Les trois citrons
(
un conte du passé traité à la moderne)

Au XX siècles vivait un beau jeune garçon amer. Mécontent du monde dans lequel sa naissance l’obligeait à vivre à travers les scandales, la violence, les guerres, les amours éphémères et la folie de son siècle. Il aspirait à un autre univers, rêvait au monde utopique des contes dans lesquels les fées  transformaient jadis  hommes et femmes en être paisibles capables de s’aimer éternellement.

- Tout ça n’a jamais existé! lui disait sa mère, revenant de son travail, je n’ai pourtant jamais eu le temps de te raconter des contes… ah! je vois…Harry Potter…la magie!…la magie ou les fées, dis-toi mon garçon que ça n’a jamais existé. Il faut vivre dans la réalité:la R É A LI TÉ !  Et elle s'empressait de préparer le souper...

Mais le jeune homme, dont je vais taire le nom pour éviter qu’il soit reconnu dans un siècle ultérieur, n’aimait pas la réalité. Il s’acharnait à croire qu’il devait exister quelque part dans le monde un pays magique, où il lui serait possible de vivre paisiblement, où l’amour aurait encore la place phénoménalement romantique qu’il avait dans les contes.

Aussi, sitôt qu’il eut obtenu son baccalauréat, plutôt que de s’acharner à se trouver un emploi, d'ailleurs inexistant, il décida de partir à l’aventure à travers le monde pour retrouver le pays -utopique selon sa mère- des contes.

Il prit l’avion plusieurs fois, visita, sac au dos, un grand nombre de pays sans jamais rien trouver qui ressembla de près ou de loin au monde dont il rêvait. Alors il revint chez lui et décida que c’était à lui de construire ce pays, puisqu’il semblait exister nulle part sur la terre.

Il sortit donc son ordinateur portatif du sac où il l’avait remisé à la fin de ses études et se mit à taper à tort et à travers sur les touches du clavier. Bientôt il vit apparaître sur l’écran  un sentier, qui paraissait s’enfoncer profondément dans une forêt verdoyante. Les arbres y étaient totalement différents de tous ceux qu’il avait pu voir au long de ses pérégrinations à travers le monde. Déjà cette atmosphère étrange lui parut porteuse d’espoir. Il enjamba donc les touches du clavier et s’engagea dans le sentier…

Après y avoir marché de longues heures, bien que le temps lui devenait difficile à mesurer ayant oublié sa montre à côté du clavier. Enfin, après un temps imprécis, il crut apercevoir à travers une brume diffuse ce qui ressemblait vaguement à un château…Aussitôt, il précipita ses pas pour découvrir si c’était bien un château ou une illusion optique.

En courant presque, au bout d’un temps toujours imprécis, il se heurta à la porte, qui lui sembla bien réelle, d’un de ces châteaux comme on en voit plus que dans les très anciens contes.

Très peu étonné, car c’est ce qu’il cherchait, il poussa la lourde porte et se retrouva dans une vaste salle aux murs tapissés d’or. Enfin c’est ce qu’il lui parut être. Mais ce n’est pas ce qui attira le plus son attention, car il n’était pas matérialiste. Ce qui le fascina surtout fut une minuscule table au milieu de la vaste salle. Dans cette pièce nue elle attira tout de suite son regard. Car il y apercevait trois citrons et un verre d’eau… après sa course dans le sentier il avait très soif.

Il s’approcha donc dans le but de se désaltérer. Il s’aperçut alors qu’il n’avait pas remarqué, jusque là, le petit couteau d’argent près des trois citrons. Alors pourquoi ne pas ajouter un peu de citron à l’eau pour s’en faire une limonade rafraîchissante?

Après avoir regardé autour de lui, ne découvrant personne, il saisit le couteau d’argent et trancha l’un des citrons en deux. Aussitôt il recula, effrayé, devant la jeune fille qui surgit du citron et dont la beauté stupéfiante faillit le faire tomber à la renverse. Heureusement il se rappela vite sa quête de créativité et reprenant ses esprits il se mit à la contempler…elle était vraiment très belle, si belle qu’il n’écoutait pas les paroles qu’elle lui répétait avec un regard suppliant :

- bois le verre d’eau…bois le verre d’eau…bois vite le verre d’eau et je resterai avec toi…Complètement figé devant sa beauté il ne bougeait pas et elle disparut…

S’éveillant alors de son somnambulisme les paroles de la jeune fille lui revinrent en mémoire. Il s’empressa de couper le second citron,  pensant la faire reparaître et qu’alors il boirait le verre d’eau pour la garder avec lui.

