Nouvelle parue dans la revue Châtelaine en décembre 1976


L'amour en hiver

Nous nous étions dit d'abord que l'hiver serait long. Simplement parce qu'il avait neigé tôt et que déjà les pics blancs ombraient les champs découverts. Cette ombre, à peine ombre, qui rend, du côté opposé au soleil, la neige un peu moins brillante. Et puis, nouvelle désagréable, la Municipalité avait décidé d'entretenir uniquement la route principale cet hiver-là.

Cette décision nous incommodait Richard et moi. Nous venions tout juste de découvrir Iméranda. Et elle habitait un petit chalet situé à l'écart du village. On s'y rendait par une route secondaire. Cinq kilomètres qu'il fallait couvrir ! Et Richard et moi étions très paresseux. Quand nous n'avions pas la bagnole de notre père, c'est comme si nous avions été deux corps sans jambes. Si la route d'Iméranda avait été ouverte, nous aurions pu facilement, l'air de rien, nous rendre à son chalet avec la Ford le soir. Mais comme cette route serait fermée tout l'hiver, pour y arriver, il ne nous restait que nos pieds. Iméranda des neiges ! de la solitude ! Notre Iméranda à Richard et à moi.

Je venais d'avoir dix-huit ans et Richard devait en avoir dix-sept. Tous les deux ensemble, ce même jour d'automne, nous avions découvert la route, le chalet, et Iméranda. Iméranda, frêle, blonde, lumineuse. Une apparition qui nous révélait d'un seul coup la vie, les filles, le désir, le rêve, l'amour ! Nous étions amoureux. Amoureux à en perdre la raison. À en perdre même notre paresse ! Sans oser en souffler mot à l'autre, chacun de nous brûlait ce soir - là du désir de défier la neige, la distance, ce petit vent qui s'élevait et même le regard du père d'Iméranda, qui se demanderait comment nous aurions pu, en voulant aller quelque part, faire cet invraisemblable détour de cinq kilomètres et arriver là ?

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Richard buvait son coke et sa grand main pâle couvrait les lettres qui, en gonflant le verre, écrivait le mot Coca -Cola sur la bouteille. Au-dessus de lui, l'annonce rouge laissait, elle, librement courir les lettres blanches. Un autre Coca-Cola s'inscrivait sur le réfrigérateur où les bouteilles d'eau gazeuse attendaient recouvertes d'une buée froide. Les lettres blanches sur le rouge. L'or brun. Glacé. Pétillant.

- Je n'ai plus soif ! fit Richard, en abandonnant la bouteille à moitié pleine sur le comptoir du restaurant, s'il ne faisait pas aussi froid…

Le Coca-Cola cascadait dans mon estomac, me remplissait d'une fraîcheur piquante. C'était comme une griserie. Richard et moi ne buvions que du Coca - Cola¸ jamais d'alcool encore. Autour de nous trois vieux jouaient au billard. Ils empestaient l'air de fumée, et à chaque coup manqué juraient abondamment. Nous étions à la bonne école pour apprendre le vocabulaire des jurons. Mais pour l'instant Richard et moi ne souhaitions pas apprendre à jurer. Surtout pas depuis que nous avions fait la connaissance d'Iméranda. Depuis Iméranda, nous nous appliquions à soigner notre langage. Nous fréquentions assidûment le cinéma¸essayant de tirer des films les expressions susceptibles d'enrichir notre vocabulaire amoureux. Hélas ! sur l'écran les mots d'amour venaient si aisément aux personnages. Alors que nous, devant Iméranda, nous demeurions muets. Nous nous contentions de la regarder, l'air un peu benêt. Car si je ne pouvais pas en ces moments me voir, j'observais le comportement de Richard et nous étions tellement amis, que nous ne pouvions, en ces instants, que nous ressembler.

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- Nous pourrions aller sur la route…que je dis comme ça.

Dehors il nous vint à la figure une petite neige maligne. Quelque chose de poudreux, de froid, qui pouvait annoncer la tempête…ou n'être que la respiration un peu plus profonde, à un moment, du vent. Richard remonta jusqu'au cou la fermeture - éclair de son blouson. Je relevai le col de fourrure du mien contre mes oreilles. - C'est pas bien chaud ! que j'dis, mais il faudra s'habituer, l'hiver sera long…

- Oui , fit Richard, ça nous fera de l'exercice de marcher !

