On sait qu'il se produit chaque année un grand
nombre de meurtres dans le monde. Et que le crime parfait,
s'il existe, ne peut pas être découvert. Car dès qu'on le découvre
il cesse d'être parfait.
Aussi, si on apprend qu'un meurtre a été
commis il y a plusieurs siècles, qu'on connaît le nom de la victime
mais que l'on ignore toujours celui du meurtrier alors on peut dire qu'il s'agit
là d'un crime parfait. Un crime parfait dans le monde ordinaire.
Mais est-ce que des crimes parfaits sont aussi commis dans le monde des
arts? Je crois qu'assez de
crimes ont eu lieu au cours des siècles
dans les milieux artistiques pour justifier une enquête à ce sujet.
Qui donc étaient ces assassins capables de commettre ces
crimes qu'on ne découvrirait que cent, deux cent,
trois cent ans plus tard?
Comme premier cas prenons une victime aujourd'hui
célèbre: Jean Sébastien Bach par exemple. Comment a-t-on pu prendre
deux cent ans pour retrouver le génie assassiné de ce compositeur? Qui étaient les assassins de son talent? Impossible de le savoir.
Ces meurtriers sont morts et on ne peut plus aujourd'hui retracer leurs
noms.
Pensez à Gaugin, ce peintre maintenant si célèbre, dont tout le monde
a pu visionner l'assassinat reconstitué pour la
télévision. Les téléspectateurs se sont indignés qu'un aussi
grossier crime contre le talent puisse avoir été commis sous le regard
parfaitement indifférent des gens de son temps. On aurait pu continuer
de nous scandaliser en révélant la façon dont avaient été
supprimés également les autres grands peintres dont les toiles se
trafiquent aujourd'hui à coup de millions de dollars. Qui étaient les
assassins de tous ces artistes? Qui étaient ces criminels qui ont su si
bien nous faire oublier leur nom?
On pourrait ainsi en feuilletant les siècles
dénombrer un tas de meurtres incompréhensibles,
inimaginablement concevables par les hommes de notre temps...
pensez-vous ? Pas si loin de nous Marcel Proust n'a -t-il pas failli être enterré
proprement par André Gide...
Ce sont-là avec bien d'autres, que nous découvrons
au cours de nos lectures, des victimes devenues célèbres depuis.
Peut-être justement à cause de ces tentatives d'assassinats
perpétrées contre eux. Car il s'agit plutôt d'assassinats ratés,
puisque les victimes sont plus vivantes que jamais. Rimbaud par exemple,
dont les indifférents de son temps avaient enfoui le corps dans les
colonies... n'a-t-il pas ressuscité dans son glorieux esprit en notre
siècle d'hommes plus intelligents. Car dans notre siècle nous savons
reconnaître infailliblement le talent... n'est-ce pas à cela que
servent nos chapelles littéraires ?
Nous avons aussi les Critiques dans les grands
quotidiens et les revues d'art, où on filtre soigneusement les oeuvres
et les noms des auteurs afin que les inconnus le demeurent. Cela ne ressemble -t-il pas... passons! car le temps passe et il
faut découvrir les habiles meurtriers du passé et pourquoi leurs
victimes finissent toujours par se réveiller de la mort et recouvrir
leurs meurtriers de leurs ombres agrandies par un au-delà temporaire.
Peut-être peut-on trouver la réponse en cherchant dans l'art
lui-même. L'art qui se fabrique dans le subconscient humain. Comment ne
pas s'interroger par exemple sur les raisons de l'intérêt stupéfiant
que suscitent en nous les aventures d'un James Bonds? ou tous ces romans
dans lesquels des héros invincibles échappent
perpétuellement à la mort ? Est-ce que ces aventures, malgré leur
apparente irréalité, ne nous parleraient pas un langage symbolique?
Les intrigues basses, subtiles pour assassiner le héros ne
trouvent-elles pas leur contrepartie dans le monde artistique où ces
mêmes intrigues se produisent souvent. Où des artistes, des écrivains, des
poètes, des peintres, des musiciens tentent de survivre à tous les
attentats tentés contre eux pour les effacer de la carte des arts?
James Bonds qui disparaissent pour laisser triompher un moment leurs
adversaires, mais qui resurgiront plus tard dans le temps, comme les
héros imaginaires, intuables, des films ou des livres, qui ressortent
toujours triomphants à la fin de l'histoire.
Ainsi survit toujours, malgré ce qui a pu être tenté contre elle en
son temps pour l'anéantir, l'œuvre des créateurs véritables. Aussi est-il faux de parler des Mozart
assassinés. En art les crimes parfaits n'existent pas. Le plus habile
meurtrier de l'art ne pourrait pas plus aujourd'hui qu'hier assassiner
le génie. Le génie est immortel. Si parfois on réussit à l'ensevelir
sous quelques siècles, il ressuscite toujours dans son corps glorieux
qui est celui de l'art qui dure.
Les meurtriers de notre temps qui errent au milieu de
nous, comment les reconnaître ? eux qui s'essaient à exécuter
des crimes parfaits dont on ne connaîtra
les victimes que dans quelques cent ans. Bien entendu ces assassins
seront morts et oubliés depuis fort longtemps. Car c'est bien
connu les assassins, dans le domaine des arts, ne ressuscitent pas...
mais pour le moment ils sont bien visibles, on les appelle: les best-sellers.
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