Les champs de l'être  suite

   Champ 4

  Un costume d’air pour mon corps 
  une main courante pour mon œil fatigué
 
j’épie dans la chambre du vide
  le changement des pouvoirs
  les autres masques de l’univers
 
 
Voici demain ses jours en lambeaux
  je vois s’alourdir une fois de plus
  l’enfant qui regarde monter le soupir des épis
  dans les champs de l’être l’argent de la terre
  inonde le dernier été
 
 
Sur les pages de l’homme
  le temps efface ses  zones sombres
  dans le champ caché sautillent
  les plantes du soleil
  l
a mort efface tous les  visages
  soufflez sur cette pincée de cendres 
  j’arrive au sommet du brouillard
 
  Me voici avec des gestes lunaires
  et une fleur féconde jetée pour qui m’accompagnera
 
 
J’ai plié le jour où les arbres s’étirent
  dans la salle des rêves j’ai posé ma maison
  des ondes comme des collines
  descendent en minces draps
  je verrai les constellations
  lécher chacun de mes visages
  mes doigts somme toute flèches
  écriront sur le miroir blanc
 
 
Dans les champs de l’homme
  le moindre bruit s’égare
  le vaste univers
  repasse sa matière devenue nette
  entre mes doigts la vie s’écoule
  les nouvelles vont vite
  la vie est une vigne morte
 
 
Le soleil ondule  bardé d’hypothèses
  fleurit un autre univers
  le centre des choses s’agite
  les siècles causent entre eux
 

  champ 5

  J’emporte les champs de vie
  les ombres les boules sonores des mots
  les cônes fragiles des désirs
  jusqu’aux basses fenêtres du temps
  et son falot brûlé
 
 
Je m’éloigne en graines de poussière
  m’égoutte en mille reflets soyeux
  spirale  branche - fleur
  d’un monde aux racines de trottoirs
 
 
Un coup de vent une lumière
  un frisson 
courbe les pas pesants de l’air
 
 
Dans les grands champs de l’être
  j’avance bleu de l’eau ou libellule
  ma fenêtre passe ses sons d’hiver
  le poids du papier pèse sur mon épaule
  rose frêle seau de lait
 
 
Plus loin  je fais un bloc de moi
  un arbre où se brisent
  les gorges mouchetées des oiseaux
  mes branches bourgeonnent
  se déplient en étang de lumière
 
 
J’enjambe essaie de sortir de l’eau
  l’eau pâle au cerne noir
  rosée dansante à la pointe des choses
  je m’évapore jette une note ou deux
 s’offre à moi une minute  rongée de silence
 
 
Un feu se lève
  poussé par un vent d’oiseaux
 
 
Sur la surface effacée des choses
  mon visage de désert
  se forge une ressemblance avec des mers bleues
  ouvre sa porte à l’étang sombre
 
 
Ici me frôle une aile de cruauté
  et je ne sais plus quoi répondre
  à ce siècle maladroit

 
 
Lumière de la robe du Soi
  sur le radeau des siècles
  puis-je tomber ici en morceaux 
 

champ 6

  Je rentre à pied contemple l’univers
  le grand champ de l'Être
 
 
Sur les rails de l’éclair
  j’écris une lettre au monde
  peuplée de phrases et de douleur
 
 
Par trois fois un arbre a paré ma robe de vie
  le rebord de ma fenêtre se couvre de poussière
  de moi s’élèvent des bouffées de ténèbres
  un oiseau présage le ton de ma voix
 
 
La vie est sirène
  obscure comme le passé lointain
  je cours jusqu’à la patère
  où est passé mon manteau du temps 
  j
’entre dans les champs lourds
  d’un univers très ancien
  d'où naissent les images
 
  
Je ferme ma porte compte mes cailloux
   vois passer les blanches fleurs des visages
   les pétales superbes des têtes
    semblables à des roses  de lumière
 
 
  Loin de moi tous les mots sans fenêtres 

  La fureur remplit mes oreilles
  j
e vais vers qui m’attend
  sans triomphe sans défaite
  je vais comme un champ 
  riant avec ses brins d’herbe
  dans mon fauteuil de neige
  je récite une prière
  mains sur le feu du voile
 
 
À l’écart dansent des formes
  des bulles d’univers
  des ailes de paroles
 
 
  Je souffle sur le temps 
   mon âme distraite m’ouvre sa porte
   repique mes mots

