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Enfance en Abitibi |

1950
| J'avais seize ans. Et c'était
comme si j'étais déjà vieille. Trop vieille pour avoir
ma vie en avant. Derrière moi s'étendait un long passé. Dans un pays
vide plein d'hivers entassés. La
neige me voilait la vie de chaque chose. L'avenir était
froid comme un lac gelé. Sur la glace du temps je rêvais d'un lieu où
le monde serait chaud. Et je tremblais
toute seule dans mes tempêtes sans fin. Dans
un pays vaste comme un cœur sans histoire. Où les nuits appartenaient
toutes aux étoiles. Parfois j'entendais
passer des sons, dans ce pays muet où éclataient
les clous. Petites bombes du fer dans le bois des maisons. Dans ma tête
gémissaient les voix sans mots des animaux condamnés. Je pleurais sur
tous ceux que l'aurore allait frapper, quand les grands trains de fer
entraîneraient leur vie jusqu'au bout de la
mort. Je savais la terre tourner sur elle-même,
s'étourdir autour du soleil pour ne rien voir de la vie trop près de
la mort. Je sentais la peur courir dans mes
veines. Petites cavernes qui menaient au cœur, où tout était sombre
comme mon avenir sans fenêtre. Autour de moi les faisceaux des triages…
et les bruits terribles des trains dans mon corps. J'ignorais encore que
la poésie est ce qui sauve l'enfant dans la nuit où les
trains s'accouplent en un orgasme de fer. Et toujours j'avais peur de la
mort qui ombre chaque pas de la vie. Comme
l'ombre sur la neige des lampes des
serre-freins dans la nuit. Comme l'enfance est dure à l'enfant qui
essaie d'apprivoiser son corps. Je me souviens des trains verts, du
train qui attend, du train qui part et demain revient. De l'enfance de
mes peurs. Des halètements des
locomotives au bout de la nuit. Des mécaniciens aux regards crasseux
qui racontent des chimères que mes seize ans écoutent comme des
vœux. Des mensonges d'amour où tacataquent
des roues... mais celui qui ment est
aussi celle qui écoute quelque part en son âme s'agiter la folie. Le
monde est si vaste qu'un enfant s'y
perd. À travers les mots comme à travers les rames
des trains dans le noir de la nuit. Les monstres du sang roulent sur des
veines d'acier tard dans la vie où flottent
des restes de fumée. J'avais seize ans.
Mes désirs entre deux voies... l'enfance et l'avenir hésitaient. Deux
rails à l'infini s'étendaient.
Je ne savais pas encore ce qu'allait être ma vie. Je ne savais
pas encore que ce qui sauve est la poésie…Mon corps me fuyait comme
si j'étais une autre. Une vapeur en
train de se dissiper. J'avais peur de n'être qu'une
étoile dont on sait bien qu'elle n'est plus là. J'entendais rouler les
trains solides sur leurs rails. Moi qui
craignais de m'envoler en fumée. J'essayais
de refermer mon corps resté ouvert et par où mon âme pouvait s'évaporer…
De chaque côté de moi passait la vie comme le train passe en un
ruban brumeux. Je m'agrippais à tous les
sons du monde comme une poignée pour
retenir mon corps trop léger pour que la vie le sente. J'avais tant mal
que la terre ne m'appartienne pas. Je
ne savais pas encore que la poésie est ce qui pèse...
ce qui donne à l'être son poids. Les poètes sont comme les trains de
fer. Ils roulent dans la vie sur des
rails fondus. Les pensées de la lune trient leur vécu
comme un faisceau d'étoiles. À travers des pays cosmos, ils roulent
leurs wagons de vers…
tous droits réservés - Paule doyon, mai 2001 |