Je n'avais pas pris de tuque et je le regrettais. Le vent courait dans mes cheveux et y semait des courants glacés. De chaque côté de la piste la neige couvrait les petites pousses des arbres. Sur le sol elle roulait en fumée blanche devant nous. Au loin on entendait le gémissement long et émouvant des loups.

- J'ai un peu froid aux oreilles…dit Richard en avant de moi. Et je me demandai si les loups l'effrayaient. - Nous avons la moitié de la route de franchie, que je réponds, pense au désert ! imagine le soleil ! l'autosuggestion ça agit. Mais Richard, tout comme moi, devait simplement imaginer Iméranda. Cela valait tous les soleils du monde. Iméranda aperçue dans le flamboiement de l'automne et la folie que cette vision avait déclenchée dans nos cerveaux. Car c'était nos cerveaux qui étaient atteints. La preuve en était que Richard et moi demeurions amis. Comme si cet amour, découvert par nous au même instant, comme deux feux allumés simultanément, doublait nos sentiments. Et de l'aimer tous les deux était aussi nécessaire à notre poursuite, que l'est la nécessité de plusieurs coureurs pour accomplir le circuit d'Annapolis.

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Si je trouvais les yeux d'Iméranda beaux, Richard s'empressait de les qualifier d'extraordinaires. S'il déclarait qu'elle possédait des lèvres affolantes, j'ajoutais aussitôt que de les effleurer seulement m'aurait rempli de frémissements sismiques. C'est pourquoi je n'osais pas…Richard avouait qu'il aimerait dormir toute la nuit près d'Iméranda…cela sans toucher son corps. Si je ne répondais rien, c'est que pour moi, l'éternité c'était cela : allongé près d'Iméranda, silencieux, immobile. Recroquevillé dans cette pensées unique : Iméranda, immobile aussi, endormie à côté de moi.

Nous aimions jusqu'à l'aura d'Iméranda, Cette aura dont nous n'aurions su prouver l'existence mais qui nous attirait si puissamment dans son fluide invisible, comme un courant électrique très fort dont nous ne pouvions nous dégager. Nous aimions non seulement Iméranda, mais aussi les gens qui nous paraissaient, ne fusse que très légèrement, lui ressembler. À vrai dire nous aimions même les vêtements d'Iméranda. Et même son père. Et son chien. Nous adorions son chien ! Et bien sûr aussi, cette route froide qui menait vers elle.

Richard se frottait les oreilles avec de la neige. Mes pas crissaient sur le sol. Les arbres montaient plus hauts et plus noirs. Nous étions rendus trop loin pour reculer. Je fouillai dans ma poche et tâtai mon paquet de cigarettes. Richard dit : «ce sera moins froid pour revenir, nous aurons le vent dans le dos. »

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Au loin les loups continuaient de hurler. Je sentais mes doigts légèrement raidis. C'était vraiment une folie de franchir une telle distance par ce froid ! Nous devenions fous, c'était sûr, Richard et moi. Nous qui passions nos hivers à flâner dans la chaleur des salles de billard. Craignant le vent, la pluie, craignant plus que tout l'hiver et la marche dans le froid. Nous qui ne sortions de chez nous que pour sauter dans la bagnole même en été, et qui nous rendions de pool-room en pool-room l'hiver, en nous arrêtant chez chaque petit marchand de tabac pour nous réchauffer. Voilà que nous avancions opiniâtrement dans ce désert de neige, de poudrerie et de vent, propulsés, non par plusieurs cylindres, mais par notre seul, ridicule, irrépressible, inexplicable besoin de voir les yeux surpris d'Iméranda s'arrondir d'étonnement, - et regarder se creuser de chaque côté de ses lèvres les deux fossettes de son incroyable sourire.

