsi transplantés, à noter, jour après jour, les transformations s'opérant en eux. Afin de découvrir leur capacité d'adaptation aux conditions de vie d'une planète nouvelle.

Nid le suivit des yeux. Comme tous les autres hommes, il était grand et mince. Et ce n'était certainement pas ce commun maillot brun qui le faisait apparaître si différent ?

- Ce doit être le mal de l'espace ! se dit-elle, s'épongeant le front. Pour chasser son malaise elle libéra de nouveau le son de son magnétophone qui continua à déverser dans ses oreilles, pareils à une pluie de cristal, les vers fulgurants de Yin.


Nid débarqua sur la lune avec soulagement. Elle commençait à ressentir une grande anxiété, sentiment jamais éprouvé par elle jusqu'à ce jour. Elle revêtit une " surcombinaison " spéciale pour passer de la fusée au véhicule qui transportait les passagers jusqu' à la ville artificielle. Un paysage uniforme et désert s'étendait de chaque côté de la piste avec ses cratères disséminés au hasard des pluies de météorites. Devant elle Urt lui souriait. Son sang afflua à ses joues et elle éprouva une vague faiblesse. Elle avala vite un comprimé de nourriture. Déjà le véhicule s'immobilisait devant l'un des édifices qui constituaient le poste trois de la lune. Nid jeta un regard inquiet autour d'elle. Elle avait rêvé de quelque chose de plus vaste. Son imagination avait amplifié les images vues sur les écrans. " Un vase clos " pensa-t-elle, désemparée. Mais le regard railleur de Urt croisa le sien, et aussitôt l'espace gris lui parut s'illuminer. Elle retira son casque de protection et éclata de rire.

- Voilà maintenant que vous riez comme un enfant heureux du XX siècle ! s'exclama Urt, en se décoiffant à son tour. Il posa sa main sur l'épaule frêle de Nid :

- Vous verrez, ici rien n'est comme sur la terre…et il l'entraîna à sa suite pour lui faire visiter les lieux.


Une heure plus tard Nid avait inspecté de fond en comble le poste trois de la lune. Elle prit, en compagnie d'Urt, une seconde capsule de nourriture. Puis, seule, gagna le local où elle séjournerait. C'était une simple pièce carrée, munie d'un écran de communication et d'une natte pour le repos.

Nid refusait, malgré les affirmations de Urt, de croire à la nécessité du sommeil sur la lune. Elle avala avec confiance sa pilule reconstituante de force. Puis, pour plaisanter, elle s'allongea tout de même sur la natte. Elle sombra aussitôt dans une douce inconscience et dut admettre, quelques heures plus tard, qu'elle avait bel et bien dormi !

Inquiète des heures écoulées sans sa présence consciente, elle s'empressa de communiquer avec la terre pour prendre des nouvelles de BOO25 et voir comment il se débrouillait seul dans son appartement.

BOO25, affaissé dans un coin de la pièce préférée de Nid, apparut. Son poil était devenu entièrement blanc et tout son corps paraissait trembloter sans arrêt… Nid tenta de rajuster l'image de son appareil de communication. Mais le chien ne cessa pas de trembloter, - et son poil demeura blanc.

- Mais tu es très malade ! s'exclama Nid. J'appelle immédiatement la clinique d'urgence pour qu'on vienne t'examiner et te traiter…tu as négligé de prendre tes capsules de repas et de sommeil, je suppose… Le chien se leva péniblement et vint, la démarche vacillante, se coucher le plus près possible de l'écran où lui parlait sa maîtresse.

- Je communique avec la clinique et demain j'espère te revoir en meilleure forme…fit Nid, en caressant doucement l'image de BOO25 du bout des doigts..

Elle communiqua ensuite avec un confrère, le pressant d'envoyer une équipe d'infirmiers examiner BOO25. Elle le pria de lui transmettre aussitôt les résultats de l'examen, disant qu'elle était follement inquiète de la santé de BOO25 qui habitait avec elle depuis plus de quarante ans !

Son interlocuteur pensa : "inquiète ? elle plaisante !" puis, il se souvint avoir lu que l'inquiétude était l'un des symptômes de la terrible maladie du vieillissement. " Bah ! " se dit-il, je suppose que les gens de la lune ont un vocabulaire bien particulier. Et comme le confrère de Nid était en parfaite santé, il ne pouvait pas s'inquiéter, il se contenta d'envoyer une équipe médicale examiner BOO25.