Le miracle se reproduisit. Sauf qu’à la place de la première jeune fille une autre encore plus magnifique que la première apparut.  À son tour, elle le supplia de boire vite le verre d’eau. Mais sa beauté était tellement extraordinaire, qu’encore une fois il demeura figé d’admiration sans faire aucun mouvement.  Comme la première elle se dissipa dans l’air.

Alors le jeune homme, en colère contre lui-même, chercha quelques chaises ou pots de fleurs à casser mais la pièce était vide. Il n’allait pas casser la table sur laquelle il restait un troisième citron. Il prit une grande respiration. Puis, résolu cette fois à ne pas se laisser  hypnotiser par la beauté, quelle qu’elle fût de l’apparition, il trancha rapidement le troisième citron. Heureusement qu’il s’était bien prémuni contre ses émotions, car la beauté de la jeune femme qui apparut surpassait infiniment la beauté des deux premières. À peine avait-elle prononcé son premier mot que, fermant les yeux pour ne pas subir la même fascination que les deux autres fois, il saisit le verre d’eau et le but  d’un seul trait.

Alors la jeune femme l’assura qu’elle demeurerait avec lui pour toujours. Mais toujours est un bien grand mot. Aussi, après avoir vécus ensemble de merveilleuses années, il se trouva dans le château une vieille femme qu’on pourrait qualifier, sans se tromper, de sorcière. Devant le bonheur si visible des deux jeunes amoureux elle se mit à éprouver une épouvantable jalousie. Elle possédait naturellement les pouvoirs, parfois bénéfiques, parfois maléfiques, alloués  aux sorcières. Elle utilisa donc ses pouvoirs -maléfiques - pour transformer la merveilleuse jeune femme, qu’adorait le jeune homme, en un oiseau fortement comestible dans ce pays où tout jusque-là semblait parfaitement harmonieux.

Le jeune homme pleurait chaque jour la disparition de sa belle jeune femme sans parvenir à éclaircir le profond mystère pour lui de cette disparition. La jeune femme, elle, transformée en oiseau, s’efforçait pourtant de venir chanter à la fenêtre du jeune homme pour le consoler et tenter de lui faire comprendre qu’elle était  là,  présente dans l’oiseau. Sans la reconnaître, c’était vraiment trop incroyable même pour lui maintenant citoyen de ce pays fabuleux, il se prit d’amitié pour ce gentil oiseau qui s’efforçait de le consoler.

Ce qui ralluma la jalousie de la sorcière, qui entendait bien consoler elle-même l’amoureux contrit. Comme elle dirigeait tout dans le château, elle ordonna au cuisinier de lui préparer un pâté à même la chair de l’oiseau.

Le cuisinier était très bien payé et il obéit aussitôt. À l’aide de son grand couteau il s’approcha de la fenêtre où chantait l’oiseau et lui trancha la gorge. Le jeune homme en train d’écouter l’oiseau jeta un cri horrifié, se couvrit les yeux des deux mains, les rouvrit juste à temps pour voir trois gouttes de sang s’échapper de la gorge de l’oiseau et tomber sur le sol, où se mit à pousser une plante verte qui se transforma  rapidement en arbre où  apparurent trois citrons…

Le jeune homme, bouche bée, saisit tout de suite la signification de cette métamorphose rapide. Quittant la fenêtre, il chercha vite le couteau d’argent, remplit un verre d’eau et s’en alla cueillir les trois citrons. Fébrile il coupa le premier citron, s’excusa auprès de la belle jeune fille qui lui demandait expressément de boire l’eau, il fit de même avec la deuxième quand il coupa le second citron. Mais arrivé au troisième citron sa magnifique jeune femme n’était pas encore apparue  en entier, qu’il avait déjà avalé tout le contenu du verre d’eau.

Le mot toujours reprit son sens. La jeune femme lui dévoila l’âme sombre de la sorcière, qui avait essayé de détruire à jamais l’élan créateur du jeune homme qui avait réussi à se construire un univers à la mesure de son désir.  Furieux de découvrir l’affreux complot ourdi par la sorcière,  il condamna celle-ci à être brûler vive et à voir - ultime punition - ses cendres dispersées au vent…

 La mère du jeune homme, constatant que l'ordinateur de son fils restait allumé dans sa chambre  vide...  éteignit l'appareil. Ignorante de l'aventure de son fils, elle souffla  sur la cendre qui recouvrait les touches du clavier et soupira:

- Ah non! il a recommencé à fumer...

Paule Doyon-tous droits réservés- novemebre 2005


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