- Iméranda ! Iméranda ! hurlait chacun de nos cœurs, déchirant le mur tendu de nos émotions. Iméranda ! criait chacun de nos cerveaux, étouffant dans le tumulte de la circulation de notre sang les cris inquiétants des loups qui se rapprochaient. La neige pouvait tourbillonner, le froid nous enserrer dans l'étau de son souffle, nous étions à l'abri dans le bouillonnement de notre passion. D'une passion pure comme le ciel turquoise qui nous avait révélé brutalement l'existence de l'amour. L'existence sur la planète, et située miraculeusement près de nous, à cinq kilomètres en hiver, mais à deux sauts de bagnole en été : d'Iméranda. Iméranda qui résumait dans ses yeux, dans ses lèvres, dans cette émanation mystique d'elle, à la fois la source des émotions, de la vie, du bonheur, de l'amour.

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Elle était notre forêt, notre mer, nos montagnes, notre sable, l'eau du ruisseau, l'oiseau qui chante et dont on ne sait pas le nom, le brin d'herbe, la fleur inconnue, le mystère de tout ce que nous n'avions pas encore découvert, le berceau des sentiments, le mécanisme délicat qui nous ouvrait à l'être neuf qui, pénétrant en nous, nous débarrassait de l'enfant insolent qui aurait ri à la face de l'inconnu que nous étions devenus ! Amoureux d'Iméranda, amoureux pour la première fois, nous avions fait le vide de tout ce que nous avions été.

- Peter ! dit Richard.
- Oui ? dis-je, interrogatif.
- Ah ! rien ! fit-il, soudain prudent.
Non, Iméranda ne pouvait pas me préférer à Richard ! Iméranda ne pouvait que nous aimer également tous les deux ! C'est la réponse que j'aurais faite à Richard, s'il avait osé formuler sa question. Mais, en réalité, j'étais convaincu qu'elle ne pouvait être attiré que par moi ! N'étais-je pas indubitablement plus séduisant que Richard ? Richard physiquement…enfin. Richard avait des mains épaisses, qui sentaient tout le temps le lait. Richard travaillait dans une ferme, et en plus il aimait ça. Iméranda ne pouvait pas apprécier un garçon comme lui. Richard accroupi pour traire une vache…voilà l'image que Richard devait évoquer dans la tête d'Iméranda…

Pauvre Richard ! mais c'était heureux pour moi, qui avait volé un peu de la lotion après rasage à mon père. Moi qui rasait tous les jours les trois poils follets qui commençaient à poindre au-dessus de ma lèvre. Richard lui, ne prenait pas cette précaution. L'ombre sous son nez donnait, au premier regard, l'impression qu'il ne s'était pas lavé.

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Mais Richard en avant de moi continuait de marcher droit et confiant. Sur la blancheur de la poudrerie le visage d'Iméranda n'avait d'yeux que pour lui. Je savais, aussi durement que s'il l'avait dit, que Richard était persuadé qu'Iméranda me dédaignait. À cause de la réputation douteuse de ma mère…Non ! hurlais-je intérieurement. Ça lui est parfaitement égal ! C'est comme ça. Et puis…elle nous aime tous les deux ! J'aime mieux qu'Iméranda nous aime tous les deux, plutôt qu'elle aime Richard tout seul. Iméranda ne peut que nous aimer tous les deux !…et peut-être…sans qu'elle puisse rien y faire pour empêcher ce sentiment de surpasser un peu l'autre…de m'aimer un tout petit peu plus, peut-être pas mal plus ! Enfin, il se peut qu'elle m'aime tellement qu'elle en oublie totalement Richard et ses grandes mains qui empestent le lait ! Elle n'a d'yeux que pour moi. Elle ne peut pas contrôler cette attirance. Elle se fiche éperdument de ma mère et ses amants. Parce qu'elle m'aime tout simplement, irrésistiblement. Et que l'amour n'a pas de préjugés. Qu'il ne s'effraie de rien. Iméranda c'est moi qu'elle préfère ! C'est quand même triste pour Richard…mais je suis bien content pour moi.

- Peter ! tout à coup son père ne nous ouvre pas…

Le chalet d'Iméranda commençait à dessiner son ombre au loin quand le vent faiblissait. Il se dressait sombre à travers le rideau troué de la poudrerie. Notre cœur, comme un chien aux aguets, semblait s'arrêter un moment, figé de reconnaissance pour cette douce apparition.