Dès le lendemain Nid apprit la triste nouvelle. BOO25 était décédé dans les minutes suivant la communication avec elle sur l'écran.

- Étrange ! murmura-t-elle…que sa mort me bouleverse tellement. De plus, le diagnostic révélait que BOO25 avait succombé à la terrible maladie du vieillissement. Elle s'était exilée sur la lune pour étudier cette affection . Elle aurait pu tout aussi bien demeurer chez elle où elle aurait pu observer dans les moindres détails la décrépitude de BOO25 . Mais BOO25 serait-il mort si Nid n'avait pas quitté la terre ? Elle se rappela soudain avoir noté, la veille de son départ, certains changements chez le chien…qu'était-ce? Ah oui! ses paupières tombantes… Sûrement que c'était là les premiers symptômes de la maladie. Aussi, si elle n'était pas partie, elle aurait pu… mais si elle n'était pas venue sur la lune, elle n'aurait pas rencontré Urt…pourquoi s'intéressait-t-elle à ce… Urt ? Étrange… quel bouleversement dans ses sentiments. Voilà qu'elle parlait de sentiments! Ça n'existait plus. On les avait tous éliminés, parce qu'ils causaient de la souffrance. Mais, peut-être que les sentiments n'étaient qu'endormis… et le climat de la lune suffisait à les remettre en branle? C'était sans doute la raison qui empêchait les robots de remettre aux hommes le commandement du monde. Les passions pouvaient renaître sous un changement de température, comme sur la lune par exemple.

Mais à vrai dire, Nid ne se sentait pas malheureuse. Elle éprouvait même une agréable sensation de douceur, qui s'amplifia encore à la vue de Urt, qui arrivait…

- Vous semblez fatiguée, lui dit-il, auriez-vous refusé de dormir ?

- Je n'ai pu dormir. Sans doute que ma pilule de sommeil aura suffi pour aujourd'hui…même sur la lune.

Urt lui tendit la main, une coutume originale de la lune. À ce contact le coeur de Nid se mit à battre plus fort. C'était la première fois qu'elle percevait la présence de cet organe en elle…elle pâlit.

- Qu'avez-vous ? fit Urt, inquiet.

- Je ne sais pas dit-elle, je me sens drôle…je ne suis pas encore adaptée à l'atmosphère de la lune.

- Vaut mieux vous étendre un peu…fit-il, il la soutint jusqu'à la natte où il demeura penché sur elle. Son visage attentif au-dessus d'elle. Comme il était beau ! Dans la tête de Nid tout se mit à tourner comme dans un manège. Puis, Urt à son tour fut pris d'un vertige… était-ce les yeux trop bleus de Nid? Il fit glisser doucement son doigt sur la joue lisse et brune jusqu'au fin pli qui se creusait lentement autour de la bouche aux lèvres humides…Nid se redressa brusquement :

- Urt ! Fit-elle, votre crâne se ride !

Urt éclata de rire.

-Voilà que vous souffrez d'hallucinations ! Allons ! Soumettez-vous au climat de la lune…dormez un peu.

Mais Nid, debout, maintenant comprenait avec horreur qu'Urt était atteint de la terrifiante maladie. Et elle ? …tous ses malaises ? BOO25 était mort…elle avait dû contracter le virus du chien et elle avait ensuite contaminé Urt ! Ils allaient mourir tous les deux…en quelques heures. Elle devait se hâter de trouver la cause de la résurgence de cette maladie. Il ne restait pas une minute à perdre. Quels avaient été les premiers symptômes? Dans la fusée, l'acuité de ses émotions. Elle avait été troublée uniquement par la présence de Urt. Apparemment, Urt semblait lui aussi avoir éprouvé le même embarras.

Nid parvint à convaincre Urt de son diagnostic. D'ailleurs leurs deux visages se flétrissaient de minute en minute.

