Mademoiselle
Poulin était une vieille fille maigre, à la peau
jaune, aux cheveux raides, et au caractère peu commode.
Elle possédait un cheval noir, que conduisait un cocher
au regard étrange après lequel il lui arrivait
fréquemment de jurer.
Cela
seul aurait suffit à créer la mauvaise réputation
qu’elle avait auprès des habitants des Forges du Saint-Maurice.
Mais il y avait plus. Elle prétendait être l’unique
héritière de la forêt qui coiffait le
troisième coteau du chemin qui menait à Trois-Rivières.
Tandis
que monsieur Bell, le directeur des Forges, affirmait, de son
côté, que le gouvernement lui avait concédé
ce territoire.
Monsieur
Bell, malgré les nombreux procès que lui avait
intentés la vieille demoiselle, n’en continuait pas moins,
ce jour-là, de couper les érables du troisième
coteau pour les transformer en charbon de bois afin d’alimenter
le feu du Haut-Fourneau de sa forge.
Mademoiselle
Poulin, à ses côtés, vêtue de sa robe
rouge flamme, brandissait les poings et hurlait des imprécations
épouvantables à la face du directeur et des bûcherons
qui se moquaient visiblement d’elle. Son cheval noir, à
deux pas de là, piaffait et se cabrait, prêt à
partir. Hors d’elle-même, elle sauta dans sa voiture et
cria à son cocher :
-
William ! puisque c’est d’ même ! On va aller voir
le curé !
Le
curé se promenait de long en large devant son presbytère
en lisant son bréviaire.
Mademoiselle
Poulin descendit de voiture et se mit à le pourchasser
:
-
Monsieur Bell coupe tous mes érables monsieur le curé
! …Vous devez l’arrêter! C’est ma seule fortune ! Tout mon
héritage ! Il va tout brûler dans le Haut-Fourneau…
dans l’enfer ! que j’vous dis.
Mais
le curé, silencieux, continuait de lire et de se promener.
Il ne l’écoutait pas, c’était évident. Constatant
son indifférence, mademoiselle Poulin, encore plus furieuse,
remonta dans sa voiture en hurlant :
-
Puisque le bon Dieu veut pas nous écouter, nous irons en
Bas !
-
Où ça ? demanda William le regard moins étrange,
mais l’air plus inquiet.
-
Chez le Diable ! Tout droit chez le Diable ! vociféra-t-elle
en fouettant elle-même le cheval qui partit d’un trait.
Arrivée
chez elle, elle commanda à William de lui apporter immédiatement
le grand coffre de fer du grenier.
-
Le Diable nous aidera ! fit-elle, mais c’est un gars qui exige
d’être grassement payé.
Nous
mettrons dans ce coffre tout mon avoir. Ce que je n’ai pas su
défendre, le Diable, si je le lui lègue, le défendra.
On verra bien comment Bell s’en tirera !
Le
Diable apparut aussitôt, tout souriant. Il s’inclina profondément
devant elle:
-
Je suis votre serviteur ! fit-il, très poli et rassurant.
Puis, il ajouta: surtout, surtout, mademoiselle n'oubliez pas
de me remettre la clé…la clé du coffre.
Et il disparut.
La
vieille fille déposa dans le coffre tout son or et ses
bijoux, de même qu'un testament qui léguait au Diable
tous ses biens y compris, bien entendu, la forêt du troisième
coteau.
Elle
referma le coffre, y tourna la clé, la retira et la lança
dans les flammes du foyer :
-
Voilà Diable ! tout est à toi maintenant, défends-toi
!
William,
sur les ordres de sa maîtresse, partit enterrer ce trésor
au milieu des érables et des pins du troisième coteau.
Il creusa un trou profond dans la terre et y laissa tomber le
coffre dès que la nuit fut venue. Quand il revint, la vieille
fille était morte devant la cheminée. Elle avait
la peau raide, les cheveux jaunes, - et un air étonné.
Quant
au Diable, il avait pris la clé et s’en allait chantant,
dansant, échappant et repêchant la clé dans
les eaux du Saint-Maurice. Partout où la clé tombait,
aussitôt, des flammes jaillissaient de l’eau.
Mais
ce Diable - là n’était pas très méchant.
Longtemps il s’amusa à se transformer tantôt en chat
noir, tantôt en sombre inconnu, mystifiant tout le monde
mais n’effrayant personne. Excepté les chevaux qui, eux,
s’immobilisaient toujours de frayeur à la hauteur du troisième
coteau. Le cocher devait descendre retourner la selle de son cheval
pour qu’il reparte au galop!
Personne
jamais n’a retrouvé le coffre au trésor de la vieille
demoiselle Poulin. Personne n’a vraiment, de ses yeux vu, le Diable
le récupérer. Mais aux Forges du Saint-Maurice,
même encore aujourd’hui, si on jette une allumette sur l’eau
aussitôt une petite flamme jaillit !