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Derrière les volets filtrait une lumière mystérieuse comme celle qui émane d'une étoile perdue dans un ciel sombre. Pour nous, le chalet d'Iméranda faisait partie d'Iméranda. Il était une de ses enveloppes, comme la distance que venions de franchir en était une autre. Il nous restait une dernière palissade à renverser pour atteindre, ayant passé la porte, l'intérieur du chalet d'Iméranda, où nous apparaîtrait le noyau resplendissant d'Iméranda elle-même. Et, baignant toutes ces enveloppes : froid, neige, distance, chalet, porte, l'aura d'Iméranda qui unifiait tout ce que nous connaissions du monde et nous-mêmes en un univers unique qui était : notre amour. 

Notre amour que nous ne pouvions empêcher de s'étendre, de contaminer tout ce que nous touchions ou regardions, qui se transformait instantanément en Iméranda, l'Unique ! Richard ouvrit la porte du jardin et s'arrêta un moment. Je m'arrêtai aussi. Ici notre cœur nageait dans l'inconfort. Derrière ces murs devait être assise, debout, ou étendue, Iméranda. Nous étions plantés dans la neige. Et cette vision nous pénétrait. À côté il y avait le chien qui commençait à gronder. Et le père qui levait les yeux de son journal et tendait l'oreille. « Il est tard, devait-il se dire, qui pourrait bien venir ici à cette heure ? » Et il continuait de lire. Mais Pataud, lui, savait. Et il n'arrêtait pas de gronder.

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Iméranda souleva un coin du rideau et nous aperçut. Il était trop tard pour reculer. Nous avançâmes courageusement pour frapper. Iméranda était-elle ravie ? déçue ? ennuyée ? Nous n'avions aucun soucis de le savoir. Elle était là. Merveilleuse, dans sa chair lisse et rose. Derrière ses prunelles bleues. Avec ses longs cheveux pâles. Dans le rectangle lumineux de la porte. Nous la regardions muets. De crainte qu'elle ne s'évapore comme une hallucination, ou la séquence d'un film.

- Mais entrez ! dit une voix d'homme derrière elle, et fermez la porte au plus vite, le froid est vif cette nuit. Étions-nous déjà rendus à la nuit ? Qu'est-ce que nous venions faire à cette heure ? L'image d'Iméranda dansait devant nous et nous réalisions soudain l'impertinence de notre visite.

- Est-ce que vous êtes perdus ? prononça la bouche d'Iméranda. Et chacun de ces mots nous remplissait de respect, de crainte, de bonheur, d'exaltation.
- C'est ça ! fit Richard, on marchait dans la tempête et on a perdu notre chemin.
- C'est la poudrerie, que j'ajoutai les yeux fixés sur le front haut d'Iméranda, mentant avec une adorable innocence.
- Ne vous en faites pas les petits gars ! fit le père d'Iméranda en se levant pour jeter une deuxième bûche dans le foyer, où des bluettes brillantes s'agitaient autour de l'écorce sèche de la première, vous pouvez demeurer ici pour la nuit.

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D'un seul coup le sang afflua à la frontière de notre peau. - Mais vous êtes rouges comme des homards ! éloignez - vous un peu du feu ! fit Iméranda qui, dans sa candeur, ignorait que, plus que la chaleur du foyer, l'invitation de passer une nuit sous le même toit qu'elle précipitait si fort notre sang dans nos veines que, encore à moitié gelés, nous étions en même temps couverts de sueurs.

Ô la nuit ! la nuit que nous passâmes Richard et moi sous le toit d'Iméranda. Jamais aucun de nous n'en parla à l'autre. Pourtant, je suis convaincu que pour Richard comme pour moi, cette nuit fut unique et le sera à jamais dans notre mémoire. Le vent gémissait à l'extérieur. Richard et moi, étendus sur le tapis près du foyer, nous nous jouions l'un à l'autre la comédie du sommeil. Bien sûr qu'aucun de nous n'aurait dormi cette nuit-là. De peur de perdre conscience, ne fusse que d'une parcelle d'une nuit pareille...

Iméranda séparée de nous par une faible cloison. Iméranda endormie. Iméranda qui était venue nous souhaiter une bonne nuit dans sa chemise de nuit bleue. Mais l'avions-nous vraiment aperçue ? Ou n'était-ce qu'une hallucination ? L'avions-nous vue flotter dans le living-room, silencieuse, dans une chemise de nuit rose ? ses longs cheveux défaits. Et moi, moi, ne l'avais-je pas vue apparaître toute nue et me tendant les bras à la porte de sa chambre, qui s'obstinait à demeurer fermée quand je la fixais une seconde fois ?

