publié dans En Vrac-no.38-1989



Le Diable des Forges


Mademoiselle Poulin était une vieille fille maigre, à la peau jaune, aux cheveux raides, et au caractère peu commode. Elle possédait un cheval noir, que conduisait un cocher au  regard étrange après lequel il lui arrivait fréquemment de jurer.

Cela seul aurait suffit à créer la mauvaise réputation qu’elle avait auprès des habitants des Forges du Saint-Maurice. Mais il y avait plus. Elle prétendait être l’unique héritière de la  forêt qui coiffait le troisième coteau  du chemin qui menait à Trois-Rivières.

Tandis que monsieur Bell, le directeur des Forges, affirmait, de son côté, que le gouvernement lui avait concédé ce territoire.

Monsieur Bell, malgré les nombreux procès que lui avait  intentés la vieille demoiselle, n’en continuait pas moins, ce jour-là, de couper les érables du troisième coteau pour les transformer en charbon de bois afin d’alimenter le feu du Haut-Fourneau de sa forge.

Mademoiselle Poulin, à ses côtés, vêtue de sa robe rouge flamme, brandissait les poings et hurlait des imprécations épouvantables à la face du directeur et des bûcherons qui se moquaient visiblement d’elle. Son cheval noir, à deux pas de là, piaffait et se cabrait, prêt à partir. Hors d’elle-même, elle sauta dans sa voiture et cria à son cocher :

- William ! puisque c’est d’ même !  On va aller voir le curé !

Le curé se promenait de long en large devant son presbytère en lisant son bréviaire. 

Mademoiselle Poulin descendit de voiture et se mit à le pourchasser :

- Monsieur Bell coupe tous mes érables monsieur le curé ! …Vous devez l’arrêter! C’est ma seule fortune ! Tout mon héritage ! Il va tout brûler dans le Haut-Fourneau… dans l’enfer ! que j’vous dis.

Mais le curé, silencieux, continuait de lire et de se promener. Il ne l’écoutait pas, c’était évident. Constatant son indifférence, mademoiselle Poulin, encore plus furieuse, remonta dans sa voiture en hurlant :

- Puisque le bon Dieu veut pas nous écouter, nous irons en Bas !

- Où ça ? demanda William le regard moins étrange, mais l’air plus inquiet.

- Chez le Diable ! Tout droit chez le Diable ! vociféra-t-elle en fouettant elle-même le cheval qui partit d’un trait.
 

Arrivée chez elle, elle commanda à William de lui apporter immédiatement le grand coffre de fer du grenier.

- Le Diable nous aidera ! fit-elle, mais c’est un gars qui exige d’être grassement payé. 

Nous mettrons dans ce coffre tout mon avoir. Ce que je n’ai pas su défendre, le Diable, si je le lui lègue, le défendra. On verra bien comment Bell s’en tirera !

Le Diable apparut aussitôt, tout souriant. Il s’inclina profondément devant elle: 

- Je suis votre serviteur ! fit-il, très poli et rassurant. Puis, il ajouta: surtout, surtout, mademoiselle n'oubliez pas de me remettre la clé…la clé du coffre. 

Et il disparut. 

La vieille fille déposa dans le coffre tout son or et ses bijoux, de même qu'un testament qui léguait au Diable tous ses biens y compris, bien entendu, la forêt du troisième coteau.

Elle referma le coffre, y tourna la clé, la retira et la lança dans les flammes du foyer :

- Voilà Diable ! tout est à toi maintenant, défends-toi ! 

William, sur les ordres de sa maîtresse, partit enterrer ce trésor au milieu des érables et des pins du troisième coteau. Il creusa un trou profond dans la terre et y laissa tomber le coffre dès que la nuit fut venue. Quand il revint, la vieille fille était morte devant la cheminée. Elle avait la peau raide, les cheveux jaunes, - et un air étonné.
 

Quant au Diable, il avait pris la clé et s’en allait chantant, dansant, échappant et repêchant la clé dans les eaux du Saint-Maurice. Partout où la clé tombait, aussitôt, des flammes jaillissaient de l’eau.

Mais ce Diable - là n’était pas très méchant. Longtemps il s’amusa à se transformer tantôt en chat noir, tantôt en sombre inconnu, mystifiant tout le monde mais n’effrayant personne. Excepté les chevaux qui, eux, s’immobilisaient toujours de frayeur à la hauteur du troisième coteau. Le cocher devait descendre retourner la selle de son cheval pour qu’il  reparte au galop!

Personne jamais n’a retrouvé le coffre au trésor de la vieille demoiselle Poulin. Personne n’a vraiment, de ses yeux vu, le Diable le récupérer. Mais aux Forges du  Saint-Maurice, même encore aujourd’hui, si on jette une allumette sur l’eau aussitôt une petite flamme jaillit !


Paule Doyon - tous droits réservés- juin 2000

Retour à Contes et Nouvelles
Page d'accueil