  Fleur lunaire
  dans le clair de la nuit du monde

  j
e secoue mes ailes de verre
  mes pieds volent 
  au-dessus de mes blessures
 
coudes contre le ciel
  je regarde passer mes cauchemars
  le bruit de ma douleur
  quand j’étais petite et malaisée
 
 
J’arpente des parois de rêves
  la sphère volatile du champ
  j’avance en sens inverse
  vers l’équilibre initial
 
 
Dans l’interstice des instants
  je trempe mes paroles
  les nœuds du silence éclatent
  en grenouilles de soie
 
  Des tambours font retentir mes tempes
  j
e palpite dans l’herbe
 ce visage m’est enlevé mon oreille bourdonne
 
Je est une lumière où ma main restée seule
 s’enfonce comme une fleur d’acier
 
 
Que la terre est étroite 
  ma tête penchée jusqu’au cœur
  j’embrasse tout ceux qu’on vient de jeter
  du plus haut des sommets
  le succès réchauffe
  et ma tête est comme un pavé
 
 
Ma voix est rude
  je croise une pensée
  fais un nœud
  dans un coin j’attache tous les noms
  très haut sur tous les dires
  j’épingle une étiquette
  et mon visage tache tous les fronts
 
 
Bien sûr je suis tombée plus d’une fois
  dans la chambre éclairée d’une seule porte
  heure après heure  j’ai feuilleté mon moi
  j’ai trempé le matin dans une mare incrédule
 
 les minutes se froissent
  comme minuit je vais trembler
  les hirondelles sont noires
  ma force est souffrance

 
 
Je visible et cruelle
  sur mes territoires lunaires
  pesant mon cœur sur l’aube 
  l
e jour frappe je vais rentrer
  aimez-moi avec effort 
  mon champ est de corail
  mon rire une larme qui dort
 
  Puis la nuit
au souffle court
  Le nuage à boire
  Le matin au faux billet
 
j'ai besoin d’une syllabe
  d’un bout de laine
  pour balayer le jour aux sourcils noirs

  Ma tête est un vertige
  mon corps une ouverture vers les étoiles
 
 
Une voile éperonne mes os
  un soleil sombre pousse ma vague
  champ à ma fenêtre 

  Mon désir à cheval 
 
debout au pied du gouffre
 
 
Mes ailes par petite touffes
  abandonnent la ligne de mon visage
  mon pied se dissout sur le sol
  mes dent croquent une angoisse sans fin
 
 
Je souris à l’ombre
 
à mon être soudain étranger
  mes doigts c
hamp d'atomes
  portent au loin leurs chants d'oiseaux 
  mes jambes agitent des pieds palmés 
 

champ 7


  Je vous méprise arbres
  prisonniers de vos racines
  je suis les cent pas dans la chambre du samedi
 
 
Sous les pelouses ébouriffées 
  je descends jusqu’aux plumes douces
  là où l’Unique frotte son fin front 
  à une image souche j’écoute la voix
  de la connaissance au vêtement soyeux
 
 
Sur les sommets éclairés
  je me pose sur le nid-fleur
  loin de mes racines obscures
 
 
Le silence aboie mon échine tremble
  sous la brise des becs d’oiseaux
  j’entends la palpitation d’une arme
  frôle le bronze d’une couronne
 
 
Aux rampes des sons
  j’attache mes mots nerveux
  le temps s’ensemence de cicatrices
  tous mes amis sont morts
  il ne reste plus rien
  de la longue barbarie des cœurs

  Mon désespoir est léger
  seul son revers me touche
 
 
J’enroule ma mémoire
  tourne le dos au gouffre de cœurs séchés
  l’herbe de ma chair scintille 
 J’imprime mes dents 
  dans les heures mousseuses 
  et meure happée par une petite chose molle
 

  Folle terre de Lait 
  où les âmes courent sur les ombres 
  bal des visages que la mort efface
 
 Je cherche partout le silence
  m
ais l'espace résonne
  des hurlements de chacun
  du grésillement des naissances
 
  Sur la place vide  mes doutes posent  leurs os
  j
'ai remonté le feu jusqu'à l'eau
  galopé sur le reflet des désirs
  noué mon regard au gris de l'herbe
  tremblante comme une mer menacée de rivages


 juin 2000
 

Ce recueil est disponible en livre. Pour se le procurer contacter l'auteure: :anddoyon@tr.cgocable.ca

 

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