Ô que j'avais chaud ! Que j'étais doux ! Que j'étais plein d'un vent qui coulait dans mon corps, répandant en moi des saveurs de printemps, d'automne et d'été brûlant.

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Mille fois en cette nuit unique, j'ai franchi sans bruits - car sans bouger - la porte de la chambre d'Iméranda. J'ai dénoué, un à un, avec une douceur que je ne me connaissais pas, les millions de rubans verts qui retenaient la dentelle sur son corps. Ébloui par la lumière qui se dégageait de sa peau nue, parcelle par parcelle, j'ai baisé longuement chacune des cellules de son corps. C'était comme embrasser la brise, le parfum du vent. C'était comme toucher à l'eau, c'était comme respirer la lotion interdite de mon père. C'était comme voler une aile à l'oiseau ou arracher un pistil à la fleur. C'était comme accéder à un paradis défendu, en ouvrir délicatement la grille et demeurer là…devant la grille entrouverte, n'osant faire un pas en avant, ni un pas en arrière. Figé dans l'instant présent, qui se gonfle de tous les rêves, de toutes les images qu'on devine être de l'autre côté et qui rendent la minute si explosive qu'on risque d'exploser avec elle.

J'étais un cœur en fusion. La vie ne coulait plus monotone comme à l'ordinaire. J'étais au pinacle de l'amoncellement de tous mes chromosomes et je goûtais la saveur bouillonnante de l'ébullition de moi-même. C'était la nuit de ma vie. Où, ne connaissant rien de la violence de l'amour, j'en avais fait un océan de douceur, qui n'en ballottait pas moins tout mon être sur un océan de désirs.

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Les minutes de cette nuit jouaient une grande symphonie qui secouait mon corps. Le noyait par moment dans une tristesse ou une joie si grande, que je ne savais plus vraiment établir une différence entre le bonheur et le malheur. Était-ce une joie d'aimer autant Iméranda ? Ou n'était-ce pas plutôt une douleur de ne pas pouvoir l'aimer assez ? Assez pour abolir tout ce qui n'était pas elle : dentelles, lit, chambre, chalet, ville, pays, Terre, univers ! Tout abolir ! pour découvrir un petit noyau étincelant, qui serait Iméranda toute pure, et auquel j'aurais pu me fusionner pour produire une étincelle qui aurait été nous deux, uniques, dans la lumière du néant.
M'anéantir ! Devenir Iméranda même ! Voilà jusqu'où me menait cet amour qui me faisait fermer les yeux pour le cerner, et trembler les mains pour m'empêcher de le saisir.

Comment fîmes - nous au matin pour nous lever et avoir encore l'air de nous -mêmes ? Car nous n'étions plus les mêmes, après cette nuit d'insomnie passée à imaginer des rêves infiniment plus extravagants que ne surent jamais en créer nos nuits de sommeil. Cette nuit, comme un monstre bienveillant, avait nourri nos corps, notre esprit, notre imagination de tant de fantasmes que, gavés d'images voluptueuses, nous mettrions tout l'hiver à épuiser notre stock brûlant de rêves.
L'amour changeait la neige en plumes chaudes, transformait le vent en cascades de rires, le froid nous réchauffait le cœur. Nous étions étourdis de bonheur. Tantôt chauds, tantôt grelottants. Fiévreusement amoureux de la vie.

***

Hélas ! sur les nouvelles pousses du gazon, ce fut Thérèse qui m'apprit, crûment, les différentes positions de l'amour. Aimer, aimer, aimer, sans entendre une seule fois battre son cœur. Caresser, caresser, caresser jusqu'à l'épuisement et la somnolence, sans jamais éprouver la certitude absolue de son amour. Qui était Iméranda repartie vers l'inconnu au printemps ? Qui était Richard qui prétend que j'ai beaucoup changé ? Et, quel était cet adolescent qui fut - pourtant - moi ?

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Paule Doyon- janvier 2003- tous droits réservés

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