- Kuper ! suggéra Urt dans un soudain sursaut d'espoir. Comme nous connaissons maintenant les symptômes de la maladie, peut-être pourra-t-il trouver un remède? Il est le seul à pouvoir nous sauver ! Il nous faut essayer de communiquer avec lui…


Nid, après avoir prouvé l'urgence de recourir à la sagesse de Kuper en laissant paraître sur l'écran son visage déjà ravagé par la vieillesse, put entrer en rapport direct avec le robot. Le robot l'écouta et conclut que les symptômes n'expliquaient pas l'origine de la maladie. N'en connaissant pas la cause, il ne pouvait trouver de remède. Il était désolé, disait-t-il, mais ces mots ne renfermaient aucun sentiment, ils lui venaient du vocabulaire de ses inventeurs.

Urt s'emporta, sans que cela fit sourciller le moindrement tous ceux, dont l'écran allumé présentait l'image pathétique de ces deux êtres à l'agonie qui suppliaient un robot de leur sauver la vie.

_ Je peux, dit Kuper, après hésitation, si vous insistez, tenter sur vous ma dernière invention. Elle n'a pas encore été expérimentée sur des humains. C'est dire qu'elle comporte des risques : je vous projette dans l'avenir, vous découvrez le remède à votre maladie, ensuite je vous ramène dans le présent pour vous guérir. Mais je ne puis vous garantir le succès absolu de ce voyage. Il suffirait d'une erreur imperceptible de calcul pour que vous vous retrouviez n'importe où dans le temps. Mais où que vous soyez, toujours la force de votre désir pourra vous ramener ici. Le risque n'est donc pas si énorme. Si vous acceptez, une fusée vous transportera immédiatement à mon laboratoire où nous procéderons à votre propulsion dans l'avenir.

Nid et Urt, serrés l'un contre l'autre, et déjà le dos voûté, acquiescèrent rapidement à ce projet qui devenait leur unique chance de survie. La fusée les posa près du laboratoire de Kuper où un véhicule les attendait pour les conduire directement devant le grand robot.

Enfermés dans une cloche de verre, vieux et tremblotants, ils se prêtèrent à l'expérience. Une vive lumière les inonda et ils disparurent à la vue des robots qui les entouraient.

- Les voilà partis ! dit Kuper, devant la cloche vide. Espérons, ajouta-t-il. Mais il n'éprouvait qu'une grande indifférence. Expérimenter était inscrit dans son programme. Il exécutait les ordres gravés en lui.


Nid et Urt surgirent sur une terre primitive où des jeunes gens aux cheveux incroyablement longs s'enlaçaient sur une herbe toute luisante de soleil.

- Ces hommes ressemblent à des arbres…fit Nid en passant sa vieille main ridée sur son crâne nu. Intimidée, elle se serra contre Urt qui prit sa main dans la sienne.

Une jeune fille, les apercevant, les pointa du doigt :

- Regardez les deux vieux ! dit-elle à ses compagnons, tellement vieux ! Et ils s'aiment…

- Aime…aime…répéta Nid, ahurie. Urt ! nous nous aimons!!! L'amour physique est une émotion…je comprends … cette émotion primitive a déclenché chez nous des réactions primitives…et nous vieillissons ! BOO25 m'aimait… Nous nous aimons Urt ?

- Oui…je crois…je crois…bégaya Urt… c'est une émotion délicieuse…aimer…aimer…oui, c'est ça… je t'aime Nid.

- Et moi aussi Urt …c'est merveilleux…aimer…je t'aime… Mais cette émotion brouille notre raison ! Nous devons lutter contre elle Urt, seul l'amour évolué - l'amour de l'humanité entière - a fait progresser notre civilisation. Cet amour-ci est physique, il ne concerne que le corps, nous ne pouvons plus…Urt il nous faut retourner dans notre temps !

Urt contemplait le visage torturé de Nid et en lui s'agitaient des forces opposées… il ne leur fallait pas tomber dans ce piège affriolant de l'amour rudimentaire…Urt s'agrippait cran par cran à sa volonté et il finit par retrouver son équilibre.

- Oui…tu as raison, nous devons retourner à notre temps pour guérir…pour sauver les autres. Nous ne sommes qu'un maillon de la chaîne…Kuper remettra de l'ordre dans notre cerveau et jamais plus les hommes de notre temps ne retomberont dans la déchéance d'un sentiment égoïste…

- Oui, fit Nid…rentrons, nous sommes bouleversés…mais Kuper nous rendra notre sérénité

Fin


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mise en ligne septembre 2005